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Poème de l’immigrant

Par | 2018-05-22T02:46:31+00:00 4 janvier 2015|Catégories : Blog|

 

D’abord on met les tapis
Puis on met le reste tous ces outils inutiles
qui viennent de loin
On place une table rame­née de l’exil
des mosaïques rouges scel­lées de béton gris
on cherche la place des livres
que nous ne lirons plus
tant ils sont deve­nus le mur fami­lier de l’errance
et puis — un peu d’air tiède
Après les tapis on place un vase sur le sol
Après les tapis la table et les chaises —
et une cas­se­role ivre !
Voilà la chambre trop étroite et le lit trop ser­ré
Les bagages ne sont pas arri­vés !
Toutes ces choses inutiles  — exo­tiques —
elles por­taient la marque d’un autre siècle
Voilà les langues se mêlent — les enfants n’entrent plus
dans leurs habits trop courts  —
L’immigrant croit qu’un rideau neuf peut chan­ger une vie
On finit par s’installer – mal­gré le vent
Chacun vient vous dire Bonne chance !
Bienvenue chez vous !
Chacun repart vers des choses qui résistent
Parfois un couple d’avions passe au-des­sus de nous
Les fêtes arrivent – Vous aviez cru être atten­du
La pous­sière n’était pas au ren­dez-vous
Calmez-vous ici rien n’est grave
Tout arrive — il suf­fit de ces­ser d’espérer
La guerre efface tout
L’immigrant ne voyait pas son aile vul­né­rable
Il devient sourd sa peau le dérange
Êtes-vous aller­gique au nénu­phar ?
 — dit le doc­teur Allongez-vous il faut attendre
Que reste-il de l’exil sinon le regard
Que reste-t-il sinon le départ
Voilà qu’on vous adopte
Un télé­phone arrive avec ses for­mules
Ne per­dez aucun mes­sage !
Tu dois aimer la terre ingrate qui t’accueille
Et le chien qui te sépare du loup !
Ici on ne rap­pelle jamais !
Chacun porte son alliance par l’écoutille des foules
L’immigrant revient par la piste du clown
Il faut rache­ter tout — des clous des vis des tour­ne­vis
une per­ceuse des abat-jours des planches
de la les­sive des assiettes pour Pessah
L’immigrant vou­lait seule­ment un trou comme
ceux qui ont vieilli ici —
Parfois — Il joue aux cartes —
Parfois il cri­tique les bou­tiques
C’est bien — il s’est per­du sur le sen­tier futile
Alors, venez vendre des paco­tilles !
J’ai un poste pour vous il vous fau­dra une voi­ture
Personne n’est venu au monde pour jus­ti­fier votre par­cours
Vos diplômes sont l’humus des lynx et des loups —
Seules les femmes refleu­rissent —
Ici il faut perdre tout
Aimez ceux qui vous ignorent ils sont votre Providence
Parfois la nuit berce le matin qui sépare
le che­va­lier de son insom­nie
Allemande ou fille d’Éthiopie où sont vos fils — 
À l’armée dites-vous ? Le mien n’est pas reve­nu du Golan
La fumée l’a repris dans un cor­set de fer
Vous vou­liez le calme mais le vent du désert
revient tou­jours
Voici le temps du bruit —
La mort s’éloigne par petits sand­wichs
Déjà midi Déjà le matin
Ne criez pas contre la musique
Tout arrive même les bagages pour­ris
Adieu mer agi­tée et visite gui­dée
Je reprends mes chaus­sures
Je reprends le sable
de mes sou­ve­nirs
Le vent monte vite mais où ?
Vers Jérusalem où rien ne se décide
Vers Damas où les cha­cals se déchirent
Voilà Jéricho qui som­meille en ses dehors pai­sibles
Du nord et du sud monte un sou­pir.

S.O. 6 décembre 2013

 

 

extrait de : Israéliens (bilingue) Édition Steymatsky 2014, livre de pho­to d'Axel Saxe.

 

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