> Poèmes à dire, anthologie de Z. Bianu

Poèmes à dire, anthologie de Z. Bianu

Par |2018-08-16T10:47:52+00:00 9 juillet 2013|Catégories : Critiques|

Il y a un para­doxe cer­tain à publier un livre inti­tu­lé "Poèmes à dire", là où il aurait fal­lu un enre­gis­tre­ment sonore.  Mais le coût de ce der­nier aurait sans doute été pro­hi­bi­tif… Zéno Bianu, l'auteur de cette antho­lo­gie, signe une pré­sen­ta­tion cap­ti­vante où il explique et situe pré­ci­sé­ment les choses : "Vous lisez ces textes des yeux, et vous sen­tez qu'ils ont été écrits à voix haute – et qu'ils exigent, peut-être, de recou­vrer cette voix. Vous sen­tez qu'il convient de les dire pour faire sur­gir tout leur secret (pas tou­jours visible à l'œil nu)." Dès lors, le ter­ri­toire qu'explore "Poèmes à dire" est par­fai­te­ment cir­cons­crit : "Les poèmes choi­sis ici […] marquent, cha­cun dans leur registre, leur filia­tion avec toutes les tra­di­tions orales de la pla­nète […]. Ils en reprennent les pro­cé­dés majeurs : échos, répé­ti­tions, refrains, énu­mé­ra­tions, ritour­nelles, etc. Soit une res­pi­ra­tion, un rythme, une danse vocale – l'écriture d'un corps." Affirmations qui viennent en contra­dic­tion avec cette autre trop péremp­toire me semble-t-il : "Car le poème est tou­jours l'énergie d'une voix – il est chant…". Non, pas tou­jours ; la poé­sie visuelle, la poé­sie spa­tiale (d'un Pierre Garnier, par exemple) échappent au chant, elles se situent ailleurs ! "Poèmes à dire", par son titre même, sug­gère donc à l'amateur de rem­pla­cer la lec­ture silen­cieuse par la voix…

      L'exercice de l'anthologie est dan­ge­reux pour l'anthologiste. On l'accusera diver­se­ment. Pourquoi tel auteur et pas tel autre ? C'est l'éternel reproche, à quoi l'on rétor­que­ra que c'est d'abord un choix per­son­nel. Au lec­teur alors de consti­tuer la sienne selon le beau mot de Paul Éluard qui disait en sub­stance que le plus beau choix de poèmes était celui que l'on fai­sait pour soi. Ou de col­lec­tion­ner les antho­lo­gies pour avoir une vue pré­cise (tant que faire se peut) du sujet abor­dé. Mais il est une autre cri­tique plus per­ti­nente : ce livre est publié dans la col­lec­tion de poche Poésie /​ Gallimard. Et, comme par hasard, quand on exa­mine les sources, sur 101 poèmes réunis, envi­ron la moi­tié pro­vient du fonds d'éditeurs appar­te­nant aujourd'hui au groupe Madrigall (l'anagramme ne dis­si­mule guère Gallimard) créé par Antoine Gallimard il y a quelques années… Le choix  res­semble alors plus ou moins à un cata­logue… Cette pra­tique n'est pas iso­lée, de nom­breux antho­lo­gistes fonc­tionnent ain­si, sans doute sur ins­truc­tions de l'éditeur de l'ouvrage. Car l'édition est d'abord une affaire d'argent et là, il s'agit de faire quelques éco­no­mies sur l'achat des droits. Le choix est alors sin­gu­liè­re­ment limi­té car une bonne par­tie de l'édition de poé­sie se fait en dehors des grands édi­teurs sou­cieux avant tout de ren­ta­bi­li­té. Mais c'est un autre débat qu'il fau­drait ici ouvrir !

           Faut-il, pour autant, bou­der son plai­sir ? Certes non ; un plai­sir qui peut revê­tir sans doute diverses formes selon les goûts du lec­teur. Si les poèmes choi­sis par Zéno Bianu illus­trent par­fai­te­ment les pro­cé­dés qu'il énu­mère dans sa pré­face, ces mêmes poèmes tou­che­ront ou non, plus ou moins, peu ou prou la sen­si­bi­li­té des uns et des autres. Pour ma part, mes pré­fé­rences vont à Appollinaire (et son Émigrant de Landor Road), Pierre Reverdy, Paul Éluard, Antonin Artaud (et son Van Gogh, le sui­ci­dé de la socié­té)… Mais il y a aus­si Aragon (l'insolence et l'extrême liber­té de ton de Poème de cape et d'épée – faus­se­ment inti­tu­lé Poèmes … et impri­mé en romains ! me réjouissent), la gra­vi­té de la Berceuse à Auschwitz de Pierre Morhange, l'humour de Léon-Gontran Damas dans Solde… Et si Zéno Bianu a rete­nu un extrait de Codex de Maurice Roche, je reste sur l'expectative car ce poème est à égale dis­tance de la poé­sie visuelle et de la poé­sie sonore… Et puis, il y a des poètes plus rares comme Bernard Noël, Franck Venaille (que j'ai décou­vert, il y a long­temps, dans Action poé­tique et dans Chorus), et quelques autres…

      … que j'ai appré­ciés pour diverses rai­sons (idéo­lo­giques, sen­ti­men­tales, lit­té­raires, per­son­nelles…) qui n'ont rien à voir avec les cri­tères de Zéno Bianu ni avec l'aspect sonore (encore que…). C'est là que le poème va droit au cœur, indé­pen­dam­ment du choix de l'anthologiste. Et je ne doute pas qu'il en sera ain­si pour nombre de lec­teurs de ce livre.

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