> Poèmes de Juan Gelman traduits par Jacques Ancet

Poèmes de Juan Gelman traduits par Jacques Ancet

Par |2018-09-22T17:09:36+00:00 10 mai 2014|Catégories : Blog|

 

la table

 

je suis né dans une forêt du sud /​ j’ai été un pin /​ sur moi
se sont levés des soleils /​ des nuits sont tom­bées /​ des lunes /​ des pré­sages /​ sur moi
ont chan­té des oiseaux dif­fé­rents /​ ont fait leur nid des oiseaux /​ par exemple ta voix
a fait son nid /​ en moi pré­ci­sé­ment /​ belle et douce /​
 

là où j’ai brû­lé silen­cieux /​ j’ai cru ou su
que la main élue pour s’asseoir et dor­mir /​
la main qui jaillis­sait sur ton sein vers le sud /​
était ma main qui aujourd’hui erre par ici  bouche ouverte /​ folle /​ triste /​
 

pour­quoi es-tu triste /​ petite main ? /​ pour­quoi cré­pites-tu dans l’obscur sans me lais­ser
         dor­mir ?/​
te fais-tu main comme si une femme et un homme s’étreignaient dans un œuf de lumière ? /​

        comme un cygne

qui jette son temps par la fenêtre ? /​ comme douce lettre qui me racles les os ? /​ main qui m’écris ? /​ pour­quoi pleus-tu /​ main /​
 

avec éton­ne­ment ou ver­tu ? /​ deux lunes t’entourent /​
la lune de la nuit et la lune de l’âme /​
la lune de la lune et la lune de toi /​
main qui jaillit avec véri­té /​ tu résonnes
 

comme dimanche ou cloche /​
main qui m’a fait table /​
sur moi on couche les pri­son­niers de la dic­ta­ture mili­taire /​
on leur met la gégène dans la bouche qui annon­çait la révo­lu­tion /​
 

on leur met 220 volts dans la bouche qui annon­çait le règne de la révo­lu­tion /​
la gégène sur la tête qui rêvait cou­chée sur les doux oreillers de la révo­lu­tion
la gégène sur les tes­ti­cules qui frap­paient aux porte de la révo­lu­tion
220 volts sur les lèvres des vagins /​ pul­vé­ri­sant leurs ciels /​
 

les enfants ne vont plus sor­tir par là /​ ni les lyres /​ ni les che­vaux sau­vages /​
une haine pure va sor­tir par là /​ non pas des vols /​ petites frères /​
on tor­ture le jus des vagins de mon pays /​
le jus de mon pays res­semble à une bête /​
 

il res­semble à king kong attra­pant un aéro­plane /​
il res­semble à un puits de sang qui arrose mon pays /​
il res­semble à un pré­sident mili­taire qui arrose /​
des vagins où un jour l’épouse eut un som­meil plus sûr /​
 

jouis­sance et effroi de l’âme /​ on les passe à la gégène sur moi /​
des soleils se sont levés sur moi /​ des nuits sont tom­bées /​ des lunes, aujourd’hui tant
de déso­la­tion /​ la bave de la peur /​ l’urine /​ les cris
sur la table /​  cer­tains
 

tra­hissent la vie et se laissent tuer /​
d’autres tra­hissent les vivants et se laissent vivre /​
j’ai été pin /​ sur moi
sont tom­bées des nuits /​ une ombre à pré­sent
 

secoue sa che­ve­lure de lumière /​ salue
avec son cha­peau de chair et d’os /​
son cha­peau est de miel /​
elle salue les com­pa­gnons de chair d’os et de miel
 

 

nids

 

 

à fran­ces­co

 

 

 

les com­pa­gnons qui ont débar­qué dans la mort
ont la bouche pleine d’orangers
plan­tés en plein milieu de leurs soi­rées /​
des arbris­seaux à qui ils don­naient à man­ger chaque fois
 

qu’ils com­bat­taient l’ennemi ou qu’ils rêvaient /​
avec l’écho et la rage de leurs coups de feu ils leur don­naient à man­ger /​
la petite tour­te­relle bles­sée d’amour fai­sait son nid dans les coups de feu /​
les oran­gers ouvraient leurs branches et tom­baient
 

les cré­pus­cules que les com­pa­gnons ser­raient pour qu’ils fassent silence /​
et qu’on entende la beau­té qui vien­dra /​
les com­pa­gnons avaient un petit mor­ceau de beau­té qui vien­dra /​
il la lais­saient tom­ber pour que tous sortent
 

cher­cher la jus­tice dans la rue /​
cher­cher le soleil pour ces froids du sud /​
les com­pa­gnons ont la bouche pleine de silence /​
comme de petits enfants sans nou­velles du lieu où la vie dode­line /​
 

les oran­gers s’ouvrent comme une fenêtre /​
les com­pa­gnons pen­chés regardent pas­ser le temps
qui trans­forme leur chair en cloche
son­nant contre le vent du sud /​
 

 

autres écri­tures

 

la nuit te cogne le visage comme les pieds de dieu /​
quelle est cette lumière qui monte de tes morts ? /​ vois-tu quelque chose
à la lumière de cette lumière ? /​ que vois-tu ? de petits os
sou­te­nant l’automne ? /​ quelqu’un qui
 

racle les murs du monde avec ses os ? /​ vois-tu plus ? /​
raclent-ils les murs de l’âme ? écrivent-ils
« vive la lutte » ? raclent-ils
les murs de la nuit ? écrivent-ils « vive l’âme » /​
 

raclent-ils le feu où j’ai brû­lé où nous sommes morts /​ tous les com­pa­gnons ? /​ écrivent-ils ?
dans le feu ? /​ dans la lumière ? /​ dans la lumière de cette lumière ? /​
à pré­sent passent les com­pa­gnons la langue fer­mée /​
ils passent entre les pieds et les che­mins des pieds /​
 

ils passent cou­sus à la lumière /​
ils raclent le silence avec un os /​
l’os écrit le mot « lut­ter » /​
l’os est deve­nu un os qui écrit /​

 

 

sur la poé­sie

 

 

 

il y aurait deux choses à dire /​
que per­sonne ne la lit beau­coup /​
que ce per­sonne c’est très peu de gens /​
que tout le monde ne pense qu’au pro­blème de la crise mon­diale /​ et
 

 

au pro­blème de man­ger tous les jours /​ il s’agit
d’un sujet impor­tant /​ je me rap­pelle
quand l’oncle juan est mort de faim /​
il disait qu’il ne se sou­ve­nait même pas de man­ger et qu’il n’y avait pas de pro­blème /​
 

mais le pro­blème vint plus tard /​
il n’y avait pas d’argent pour le cer­cueil /​
et quand fina­le­ment le camion muni­ci­pal pas­sa pour l’emporter
l’oncle juan res­sem­blait à un petit oiseau /​
 

ceux de la muni­ci­pa­li­té le regar­dèrent avec mépris et dédain /​ ils mur­mu­raient
qu’on leur casse tou­jours les pieds /​
 

qu’eux ils étaient des hommes et qu’ils enter­raient des hommes /​ et non
des oisillons comme l’oncle juan /​ spé­cia­le­ment
 

parce que l’oncle s’était mis à chan­ter cui-cui tout le long du voyage au cré­ma­to­rium
         muni­ci­pal /​
ce qui leur avait sem­blé un manque de res­pect dont ils étaient très offen­sés /​
et quand ils lui don­naient une tape pour qu’il ferme sa boîte /​
le cui-cui volait dans la cabine du camion et ils sen­taient que ça leur fai­sait cui-cui dans la tête
        /​ l’

 

oncle juan était comme ça /​ il aimait chan­ter /​
et il ne voyait pas pour­quoi la mort était une rai­son pour ne pas chan­ter /​
il entra dans le four en chan­tant cui-cui /​ on sor­tit ses cendres elles piaillèrent un moment /​
et les com­pa­gnons muni­ci­paux regar­dèrent leurs chaus­sures grises de honte /​ mais
 

pour en reve­nir à la poé­sie /​
les poètes aujourd’hui vont assez mal /​
per­sonne ne les lit beau­coup /​ ce per­sonne c’est très peu de gens /​
le métier a per­du son pres­tige /​ pour un poète c’est tous les jours plus dif­fi­cile
 

d’obtenir l’amour d’une fille /​
d’être can­di­dat à la pré­si­dence /​ d’avoir la confiance d’un épi­cier /​
d’avoir un guer­rier de qui chan­ter les exploits /​
un roi pour lui payer trois pièces d’or le vers /​
 

et per­sonne ne sait si ça se passe comme ça parce qu’il n’y a plus de filles /​ d’épiciers
        /​ guer­riers /​ de rois /​
ou sim­ple­ment de poètes /​
ou les deux choses à la fois et il est inutile
de se cas­ser la tête à pen­ser au pro­blème /​
 

ce qui est bon c’est de savoir qu’on peut chan­ter cui-cui
dans les plus étranges cir­cons­tances /​
l’oncle juan après sa mort /​ moi à pré­sent
pour que tu m’aimes

 

Vers le sud et autres poèmes, Poésie/​Gallimard, 2014 (à paraître)

Traduction : Jacques Ancet

 

 

 

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