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Poèmes présentés par André Ughetto

Par |2018-08-16T12:11:37+00:00 11 novembre 2014|Catégories : Blog|

 

ISLANDS

1. Bracken

There were sheep then, they pas­tu­red on the lit­tle islands,
We took them there by boat. But the grass has gone
And the fold my father's father built with his bare hands
Here at high water has also gone. One by one
All his fields have gone under the ferns again
And now it is hard for you to see how it was then.

Bitter, unhar­ves­ted, dee­per than chil­dren,
The ferns rise from high water over the wall.
The fields drown ; the swin­ging gate is fal­len
And ferns break round the posts that stand as tall
As men. But from the spring you clim­bed this way
After the spilling water-carts on a hot day.

You would not think we had any open ground,
But we did. We cal­led it Plains. There was space
For all the island to be sit­ting round
Watching the ten­nis or the cri­cket. Our playing-place
Has gone the way of the fields and I shouldn't know
Where to look for the pitch and the court now.

Sunk flou­ri­shing in depths of bit­ter green
The lit­tle islands are lost to us alrea­dy.
We watch from boats the rats going hun­gry bet­ween
Waste and waste. Remember for our sakes qui­ck­ly
Where the sweet water places were and when
And by whom the fields were first rid of their bra­cken.

Sometimes in sum­mer we made our­selves a bed
Under the ferns, where we should never be found,
And loo­ked up through the love­ly green at the sky and said
That we were at the bot­tom of the sea and drow­ned.
I believe some­times we slept, but the after­noon
When we woke again was still no fur­ther gone.

We lie on the har­bour wall and pee­ring down
Where the wrack heaves and hideous claws feel
After food, we see the clouds that do not drown
In path­less water with all of our things lost but sail
Untouched through the coral and the salt flo­wers
Through the places of this island that once were ours.

 

ÎLES

 

1. Fougères

Alors pais­saient des mou­tons sur les petites îles.
Nous les trans­por­tions en bateau. Mais l’herbe est par­tie
Et l’enclos que le père de mon père avait construit de ses mains nues
A marée haute est par­ti aus­si.  L’un après l’autre
Tous ses champs sont par­tis de nou­veau sous les fou­gères
Et main­te­nant il est dif­fi­cile de voir com­ment c’était.

Amères, jamais cou­pées, plus hautes que des enfants,
Les fou­gères s’élèvent depuis la ligne des marées jusqu’au-dessus du mur.
Les champs se noient ; le por­tail qu’on pous­sait est tom­bé
Et les fou­gères déferlent autour de ses mon­tants aus­si hauts
Que des hommes. Mais depuis la source tu sui­vais ce même che­min
Derrière le débor­dant char­roi de la citerne par un jour de cha­leur.

On n’imaginerait pas que nous avions un grand espace,
Mais oui. Nous l’appelions les Plaines. Il y avait assez de place
Pour que s’assoient autour les habi­tants de l’île
Regardant un match de ten­nis ou de cri­cket. Notre ter­rain de jeu
Est par­ti comme les champs et je ne sau­rais pas
Où cher­cher main­te­nant le court et le gazon.

Submergées les petites îles déjà per­dues pour nous
Fleurissant les pro­fon­deurs du vert amer.
Nous regar­dons depuis les bateaux les rats cou­rir affa­més entre
Les terres à l’abandon. Rappelons-nous vite
Où se trou­vaient les sources et quand
Et par qui les champs furent d’abord sous­traits à ces fou­gères.

Quelquefois en été nous nous fai­sions un lit
Sous les fou­gères, pour nous rendre à jamais introu­vables,
Et nous regar­dions à tra­vers la belle ver­dure le ciel en nous disant
Que nous étions au fond de la mer et noyés.
Je crois que par­fois nous dor­mions, mais l’après-midi
Quand nous nous réveil­lions n’était pas avan­cé.

Nous sommes allon­gés sur le mur du port obser­vant
Le varech qui se balance et des griffes hideuses
En quête de nour­ri­ture, nous voyons les nuages qui ne se noient pas
Dans l’eau sans che­mins où sont par­tis nos sou­ve­nirs, navi­guer
Indemnes à tra­vers le corail et les fleurs salées
A tra­vers les coins de l’île qui jadis étaient nôtres.

 

2..

At blown cock­crow, hea­ring the dri­ven sea,
You remem­ber the rat­tling sash, star­light
Surviving faint­ly on the loo­king-glass
And the islands trou­bled with a cea­se­less crying.

Scheria, kind to stran­gers, wept for her ship
Sunk by God unjust­ly ; for the Schiller's
More than three hun­dred souls there were many in
Two conti­nents wee­ping ; and eve­ryw­here

For the sai­lors of our wars, num­ber­less
Mothers' sons who have rol­led in without faces.
Indifferent Hermes conduc­ted them all.
The sea turns and its crea­tures hun­ger. Soon

Everything lies under the mer­cy of day.
The sur­face fli­ckers with sca­red. pil­chards.
Light, above all the light. And the sea comes,
At sun­ny tide-flow the plu­cked, the smit­ten sea

Comes run­ning. The wind then, high-rid­den by
One non­cha­lant gull, bat­ters the ope­ning
Eyes of the sun with water. Far-rea­ching,
Iridescent, the white surf comes and comes.

Children are playing under a rain­bow
On Pool Green ; or behind Innisvouls,
Delighted in a rocking boat, they stand
Outstaring the ancient quiz­zi­ness of seals.

 

 

2.

A la trom­pette du coq, écou­tant le galop de la mer,
Tu te rap­pelles la fenêtre qui bat, le faible reflet
Des étoiles res­té dans le miroir
Et les îles trou­blées par un cri inces­sant.

Schérie , accueillante aux étran­gers, pleu­ra son navire
Noyé par un Dieu injuste. Pour les trois cents âmes
Et plus du Schiller, sur deux conti­nents beau­coup
Pleuraient aus­si ; et par­tout

Les mères pleu­raient les marins de nos guerres,
Leurs innom­brables fils pous­sés sans visage au rivage.
Indifférent, Hermès les condui­sit tous.
La mer se retire et ses créa­tures ont faim. Bientôt

Toutes choses seront gisantes à la mer­ci du jour.
La sur­face étin­celle de pil­chards apeu­rés.
Lumière, sur­tout la lumière. Et la mer revient,
Le plectre de la marée enso­leillée, le fra­cas de la mer

Qui arrive en cou­rant. Là-haut alors, le vent, che­vau­ché
D’une seule mouette non­cha­lante, de force va ouvrant
Les yeux du soleil avec de l’eau. Loin éten­due,
Iridescente, la blanche écume ne cesse de défer­ler.

Des enfants jouent sous un arc-en-ciel
Sur Pool Green ; ou der­rière Innisvouls,
Joyeux dans le balan­ce­ment d’une barque, ils se tiennent
Fixant l’antique per­plexi­té des phoques.

 

 

3.

Our child when we came loo­king and cal­ling after her
And had come through mar­ram and sea-hol­ly to the dunes' crest
When we stood cru­shing in our fin­gers plu­cked sam­phire
Looking still fur­ther and cal­ling and saw her at last

She was remote and small on an almost island
And tur­ned away, at tide-flow, but our fear was less
Of the sea alrea­dy par­ting the cord of sand
Than that she was so small and aver­ted from us.

We ran hea­vi­ly, the white sand sank us in,
But through the neck of the place stole then like bird-stal­kers
Over the flat wrack that pop­ped and stank in the sun
Towards her knee­ling before big gra­nite chairs

Gently stro­king for shells. When she tur­ned and loo­ked up
And sho­wed us word­less in her palm the fis­su­red cowrie
The spi­ral­ling white horn of went­le­trap
And scal­lops smal­ler than her smal­lest nail then we

With our looks put upon her the fear of death
And the owner­ship of love. Between our tall sha­dows
She wal­ked to the safe beach down the snake path
Already sunk over ankles in warm shal­lows.

Gratefully then the weed rose in the sun­ny water
And swir­led as it liked and flo­wed and the bright shell
Hoards spark­led before the thrones without her
Who stood bet­ween us wat­ching, wai­ting for tide-fall.

 

3.

Notre enfant quand nous sommes venus la cher­cher, la héler
Après avoir tra­ver­sé oyats et pani­cauts jusqu’au som­met des dunes,
Ecrasant dans nos mains la cueillai­son de sali­cornes
Regardant encore plus loin et l’appelant jusqu’à la voir enfin

Elle était à l’écart et toute menue sur une presqu’île
Et nous tour­nait le dos à marée mon­tante, mais nous avions moins peur
De la mer déjà en train de fendre le cor­don de sable
Que de sa peti­tesse et son éloi­gne­ment de nous.

Nous avons cou­ru avec lour­deur, plom­bés par le sable blanc,
Et à tra­vers l’isthme avan­cions à pas feu­trés comme vers un oiseau
Sur le varech flac­cide qui écla­tait puant sous le soleil
Vers elle age­nouillée devant de grandes chaires gra­ni­tiques.

Elle cher­chait avec dou­ceur des coquillages. Quand elle se retour­na et nous vit
nous mon­trant sans un mot dans sa paume la fente de la por­ce­laine
La blanche pointe spi­ra­lée de l’escargot de mer
Et des coquilles plus petites que son ongle le plus petit alors

Nos regards lan­cèrent sur elle notre ter­reur de la perdre
Et notre amour impé­rieux. Entre nos grandes ombres
Elle mar­cha par le sen­tier sinueux jusqu’à la plage sûre
Déjà cou­verte aux che­villes par les eaux tièdes de sur­face.

Alors l’algue s’offrit avec recon­nais­sance dans l’eau enso­leillée
Tournoya à son gré, s’étira et les tré­sors de coquillages
Luisaient, étin­ce­laient devant les trônes sans elle
Qui res­tait entre nous, qui obser­vait, qui atten­dait la marée des­cen­dante.

 

4. The Drowned

Flat calm. The ships have gone.
By moon­light and by day­light one by one
Into a dif­ferent world the drow­ned men rise
But can­not claw the sleep out of their eyes.
None such can know the big­ger light from the less
Nor taste even the salt. Their hea­vi­ness
By no means may be lea­ve­ned. Now they live
As tim­bers do where ship­worms thrive
Only in what they feed. Strange things engross
The lit­tle gal­le­ries of thought after the loss
Of breath. The white clouds pass, but still
The drow­ned increase upon the senses till
The moon deli­vers them. On islands then
Seeing the love­ly day­light wat­ch­ful men
Come down and haul these bur­dens from the waves
And slow­ly cart them home and dig them graves.

 

4.  Les Noyés

Calme plat. Les navires sont repar­tis.
Au clair de lune ou au plein jour l’un après l’autre
Dans un monde dif­fé­rent les noyés se relèvent
Mais ne peuvent chas­ser le som­meil de leurs yeux.
Aucun ne peut dis­tin­guer ni le grand ni le petit lumi­naire
Ni goû­ter même le sel. Leur lour­deur
Nul moyen ne sait l’alléger. Maintenant ils vivent
Comme les membres ver­mou­lus d’un bateau
Seulement dans ce qu’ils nour­rissent. D’étranges choses engrossent
Les petites gale­ries de la pen­sée après la ces­sa­tion
Du souffle. Passent les nuages blancs, mais les noyés
Accablent encore les sens jusqu’à ce que
La lune les délivre. Alors sur les îles
Voyant le bel éclat du jour des hommes vigi­lants
Descendent et traînent ces far­deaux hors des vagues
Et len­te­ment les chargent vers leur mai­son et creusent leurs tombes.

 

5.

The trees here, though the wind leave off, never unbend.
Likewise when he sat the stick retai­ned
The shape of the six­ty years he had lim­ped and lea­ned.
He would haul from under the bed with the crook-end

His bundle of pho­to­graphs and the soldier's pay-book,
The usual ser­vice medals and a card or two in silk.
The mar­riage bed was dra­ped to the floor like a cata­falque
And he hau­led the War from under it. And when he spoke

Of the cra­ters at Ypres he used the pool on Pool Green
As mea­sure, and the island's entan­gle­ment of brambles when
He spoke of the wire. He rose, drin­king gin,
Massive, straigh­ter than his stick, and boys were shown

At the hois­ting of his trou­ser up the sun­less calf
A place that shrank like Lazarus from being rai­sed,
A flesh the iron see­med only late­ly to have brui­sed.
And if one, being bid­den and not in dis­be­lief,

Put in the hand to prove him right who bet
That he was past hurt there – pro­bing appal­led
In that still wee­ping place the fin­gers rol­led
Wondering bet­ween them an angle of iron grit.

For year by year his flesh, till he was dead,
Evicted its shrap­nel, as the living ground
Puts out for the Parson or the Schoolmaster to find,
Scouring at lei­sure, ano­ther arrow head.

 

5.

Les arbres ici, même si le vent se calme, ne se redressent jamais.
Pareil pour lui quand il s’asseyait : la canne gar­dait
La forme de soixante ans de boi­te­rie et de sou­tien.
Il tirait de sous le lit avec la crosse

Un tas de pho­tos et le car­net de ses payes de sol­dat,
Les médailles habi­tuelles du ser­vice et une ou deux cartes en soie.
Le lit conju­gal était dra­pé jusqu’au sol comme un cata­falque
Et il tirait la Guerre d’en des­sous. Et quand il par­lait

Des cra­tères à Ypres il les com­pa­rait à l’étang
Sur Pool Green, et se réfé­rait aux fouillis de ronces sur l’île
Quand il par­lait des bar­be­lés. Il se rele­vait, buvant son gin,
Massif, plus raide que sa canne, et il mon­trait aux gar­çons

En retrous­sant son pan­ta­lon sur son mol­let pri­vé de soleil
Un rétré­cis­se­ment, comme un Lazare rele­vé du tom­beau
Une chair que le fer sem­blait avoir tumé­fiée depuis peu.
Et si quelqu’un, étant prié mais ne man­quant de foi,

Mettait la main pour prou­ver juste à qui avait parié
Que là il ne sen­tait plus rien – en tâtant ahu­ris
Cet endroit encore sup­pu­rant les doigts inter­ro­ga­tifs
Roulaient entre eux une minus­cule pointe de fer.

Année après année sa chair jusqu’à sa mort
Rejeta son shrap­nel, comme la terre vivante
Fait sor­tir pour le pas­teur ou le maître d’école
Fouillant à loi­sir, une autre tête de flèche.

 

6. Spring Tide

The sum­mer moon was ter­rible. It bea­med
Like Christ on Lazarus. Nobody now,
In day­light, can dis­tin­guish what he drea­med
And what he saw, in night-clothes at the win­dow.

It was like All Souls when eve­ry­thing lost
And the smo­the­red dead struggle to rise. Around
Midnight the moon hau­led hand over fist
And sheet by sheet the waters were unwound.

But nothing was reco­ve­red. Still the sand,
That we saw white and phos­pho­res­cent, levels
The slopes and plea­sant laps of land
And stops the door­ways and the fires and wells.

The cur­lews cried like springs star­ting to run.
Then sleep began to fill us and we felt
A wee­ping rise and flow. Now in the sun
The sea is brim­ful and our cheeks are wet and salt.

 

 

6.  Marée de prin­temps

La lune d’été fut ter­rible. Elle irra­diait
Comme Christ sur Lazare. Personne main­te­nant,
Dans la lumière du jour, ne peut devi­ner ce qu’il rêva
Et ce qu’il vit, en pyja­ma à sa fenêtre.

C’était comme Toussaint lorsque tout ce qui a dis­pa­ru              
Ainsi que les morts ense­ve­lis luttent pour se lever. Vers
Minuit la lune tira ses filets main par des­sus poing
Et lin­ceul par lin­ceul les eaux se défirent.

Mais rien ne fut recou­vré. Toujours le sable,
Qu’on voyait blanc et phos­pho­res­cent, nivelle
Les pentes et tendres cuisses de la terre
Et bouche les portes les che­mi­nées les puits.

Les cour­lis criaient comme sources jaillis­santes.
Alors le som­meil com­men­ça à nous emplir et nous sen­tions
Monter des larmes en nous. Maintenant sous le soleil
La mer est tout à fait haute et nos joues humides sont salées.

 

7.

Sheer now­here : the land
Ends, the rocks pile dum­bly where they fell,
And hold for any life nea­rer to ours than lichen
There is none ; the use­ful
Wood of wrecks whi­tens beyond our reach.

Rain passes, rain on the sea, and swee­tens
With all its copious fall
By not one mea­su­rable jot the expanse of salt.
Clinging to islands we
Camping with our dead around a sun­ken plain

Such as we are, late on,
Want above all things pas­sage to one ano­ther,
Aid and the sha­ring of wells
And not to swell our bit­ter­ness beyond
The nor­mal allo­ca­tion of tears.

 

Suite of poems taken from
Watching for Dolphins by David Constantine,
Bloodaxe Books Ltd, Newcastle upon Tyne, 1983.

 

7.

 

Vertigineux nulle part : la terre
Finit, les rochers s’amassent muets où ils tom­bèrent,
Et de prise pour autre vie telle la nôtre plus proche que lichens
Il n’y a pas ; l’utile
Bois des nau­frages blan­chit hors de notre por­tée.

La pluie arrive, pluie sur la mer, et ne radou­cit
D’une ondée copieuse
Même pas un grain de l’étendue salée.
Nous cram­pon­nant aux îles
Campant avec nos morts autour d’une plaine sub­mer­gée

Tels que nous sommes, avan­cés dans nos vies,
Nous dési­rons avant tout pas­ser de l’un à l’autre,
Nous entrai­der, par­ta­ger les puits
Et que notre amer­tume ne déborde pas
La mesure nor­male des larmes.

 

Traduction de Delia Morris et André Ughetto
 

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