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Poèmes choisis par l’auteure

Par |2018-10-18T22:23:55+00:00 28 juin 2017|Catégories : Blog|

tra­duc­tion Marie-Christine Masset

 

 

Conduite difficile

 

 

Samedi les ours en peluche

lon­geant le garde-fou

étaient encore au-des­sus

de la voie express Major Deegan

danse en plas­tique sous un ciel

moi­tié bru­meux, moi­tié bleu

et il y avait des nuages blancs

souf­flant de l’ouest

 

ce qui aurait été suf­fi­sant

pour quelqu’un habi­tué

au plai­sir à petites doses

 

à vrai dire plus tard, au cou­cher du soleil,

en condui­sant vers le nord

en sui­vant la rivière Saw Mill

sous un vent violent, avec des nuages énormes

déri­vant au-des­sus de la route comme des ani­maux

fiers de leur bas-ventre,

dans un ins­tant d’intense clar­té

j’ai vu une Maison d’Edward Hopper,

à la fois si extrê­me­ment lumi­neuse et noire

que j’ai pleu­ré, tout le long de la route 22

ces larmes incon­trô­lables

« comme si c’était toutes les larmes du corps »

 

et de si jeunes femmes

voi­ci le dilemme

 

il est la solu­tion

 

j’ai tou­jours été à la fois

assez femme pour être chan­gée en larmes

et assez homme

pour conduire ma voi­ture n’importe où

 

 

*

 

Janvier, Lune des Temps Difficiles

 

Sous cette lune quand tous les Lakotas

l’avaient dur, nous qui avons

pris leur place quand on l’avait dur

avons à la place des on a

et des on n’a pas

 

Lune de peu de nour­ri­ture, temps

féroce, hivers pro­fonds

tu aurais dû avoir du cœur

les ont eu pour les n’ont pas eu

pour qu’on tienne tous le coup

à tenir éloi­gné le temps dif­fi­cile

 

Brille, lune des temps dif­fi­ciles

Regarde-nous à tra­vers celui-là

 

 

Vivre d’air

 

Comme un chant est un air, un poème est

 

une chasse ines­pé­rée

à la vie

cou­pant le souffle

 

Et il y a une nou­velle preuve – nos sen­ti­ments nous guident !

Quelle élé­gance de la part de la science

de lais­ser ceux d’entre nous avec des sen­ti­ments

s’en tirer

 

aus­si regarde – de l’autre côté de la rue

une fenêtre étroite vient juste

de s’emplir d’une lumière bleu-vert

 

– Une mer du sud !

 

dans une nuit dure­ment conquise de New-York

 

 

*

 

Lapins Lapins Lapins

 

 

+ Pour être sûr d’avoir de la chance n’importe quel mois à venir, immé­dia­te­ment

après vous être réveillé le pre­mier jour dites ces mots.

 

3/​1/​87

 

Julio, notre lapin

noir avec une poi­trine blanche

cou­rut libre comme les autres

 

man­gea le sol du cou­loir

et la parure du lit

 

il se traî­na

vers la litière du chat

 

cala sa tête sous ma main

pour être cares­sé, et atten­dit

 

un doux, latent, rapide

cœur du silence

 

Et si Julio – qu’il soit en paix –

 

 

alors tout devint poils et plumes

et écailles, même la nana bru­tale

ne fut que feuilles

et épines

 

*

 

« Ça commence ici, qu’est-ce que tu veux te rappeler ? »*

 

 

Bon, il y ce dont on veut se rap­pe­ler

et ce que l’on veut oublier et ce qu’on

a déjà oublié

 

Je veux me rap­pe­ler les nuits

que j’ai oubliées, et les lumières

sur la place,

 

la vitesse du tra­fic, étouf­fée

par les fenêtres fer­mées de l’hiver,

où le reflet de ma chambre vit

de façon désin­volte et ridi­cule

 

Je veux me rap­pe­ler la

voix aiguë et la plainte rauque

d’une jeune femme riant ou pleu­rant,

non, elle accuse

 

Je veux me rap­pe­ler que je suis

ici en train de l’écouter tan­dis que le tra­fic inces­sant

répète et répète et que je peux dis­tin­guer

un bus d’un camion quand elle reste

de marbre

 

En écou­tant, on peut gîter à tri­bord

ou à bâbord. Moi sur cette chaise je peux

pour­rais faire les deux. Quelle jour­née.

J’écoute. Je veux me rap­pe­ler que

j’ai écou­té.

 

 

*

 

 

Mon amie Hélène me manque. On était là, toutes les deux des femmes reje­tées, et c’est elle qui a trou­vé que c’est Charlotte Mew qui avait écrit cette phrase. On en a eu marre l’une de l’autre. On a écou­té.

 

 

*

 

« Ça commence ici, qu’est-ce que tu veux

te rappeler ? »

 

 

Wim Stafford

 

 

Je veux me rap­pe­ler le bruit

des nuits que j’ai oubliées

comme cette plainte aiguë

d’une jeune femme, s’écoulant

 

je veux me rap­pe­ler que je

l’ai enten­due

 

En écou­tant, nous pou­vons nous pen­cher à tri­bord

ou à bâbord. Moi sur cette chaise je peux

 

faire les deux. Quelles jour­nées.

J’ai écou­té.

 

Je veux me rap­pe­ler que

j’ai écou­té.

 

Hettie Jones 2006

 

***

 

Hard Drive

 

 

Saturday the stuf­fed bears were up again

over the Major Deegan

dan­cing in plas­tic along the bridge rail

under a sky half mis­ty, half blue

and there were white clouds

blo­wing in from the west

 

which would have been enough

for one used to plea­sure

in small doses

 

but then later, at sun­set,

dri­ving north along the Saw Mill

in a high wind, with clouds big and drif­ting

above the road like ani­mals

proud of their pink under­bel­lies,

in a moment of intense light

I saw an Edward Hopper House,

at once so exqui­si­te­ly light and dark

that I cried, all the way up Route 22

those uncon­trol­lable tears

as though the body were crying”

 

and so young women

here’s the dilem­ma

 

itself the solu­tion

 

I have always been at the same time

woman enough to be moved to tears

and man enough

to drive my car in any direc­tion

 

*

 

January, Moon of Hard Times

 

Under this moon when all Lakota

had hard times, we who have

taken their place in our hard times

have instead haves

and have-nots

 

 

Moon of little food, fierce

weather, heartland winters

you had to have heart

the had for the hadn’t

for all to hold on

hold off the hard time

 

 

Shine, moon of hard times

See us through this one

 

*

 

 

Living on Air

 

 

As a song is an air, a poem is

 

an unex­pec­ted cat­ching

of brea­th­ta­king

life

 

And there’s new proof – our fee­lings guide us !

How gra­cious of science

to let those of us with fee­lings

off the hook

 

so look — across the street

a nar­row win­dow has just now

filled with aqua light

— a sou­thern sea !

 

in a hard won New York night

 

*

 

Rabbits Rabbits Rabbits+

 

 

+ To ensure good luck for any coming month, say these words

imme­dia­te­ly upon awa­ke­ning on the first day.

 

3/​1/​87

 

Julio, our rab­bit

black with a white chest

ran free like the rest

 

ate the hall floor

and the bed­clothes

 

trai­ned him­self

to the cat­box

 

stuck his head under my hand

to be pet­ted, and wai­ted

 

a soft, expec­tant, rapid

heart of silence

 

And if Julio— may he rest—

then eve­ry­thing fur­red and fea­the­red

and sca­led, even the rough broad lea­fed

and thor­ned

 

 

*

 

Starting here, what do you want to remember?” *

 

 

Well, there is what we want to remem­ber

and what we want to for­get and what

we’ve alrea­dy for­got­ten

 

I want to remem­ber the nights

I’ve for­got­ten, and the lights

across the square,

 

the rush of traf­fic, muted by winter’s

clo­sed win­dows, where the reflec­tion

of my room lives airi­ly and insub­stan­tial­ly

 

I want to remem­ber the

high pit­ched voice and the rau­cous plaint

of a young woman lau­ghing or crying,

no she’s accu­sing

 

I want to remem­ber that I am

here lis­te­ning to her as the ongoing traf­fic

repeats and repeats and I can tell

a bus from a truck while she’s still

at it

 

 

Listening, we can list to star­board

or port. Me in this chair I can

could go either way. What a day.

I’m lis­te­ning, I want to remem­ber

I lis­te­ned.

 

 

*

 

 

I miss my friend Helene. There we were, both dis­car­ded wives, and it was she who found

Charlotte Mew, who’d writ­ten that phrase. We fed each other. We lis­te­ned.

 

 

*

 

Starting here, what do you want

to remember?”

Wm Stafford

 

I want to remem­ber the noise

of the nights I’ve for­got­ten

 

like this high pit­ched plaint

from a young woman, pas­sing

 

I want to remem­ber I

heard her

 

 

Listening, we can lean to star­board

or port. Me in this chair I can

 

go either way. What days

I’ve heard.

 

I want to remem­ber

I lis­te­ned.

 

Hettie Jones 2006

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