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Poèmes parisiens

Par |2018-10-23T05:17:00+00:00 31 mars 2017|Catégories : Blog|

 

SAINT LOUIS

 

Veux-tu que nous allions dans la forêt pro­chaine
Retrouver l’ombre du grand Roi
Qui ren­dait la jus­tice à l’ombre de son chêne
Et dont le nom est saint trois fois.
Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de san­dal noir et cha­peau de paon blanc,
Surcot sans manches, sim­ple­ment,
C’est Saint Louis le roi de France.
Du pont de Taillebourg aux murailles de Saintes,
Qui bat l’Anglais ? Presque un enfant,
Aux che­veux courts et blonds, à l’air doux mais sans crainte,
Au corps frêle : il n’a pas trente ans.
Mais le voi­là qui joint à la gloire guer­rière
Celle d’arbitre de son temps,
Dans ses propres Etats son vain­cu d’Angleterre
Lui fait juger ses dif­fé­rends.
Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de san­dal noir et cha­peau de paon blanc,
Surcot sans manches, sim­ple­ment,
C’est Saint Louis le roi de France.
Veux-tu que nous allions à la Sainte-Chapelle
Retrouver l’ombre du grand Roi,
Priant, la bâtis­sant, pour la France éter­nelle
Qu’il lais­sa plus grande trois fois.
A la Sainte-Chapelle, où flam­boye, endi­vine,
Même ceux qui n’ont pas la foi,
Et d’un Roi, pourpre et croix, sa cou­ronne d’épines
Et dont le nom est Dieu trois fois.
Sa flèche, Montereau en fit l’élan d’une âme
Pure qui monte au ciel tout droit
Et sa pointe a le bleu de celle d’une flamme,
Son pied le bois de la vraie Croix.
Il la prit cette croix pour mener deux croi­sades
Dont nulle hélas ne bétour­na,
Prisonnier sur le Nil, devant Tunis malade
Et ce fut la der­nière fois.
Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de tire­taine et cha­peau de paon blanc,
Surcot sans manches, sim­ple­ment,
C’est Saint Louis le roi de France.
Aux Quinze-Vingts, veux-tu, et que soit la lumière,
Retrouver l’ombre du grand Roi,
Aux aveugles encore il rend pru­nelles claires
Qui bénissent son nom trois fois.
A table qui vous sert et pauvres qui vous donne,
Qui vous soigne dans votre lit,
Lépreux, para­ly­sés ? C’est le Roi en per­sonne,
Le Roi de France, Saint Louis.
« — Le Jeudi-Saint, leur laves-tu les pieds, Joinville,
Aux pauvres ? — Non ! Ça sent mau­vais !
 — Eh bien ! tu dois le faire, au nom de l’Evangile,
Parce que Jésus-Christ l’a fait ! »
Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de san­dal noir et cha­peau de paon blanc,
Surcot sans manches, sim­ple­ment,
C’est Saint Louis le roi de France.
Si tu veux sou­te­nir une thèse en Sorbonne,
L’ombre est tou­jours là du grand Roi
Qui consacre à l’esprit ce haut lieu et cou­ronne
Ton plus haut connaître, trois fois.
De notre Parlement, de notre Cour des comptes
C’est lui l’ancêtre, tou­jours lui,
Et de notre mon­naie, hélas ! en quelle fonte,
Dont n’a tenu que son Louis.

Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de san­dal noir et cha­peau de paon blanc,
Surcot sans manches, sim­ple­ment,
C’est Saint Louis le roi de France.
De Monsieur Saint Denis voi­ci la basi­lique,
Voici des Rois le der­nier lit,
Ici les pre­mier pas de leur geste his­to­rique
Au cri de Montjoie Saint Denis.
Ci, la source où se perd l’amertume des larmes,
Où s’agenouille Saint Louis
Où se trem­pait son coeur devant qu’il prît les armes,
Au cri de Montjoie Saint-Denis.
Mais Saint-Denis sou­dain : « D’où vient cette cohue
Et devant elle je te vois,
Grand Saint Louis ! Dis-moi, ton heure est donc venue !
 — Tu m’as pro­té­gé tant de fois,
Que sous notre éten­dard, grand évêque des Gaules,
Ombre, je veux, pour mon mer­ci,
Te remettre la tête enfin sur les épaules,
Vivant, déjà, j’en eus sou­ci
Comme j’avais celui de mon­trer par l’exemple
Que l’on peut bien être à la fois
Sur terre avec son peuple, avec Dieu dans son temple
Et faire son métier de roi ! »
Que tu sois le pou­voir ou le contes­ta­taire,
Si tu t’inspirais de ce Roi,
La Justice et la Paix, au moins sur notre terre,
Régneraient alors de par toi.
Suivi de son Joinville et sans garde il s’avance,
Manteau de san­dal noir et cha­peau de paon blanc,
Surcot sans manches, sim­ple­ment,
C’est Saint Louis le roi de France.
Veux-tu que nous allions en forêt de Vincennes
Retrouver l’ombre du grand Roi,
Qui ren­dait la jus­tice à l’ombre de son chêne
Et dont le nom est saint trois fois.

 

Poème cou­ron­né par l’Académie fran­çaise,
Prix Marie Havez-Planque, 1972.

 

 

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Tuileries

 

Tuiles, Tuiles – Tuileries !
Le Louvre était autre­fois Le Louvre était à deux pas, Tuiles ! d’une tui­le­rie.
Plutôt qu’une tui­le­rie,
Suggère la reine au roi, Un abri, oui pour­quoi pas ?
Un abri contre les tuiles,
Tuile – tuiles, tas de tuiles,
Contre les sou­cis d’Etat En civil et en chez soi,
Où vite, ouf, on se défile !
C’est au cri de : pas de tuiles,
Qu’on décide de bâtir Un palais pour le plai­sir
Et sur­tout le “pas de bile”.
Diable, diable, dia­ble­ries !
Quand le châ­teau fut construit On enten­dit Ruggiéri,
Diable, diable, dia­ble­ries :
“Catherina, Catherina,
Dit l’astrologue à la reine Préférez-vous joie ou peine ?
Si c’est peine, habi­tez-là”.
Catherine, “Catherina”
Qui jouait de l’épinette Dit, en détour­nant la tête :
Ruggiéri… bali­ver­na !
“Tegola, si, tégole,
Catherina les étoiles, Pour ce châ­teau sont fatales,
Attenta alle tegole”.
“Tuiles, tuiles, quand ces tuiles là Vous tombent sur la tête Tiens ! se dit-on ces futiles Astrologues…pas si bêtes !”
Diable, tuiles, tui­le­ries,
On arrê­ta les tra­vaux Devant le palais nou­veau,
Tuiles, diable, tui­le­ries.
Le grand Roi dit : “Ruggiéri !
C’est un piège ! Qu’on s’en aille Et l’ont s’en fut… à Versailles,
Laissant tuiles… à Paris.
Le Bien Aimé tout enfant,
De che­val tombe au Manège Et répète : piège, piège !
N’y revient de son vivant.
Louis XVI, Tuiles, tuiles,
Louis XVI en eut son lot L’empereur à Waterloo,
Ziegel, zie­gel, pile, pile !
Ziegel, zie­gel, zie­ge­lei,
Charles X, tuiles, tuiles, Et tous les rois filent, filent,
Les Républiques aus­si.
Locataire, tuiles, tuiles,
Napoléon le neveu,
Fut lui, le der­nier d’entre eux,
Pile pile file file !
Et cette pauvre Eugénie
Pensant à Catherina dit encore : Tejà, tejà,
Tejar, tejar Tuileries !
Dans ce beau jar­din fleu­ri
Et tout orné de sta­tues Tel qu’on le voit aujourd’hui L’été quand l’ombre est venue
Dans ce beau jar­din fleu­ri
Si tu vois sur un banc, tristes Des yeux qui vers toi insistent,
Songe, songe à Ruggiéri…
Tuiles, tuiles, quand ces tuiles
Là vous tombent… quel ennui !
Plus de tuiles…Tuileries, mon beau jar­din de Paris.

Extrait du recueil « Jardins de Paris », 1er prix de poé­sie Sévigné, ed. Henri Lefebvre.

 

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Au Lapin Agile

 

Lapin, mon vieux Lapin Agile ! Hier, Quand je me suis trou­vé devant tes volets verts, De petite mai­son pour idylle, Champêtre…au théâtre de la grand’ville, J’ai revu ton visage d’autrefois Quand nous venions chez toi, Pour la pre­mière fois,
O jeu­nesse
Bondissante…
Frédé
Qui sem­blait nous attendre Dans sa barbe grise Et comme accou­dé à l’heure tendre du cré­pus­cule Toujours assis sur la même des deux bornes Qui coupent à cet endroit la rue des Saules Et, avec le petit esca­lier en aval, Délimitent la fron­tière De ce pays de rêve et de poé­sie Dont tu es, Lapin, mon vieux Lapin Agile, Entre la rue Paul-Féval Et la rue Saint-Vincent, La plus petite, la plus célèbre Et, dans le monde entier, l’unique capi­tale…
Frédé
En bon­net de four­rure, l’hiver Et l’été
en bon­net de velours côte­lé Et chaque soir, quelque fût la sai­son, Un large fou­lard rouge Autour du cou
nous rece­vait déjà comme une ombre
Mystérieuse et légen­daire De Tavernier du Quai des Brumes Ainsi gra­vé, ain­si chan­té par ses peintres poètes O Max Jacob…O Mac Orlan… ! (…)
Lapin, mon vieux Lapin Agile Après dix ans je t’ai revu hier ! C’était à l’heure fié­vreuse où les théâtres de la ville Déglutissent leurs foules, four­mis de chair, Et d’âme qui regagnent leurs nids ou montent vers
Montmartre…
je t’ai revu
dans cette rue
De petit vil­lage de mon­tagne que tra­verse, Comme un ruis­seau de lune bor­dé de vignes, La rue saint Vincent
Rue saint Vincent que signe Eternellement
avec son immor­telle chan­son,
le nom
d’Aristide Bruant…
O Jeunesse.
Nous venions chez toi, Fils de Frédé, Héritier du grand chan­son­nier, Nous venions, Paulo, écou­ter ta goua­lante Et c’était, s’il te sou­vient : “Je m’embarquerai…” Te répon­dait ton Yvonne ravis­sante Et tu chan­tais pen­ché vers elle,
ta gui­tare en forme de barque… (…) Sallaberry lan­çait sa tyro­lienne,
A ta gui­tare, écho éolien,
Répondait la harpe de la petite nièce Du père de “Louise”…
Alors, dans la petite pièce du fond
venait se glis­ser comme un fan­tôme, Du “Temps des cerises” et de la “Bohème”,
Francis et son coeur, Francis Carco
dans sa cape et sous son grand feutre, Et toi Paulo,
Sous ta cas­quette à pont de Patron, à son bord,
Commandant la bor­dée,
sou­pi­rait à ce moment-là : “Quelle soi­rée “! (…)
…Ce soir Lapin, mon vieux Lapin Agile Derrière tes petits volets verts de mai­son de vil­lage de mon­tagne que tra­verse comme un ruis­seau de lune Bordée de vignes la rue saint-Vincent
Ta lampe est tou­jours là
Dont ta fenêtre, trou de lumière, brille étin­ce­lante dans l’ombre, Comme dans son monocle brillait, Lampe de pen­sée, L’oeil de Max Jacob (en habit) écou­tant chan­ter Marcel Couté (en sabots) et Jehan Rictus (en godillots)
Tant que ta lampe brille­ra de tes veillées L’âme de Montmartre vivra Et tu sais bien,
que sans Montmartre, PARIS se péri­rait Sans Montmartre, PARIS ne serait plus PARIS Tu le sais bien
Lapin, mon vieux Lapin Agile.

Extrait du recueil « Paris vivant », 1er prix de poé­sie Sévigné, ed. Henri Lefebvre.

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