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Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:07+00:00 16 février 2017|Catégories : Blog|

 (tra­duc­tion : Agnieszka Malinowska)

 

 

 

 

 

Débuts

 

 

 

 

Cela com­mence par des nœuds de rubans d’azur du genre :
sois mince. Cela com­mence par des écharpes de cou­leur

du type : garde la forme. Puis cela ne va
que de mal en pis. Sueur, sang et larmes. Lettres du front et, ô, ma

bien-aimée. Patrie, mort pour la patrie et ain­si de suite.
Donc tu cours. Tu avales tous ces débuts,

tu bois de l’eau. Tu poses sur la langue tous ces
débuts et bois de l’eau. Quitte enfin l’uniforme.

Accélère, ralen­tis, dévie du che­min pris.
Comprends enfin que tu ne fais la course qu’avec toi-même.

 

 

 

 

 

Le vide

 

 

 

Il paraît que dans la pers­pec­tive de la phy­sique nous sommes com­plè­te­ment
trans­pa­rents. Et il y a en nous plus de vide que de matière.

C’est assez amu­sant. Le vide ima­gine le vide.
Le vide va au maga­sin et demande trois kilos de vide.

Et ensuite se vide du vide. Le plus drôle
est le fait qu’après tout c’est un pur maté­ria­lisme, zéro

d’esprit. Mais de quoi par­lions-nous ? Ah,
je sais. Quelqu’un a-t-il vu mon verre ?

 

 

 

 

 

Fenêtre

 

 

 

Quant aux étoiles, en effet, j’aime les obser­ver.
Surtout après une jour­née comme celle-ci. Après une jour­née

chif­fon­née, comme un jour­nal frois­sé. Une fenêtre immense,
grande ouverte, me res­ti­tue à la matière.

Dans les registres bleus on ne trou­ve­ra pas de place
pour la que­relle de ce jour dans un office ni pour une gran­dis­sante

aver­sion pour son propre reflet dans la glace. Le jour­nal
se défroisse et se réduit à un point. Des mil­liers de points

blancs en tant que preuve de l’inutilité des actes
humains, écrire une telle dis­ser­ta­tion. Ou alors : Le mutisme

du ciel, ain­si que les avan­tages en décou­lant pour les plus
et les moins mal­heu­reux habi­tants de la pla­nète.

 

 

 

 

 

Langues étran­gères

 

 

 

Nos parents parlent le russe, nous – l’anglais,
et nos enfants ? Je parie qu’ils appren­dront

le chi­nois. Rien d’étonnant à ce que nous ne pou­vons
nous com­prendre. Même Marx ne pré­vit pas que les choses

pren­draient une telle tour­nure. Sans par­ler de Nietzsche
ou de Freud. Si l’on vient à par­ler d’eux, les choses

évi­dentes me paraissent les plus sus­pectes.
Par exemple l’association de l’acte d’écriture de poèmes

à la poé­sie. Ou du hur­le­ment de slo­gans natio­naux
– au patrio­tisme. Mais ce sont des détails.

Le plus beau est le moment où nous nous tenons debout devant
nous-mêmes et contre toute attente nous savons nous entendre.

 

 

 

 

 

Premier poème sur l’amour

 

 

 

Je nique les rues qu’essaient de s’approprier
les pro­mo­teurs bavants et les employés écer­ve­lés.

Je nique les copains qui s’annonçaient
être copains et qui m’exclurent ensuite de la copi­ne­rie.

Je nique les éta­gères dans mon petit appar­te­ment qui
plient sous le poids de théo­ries inutiles.

Je nique les sol­vants du sens et autres déter­gents
qui détournent l’attention des choses impor­tantes.

Je nique les idiots qui savent tout
sur chaque sujet, et les rou­blards au nez retrous­sé.

Je nique les lettres de moti­va­tion dans les­quelles je ven­dais
mon temps car il ne faut pas vendre le temps.

Je nique les grosses boîtes qui me niquent à chaque
pas, même quand je nique et quand je meurs.

Je nique l’église qui nique des enfants, bénit
des chars et pille la terre, cette terre.

Je nique les phi­lo­sophes qui créèrent Dieu et tuèrent
Dieu car le pou­voir d’un homme sur les hommes est infi­ni.

Je nique l’amour des gros et pesants romans d’amour
car le vrai amour fonce dans tous les sens.

Quoi encore ? J’aime et il m’arrive d’être insup­por­table.
Mais avant tout j’aime.

 

 

 

 

 

 

Empire du milieu

 

 

 

Quand on fit déjà le tour de toute la ville, on peut tran­quille­ment
faire demi-tour. C’est-à-dire arrê­ter de bête­ment regar­der autour de soi

et enfin obser­ver l’étiquette de cette belle
soi­rée. Mettre le décor à l’envers.

Chinois est le bis­cuit et chi­nois est le car­table.
Les soupes et les jouets. Penses-y, tout est chi­nois !

Chinoise est la police. Et l’art de la cen­sure.
Chinoises sont les croix aus­si. Et chi­noise est la Pologne.

Et alors ? La soi­rée est appri­voi­sée. La forme ? Sûrement pas
une épi­gramme. Ce n’est que main­te­nant que la route s’agrandit vrai­ment.

 

 

 

 

 

Niekłańska

 

 

 

Rue Niekłańska habi­tait jadis un sculp­teur.
Celui de Quatre Dormants et de la Statue de la Gratitude.

Il mou­rut, mais sa mai­son se mit à vivre sa propre vie.
Tout d’abord, y rési­daient des sculp­tures. Il paraît

qu’elles appa­rais­saient dans le jar­din encore long­temps après la mort
de l’artiste. Le jour, elles som­meillaient. La nuit, elles sor­taient

dans le quar­tier Saska Kępa. Et elles effrayaient. Elles chan­taient d’un homme fou
qui tua avec une hache toute sa famille.

Et puis, elles lan­çaient sur les pas­sants des canettes
de bière et des pré­ser­va­tifs. Rien d’étonnant

à ce que quelqu’un finit par ordon­ner de démo­lir la mai­son. Maintenant
y est éri­gé un bâti­ment moderne, un immeuble de bureaux ou

une rési­dence.  Ses murs sont blancs comme un os.
Et on ne sait pas à quoi on peut s’attendre de lui.

 

 

 

 

 

Je m’arrête

 

 

 

Je m’arrête. Un quar­tier étran­ger me regarde
indif­fé­rem­ment. D’autres que moi ima­gi­nèrent ici

on ne sait pas quoi. Un kios­quaire lutte contre
son cade­nas et sa ciga­rette. Une fleu­riste vide

dans la rue un seau d’eau. Et alors c’est tout ?
C’est tout. Je ne dois vrai­ment plus rien. 

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:08+00:00 23 novembre 2016|Catégories : Blog|

tra­duc­tion : Colette Salem

 

 

Ils étaient par­fois Caïn
Et par­fois Abel. Eux-mêmes
Ne s’y recon­nais­saient plus.

Alors le bon Dieu se sou­rit in pet­to
Et les merles pico­rèrent leurs mains
Au repos sous l’arbre de la connais­sance.
Comment pou­vaient-ils les connaître

Si Caïn met­tait les mains de Jacob
Et Abel – la voix d’Esaü [1] ?
Quand je les ren­con­trai,

Je ne sus, moi non plus,
Les dis­tin­guer à l’ombre du miroir, à mon image.

 

 

 

***

 

 

 

Ta douce voix me tra­verse telle
Une moelle épi­nière, et sou­tient le monde.
C’est vrai, les Titans cognent encore dans ma paume
Mais je me gomme
Pour te les cacher,

Ainsi que ma plainte contre le monde,
Afin que l’écume de mon vécu n’arrive jusqu’à toi.
L’arbre du désar­roi me sépare de toi,
Et que je sois ta mère.

Cela je l’enfouis dans le casier débor­dant de mon cœur.
S’il ne tenait qu’à moi, monts et col­lines s’araseraient
Devant toi et les tem­pêtes fui­raient
Se cacher dans une bou­teille.

Certes j’épands mon amour à tes pieds.
De toute façon il pèse sur tes jours
Comme la valise d’un immi­grant.

 

 

 

***

 

 

 

Le mur du parc est détruit.
Entre échec et oubli sur­vint le gel,
Glaçant cœur et pétales trans­lu­cides des cro­cus.

Cette énigme-là
Par-delà la porte de verre, doit-elle être apprise,
Et le chat géant
Est-il  appa­ru ce matin en émis­saire

Pour annon­cer que tout est fable,
Que la dou­leur n’est que fable de la dou­leur,
Que le parc doit aimer la leçon
Et la ser­vir ?

 

 

 

***

 

 

 

Le jar­din silen­cieux enclot le secret de la pluie.
Comme en amour, il s’en imprègne tout entier.
Difficile de devi­ner l’été au cœur de l’hiver,
Et l’incertitude des branches aveugles à mon souffle
Chaud sous les pau­pières des feuilles.

Les bour­geons enrou­lés en boucles
Reprennent par moi leurs formes, sans effroi,
Et s’ouvrent à ce qui vient.
‘Suis-je un lieu ?’ demande le jar­din,
‘Derrière l’été, l’hiver ?

 

 

 

 

[1] Genèse 27 : 22-23

Jacob s’approcha d’Isaac, son père, qui le tâta et dit : ‘cette voix, c’est la voix de Jacob, mais ces mains sont les mains d’Esaü’

 

 

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:08+00:00 1 octobre 2016|Catégories : Blog|

Toi

 

Toi qui manques au jour comme la nuit au monde
Guettant son repos sous la lampe
Toi dont les yeux marchent au repaire
Humant le seuil de chaque vent
Toi qui effeuilles demain de tes doigts déta­chés
Vérifies et cales le sillage
Toi qui n’es pas, que j’invente
Mon com­pa­gnon ren­du
Mon épaule pro­mise.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Palmyre

 

 

 

Dans l’atelier presque nu
Le jeune méca­ni­cien inven­ta la pièce
Et dis­pa­rut
Poussant un pneu
Comme on dis­trait un cœur lourd
Par les rues larges à digé­rer une pri­son.

Au mur de l’oasis
Il faut être bien espiègle pour pas­ser
Ou l’enfant comme l’eau façon­nant son che­min.

Les hommes
Seuls
Talons agiles
Abritent dans leurs manches le savoir bru­ni.
Ils peuvent le soir lever la tête
Vers les mains des arbres s’offrant le der­nier soleil.

Là-bas, les ruines sont de nos rêves faites, debout.
Par leurs pores la terre roule sa fier­té de nous por­ter encore.

La brute ignore
Qu’en explo­sant
Le sou­rire des siècles rejoint la lune énorme
Qui tient les comptes.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Amour

 

 

 

Tu es le lar­mier de toutes mes façades
Viens, abri­tons-nous si seuls
L’orage attein­dra à temps la croupe de nos rires
et le revers de nos joues.
Sur la tienne je pose ma main, ligne de basse
qui sou­tire à tes ques­tions
leurs tor­sades
qui sème dans tes yeux
leurs alté­ra­tions.

Je vois que tu te penches sur ce tableau connu en y cher­chant ce qui te fait trem­bler.
Ecoute der­rière la pièce d’eau le passe-pied mas­qué et la grive qui l’espionne. Martèle encore un peu l’image et tes yeux riront eux aus­si.
Sur la grève pour Cythère on se hâte, mais s’il fal­lait res­ter ? Pour suivre d’un doigt brû­lant la courbe où au calen­drier tu mêlas les feuilles pleines, les fruits ramas­sés, les barques sou­daines et nos bras déli­cieux.

La bour­rasque pro­mise fait sou­rire les fenêtres. Je t’offre nos épaules au vent, péné­trant l’espace de gammes en ser­ments. Je t’offre la croi­sée ouverte sur le mur chaud où s’impriment, la veille en applique, l’appui de demain, l’impossible tou­jours.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Mon gar­çon

 

 

A mes fils

 

 

 

Mon frêle et gra­cile.
Mon gar­çon
Mon petit miel qui rit

Ma lec­ture innée
Mon som­meil de mois­sons
Mes sillons résu­més
Mon para­sol en bonds.

Je fais le ser­ment rose de faire se lever le soleil comme tu le veux : et tu tien­dras ma main.
Je fais le ser­ment roux de ne jamais m’incliner en bar­rière : et tu lâche­ras ma main.

Je veux être la mousse des forêts recu­lées, douce à ton pas curieux et nu de ter­reurs rési­duelles et puis­santes.

Je veux être la brume qui s’étiole à la proue de tes départs, par­fu­mant tes doutes de la sève du retour entier.

Je veux être la join­ture blanche de tes poings au haut des bou­le­vards où d’autres vont en pente, lorsqu’il fau­dra trou­ver la maille par où com­men­cer.

Je veux être, aux soirs des soli­tudes qui ne man­que­ront pas, la paroi qui t’investit d’un miroir pro­met­teur.

Je veux être le fili­grane dont tu dis­poses et que tu emportes par­tout.

Je veux que tu n’égares pas l’enfant lorsque sonne la fin des récréa­tions ; que, les pieds empê­trés dans le car­table du devoir, tu ravales les rages aux ave­nirs inutiles, que tu tiennes le regard hors des grilles, visant demain et son corps de dan­seuse.

Je veux que tu arraches à l’aube qui enfante

La pro­messe de ton dû et ta consé­cra­tion

Que tu forges ton été sans mesu­rer ton pas

Que ton enver­gure pai­sible résolve l’horizon.

Je veux que de tout cela tu me saches effa­cée.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Aux virages des ban­lieues
les talus laissent
flot­ter les mer­cre­dis verts et les herbes per­dues.

Les che­mins s'engagent comme des faits divers
entre les pis­sen­lits d'or et les pentes qui reviennent.
Le train s'annonçant comme s'il allait très loin
peine à convaincre la courbe qu'elle doit se déta­cher. 

Il y a des pères et leurs enfants, qui marchent.
Des sou­pi­raux sentent la les­sive.
On aime­rait que cela suf­fise.
Des nuages sont fron­cés, plus loin. 

Il va fal­loir par­tir, sans for­mu­laire,
Empoigner dans le cou­rage du vent
la rumeur morne et les corps iden­tiques
Pour ten­ter quelque chose qui aurait
Pur, mathé­ma­tique,
la sur­face argen­tée d'un arbre réus­si. 

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Pour ma fille

 

 

 

 

 

L’arpège conti­nu des temps jus­qu’ à toi
Lance sa main dans l’air
A l’heure sans hier
Juste l’ombre jeune au volet replié.

Il faut lais­ser entrer le soleil dans les mai­sons
Qu’il caresse les oiseaux posés là.

Tu sais, ou tu appren­dras, sur ta tige pen­chée, que les haut­bois des attentes
Vernis épui­sants, marchent par gra­dins sur les mélan­co­lies.
Tu en résu­me­ras le seuil en un seul pas qui claque
Et cela sera : une gui­tare, son che­min
L’herbe aux lèvres et le sou­rire aux dents.

Epouse des pétales du vent
Tu ouvri­ras les vannes et les miroirs qui grondent
Tes che­veux orne­ront la nuit et l’orbe blanc
Sans frein ta courbe rejoin­dra le ruis­seau gri­sé
Et tes cils en cou­lisse.

Affolée peut-être de tout ce qui ne vien­dra pas
Tu vibre­ras comme la corde au manche

Et tu cal­me­ras le cœur, flé­chette et tré­sor,
Qu’il laisse
La der­nière note mou­rir.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Rebours

 

 

 

La nuit ferme ses lèvres
Sur la coupe lais­sée par le der­nier dor­meur.
Par un pié­des­tal déro­bé nous fuyons son front
Les ères adve­nues
Celles qui ne com­men­ce­ront pas.

Des étoiles jumelles crient à l’horizon
Se déclinent savantes
Bien que per­cées sur le calque des vœux.

Si la voûte signait
Nous nous ran­ge­rions aux cou­leurs qu’elle verse
Les feuillages enfle­raient en un secret de fruits
Et sur les ponts la musique naî­trait
Comme l’honneur de l’aube au matin inédit.

Mais il faut peser l’illusion
Glisse la méca­nique
Sans son­ner se décale d’un cran
Ô par­tir mais où
Menteur, l’arrière-pays n’a gar­dé
Qu’une griffe seule accrou­pie et buvant
Le mince filet qu’on lui avait confié.

Cette sente mène aux racines maigres
Où l’homme raré­fié
Grignote sa cha­leur comme un bis­cuit de pirate.
Ni l’enclume ni la roue ne réclament leur dû.
La main qui se lance ne retom­be­ra pas.

Au cœur des antres, sous les val­lées, gisent des lettres, en tas.

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:08+00:00 1 octobre 2016|Catégories : Blog|

 

Demain

 

 

 

Que vive la beau­té
et la fraî­cheur ins­truite
de ces mys­tères
ces larges feuillages brillants
aux grands visages ouverts
doux de sou­rires aux fleurs
de tilleul en inno­cences par­fu­mées

demain aux heures du soleil ardent
nous revien­drons ici plai­der notre cause
juste et enten­due :
le par­fum d’été mon­tant de la terre
et enva­his­sant toutes ses fron­tières
et tous les détours de nos cœurs avides
encore pri­son­niers et réflé­chis­sant
leur libé­ra­tion
venue dans les forces
du prin­temps por­té
au sol­stice

attendre la lumière
qui revient encore
et bénir les jours
illi­mi­tés
où la plé­ni­tude de l’âge
berce le chant de la nais­sance

les voix
vives cou­leurs
des enfants
dis­per­sées dépa­reillées
leur cri unique et consti­tué
joie
appel immense

la nature folle
toute de joie et de sou­pirs
vient battre près de nos cœurs

la pluie sereine des longs espaces
et des grands jours
aux bains de clar­té
aux églan­tines
aux clé­ma­tites
aux gra­mi­nées

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Soir impré­vi­sible

 

 

 

astre des forêts et des nuits
belle âme de la lune
pâle et pur objet
blond lan­cé dans le noir
toi que voi­ci grande
au-des­sus du monde

une prai­rie aveu­glante
de chants d’insectes

le bord de mer avec toi
mon amour
et les galets lavés
les coquillages
res­ter au bord long­temps
où l’eau s’éloigne lente
là res­ter avec toi

que font ces voya­geurs
au bord des voies fer­rées
ces lampes allu­mées
sur les routes
qu’est-ce que nous atten­dons tous
nous atten­dons ce mys­té­rieux amour
ce secret de l’impatience tue
de la ques­tion rete­nue
pous­sée par l’audace qui se contient
et se réjouit de devi­ner
l’imprévisible
et de l’espoir
de pour­suivre au soir
la couse des grands fleuves
et les eaux en miroirs
des soleils cou­chants

volons
les envo­lées volantes
des feuilles rouges
pour mon cœur
qui vole avec vous
là-bas où l’on danse
au pré vert
secoué
des pié­ti­ne­ments
des talons joyeux
de dan­seurs ailés

d’avoir
vécu là-bas
fûmes nous aus­si
rem­plis des tor­rents
des rocs des lacs des glaces
des pierres rou­lées
et des ardentes intem­pé­ries
de la mon­tagne

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:08+00:00 11 juillet 2016|Catégories : Blog|

1 – Anaphore ceps (extrait de "rats tau­piers", édi­tions des Vanneaux, 2016)

 

 

 

Ce n’est pas parce que
je t’aime que je ploie
Ce n’est pas parce que
je te parle que je te dis
Ce n’est pas parce que
je t’écris que tu me lies
Ce n’est pas parce que
j’ai fui que la course est finie
Ce n’est pas parce que
tu es beau que je veux te res­sem­bler
Ce n’est pas parce que
tu n’es plus là que je ne t’attends plus.
Ce n’est pas parce que
tu n’es plus là que je t’aimerai tou­jours
Ce n’est pas parce que
tu n’es pas recon­nu que je ne te vois pas
Ce n’est pas parce que
tu n’es plus le sou­rire que je veux pleu­rer
Ce n’est pas parce que
l’avenir s’est ouvert que je veux te refer­mer
Ce n’est pas parce que
tu es sque­lette que je ne suis plus de ta chair
Ce n’est pas parce que
le vent est tom­bé que tu n’es plus bour­rasque
Ce n’est pas parce que 
tu te tais à jamais que je ne peux plus te par­ler
Ce n’est pas parce que
le regret est pré­gnant que je te trouve poi­gnant
Ce n’est pas parce que
tu es oublié de tous que je ne me sou­viens pas
Ce n’est pas parce que
les images sont per­dues qu’elles n’existent pas
Ce n’est pas parce que
le che­min fut caillou­teux que je te veux heu­reux
Ce n’est pas parce que
je fume que tu dois arrê­ter de tirer sur tes sèches
Ce n’est pas parce que
ta tombe est sombre que tu n’es plus ma lumière
Ce n’est pas parce qu’
elle ne t’a plus sup­plié qu’elle ne t’a jamais aimé
Ce n’est pas parce que
je n’ai jamais su dire que je ne te sau­ve­rais jamais
Ce n’est pas parce que
la vio­lence de ta fuite est loin­taine qu’elle est oubliée
Ce n’est pas parce que
ton âge est un butoir que je ne t’espère pas chaque soir
Ce n’est pas parce que
tout le monde dit que tu ne revien­dras pas que j’y crois
Ce n’est pas parce que
tes yeux sont plon­gés dans le noir que tu ne me voies pas
Ce n’est pas parce que
le souffre ne s’enflamme plus que mes yeux ne piquent plus
Ce n’est pas parce que
je viens vers toi trop tard qu’il est trop tôt pour que tu reviennes
Ce n’est pas parce que
je gronde le dedans d’être en mélasse que je ne vis pas tes meilleures heures
Ce n’est pas parce que
les rats tau­piers ont eu ta peau fanée que je ne met­trai plus la main dans le seau

 

 

 

 

 

2 – Jour d’ogresse en ciel bas

 

 

 

Je ne me résous pas à tirer les rideaux, pas plus qu’à bais­ser le volet auto­ma­tique qui n’est plus vrai­ment auto­ma­tique depuis qu’au prin­temps, il s’est blo­qué me lais­sant par une jour­née enso­leillée dans le noir total. J’ai réus­si à le remon­ter à force de pres­sion sur l’interrupteur, celui du haut, celui du bas, à tri­tu­rer les pul­sions élec­triques pour qu’il se lève à nou­veau et laisse entrer le jour. Depuis, il est rele­vé, jour et nuit, lais­sant la fenêtre ouverte au soleil, aux nuages, aux vents en bour­rasque et à la pluie qui gifle la vitre.

Des gifles grosses comme aujourd’hui, jour d’ogresse en ciel bas. La mer ne se démonte pas, elle aboie et crache son eau en gros mol­lards clairs. Chaque vague se ramasse sous son petit nuage, le fait gros­sir et main­te­nant, il se la pète en éclair, fier comme un cumu­lo­nim­bus. Fissure dans le temps, la foudre et l’obscur se roulent des pelles juste devant ma fenêtre et dans un gris mous­seux, s’enroulent jusqu’à pâmoi­son. Ils vont finir par s’éclater et tou­cher le sep­tième sans aucun autre ascen­seur que ma joie à les regar­der s’ébattre.

L’eau de leurs gali­pettes pénètre sous le seuil. La fenêtre trans­pire la sueur de leur baga­telle et vient jusqu’à mes pieds souiller le tapis du salon. J’ai l’orteil humide et l’oeil aux aguets, petit voyeur de ciel. Ciel qui se cache, s’apaise un ins­tant comme pour me dire : « Regarde ce que je te pré­pare. Fais péter l’œilleton, je t’envoies du Cinémascope ». Et ça repart en grand coït, ça secoue le dedans, bouche col­lée à la vitre et corps-à-corps céleste.

Je ne me résous pas à tirer les rideaux. Le volet est grip­pé. Je n’ai pas assez d’huile de coude pour le répa­rer et j’aime beau­coup trop que les amou­reux se glissent en limon dans mon salon.

 

 

 

 

 

3 – J’ai

 

 

 

J’ai. Moi. J’ai. Dans la bouche ce jet, cet entre­fi­let à sif­fler. J’ai. Dans l’intention, dans l’expression ce qui est moi. Moi et ma colère douce, ma colère et moi brute. La rue en exu­toire.

J’ai. Moi. J’ai. Comme le joueur de rug­by qui aver­tit l’équipe qu’il va attra­per la balle en train de tom­ber. J’ai ! J’ai ! Dans un grand cri, un grand saut. Le regard, la tra­jec­toire. Le joueur sait. Je sais aus­si. J’ai. Je vais la cho­per. Elle est à moi. La balle qui tombe. La vie qui chute.

J’ai. Moi. J’ai. Cette vis­ta. La vis­ta de la vie ici-bas. J’ai sur la bouche ce « J’ai ». Toujours. Ce petit pin­ce­ment de lèvres, yeux plis­sés et nez furet. J’ai. Suis prête à pes­ter de tout, même à crier des mots doux. J’ai. De l’amour plein les joues qui ne demande qu’à gron­der la rue et mettre le monde à genoux.

J’ai. Moi. J’ai. Le savoir de chez moi. Ce qui est bien, ce qui est mal. J’ai tou­jours un « putain » pour finir mes phrases. L’injure aimable et le cœur fra­gile. J’ai. Le pas­sant comme ami, a prio­ri. Mais méfie ! Le poing sur les hanches, l’oeil qui cause et la répar­tie aver­tie. J’ai. Ma rue et le verbe haut. J’ai. Mon ici béant.

J’ai. Moi. J’ai. Là, là au creux de mon corps, la grâce des mor­dus. C’est moi qui ai, qui suis, qui sais et c’est moi qui aime. Point.

 

 

 

 

 

4 – Par le hublot

 

 

 

Déplacement de l’intime, dans le tam­bour, remuent mes peaux tex­tiles. Elles jouent dans l’eau savon­neuse, font des bulles, s’enroulent entre elles. Unique endroit où elles se côtoient, se mélangent. Par le hublot, je les vois. Etrange lucarne vitrée, néces­si­té absurde de dis­tin­guer le blanc du noir, les cou­leurs déli­cates des irré­duc­tibles syn­thé­tiques. Dans cet œil concave à effet loupe, elles tournent en macro. Je me sur­prends à sur­veiller leurs folles culbutes comme si elles allaient dis­pa­raître.

Très vite, les rayures colo­rées du cale­çon l’emportent sur le pâle des autres ori­peaux. Elles filent autour des chif­fons, se mêlent à la toile bleu fon­cé des pan­ta­lons, remontent des manches, des­cendent des cols de che­mises. Et dans l’élan les stries accé­lèrent et quelques chaus­settes déjà orphe­lines s’accrochent déses­pé­rées à l’élastique. Le tam­bour bour­donne, claque et le baquet décroche une salve de les­sive, l’émulsion est totale, mous­seuse solu­tion qui sub­merge les rayures de mes chausses. Dans le hublot, un nuage bouillon­nant. La caval­cade conti­nue, un bal­lot­tage à droite puis à gauche et c’est le retour au calme : l’eau se change, éva­cue l’écume blanche, et mon roi cale­çon réap­pa­raît ras­sé­ré­né par sa douche.

Eau claire et douce, puis la machine à nou­veau s’emballe, encore plus vite. Les cir­con­vo­lu­tions autour du hublot se font imma­té­rielles. Essorage. La force cen­tri­fuge creuse un trou dans l’œil et pro­jette vio­lem­ment mes loques sur les parois. La vitesse est telle que je crois mon linge à jamais per­du, dis­lo­qué dans un grand vor­tex mais sou­dain, la rota­tion cesse dans un der­nier bat­te­ment sec. Quelques secondes d’une mobi­li­té soûle où les plus légers titubent sur les plus lourds et puis, le silence…

La les­sive est ter­mi­née. J’ouvre le hublot sur la chaude tou­pie et récu­père mes peaux affo­lées. Je ne les recon­nais plus. Elles sont toutes racor­nies dans un amas com­pact, un corps dégin­gan­dé qu’il fau­dra sépa­rer puis étendre, faire sécher et enfin ran­ger par affi­ni­tés.

 

 

 

 

 

5 – Quoique

 

 

 

– Ne te ren­frogne pas, ne fais pas la moue, pauvre bal­tringue.
Ce n’est pas ta peau en car­ton patte qu’on veut.

Quoique. On en ferait bien des rou­leaux de prin­temps arabe.

C’est nos ori­peaux, seule couche avant la mort, que l’on veut sau­ver.

– Ne hausse pas le men­ton comme ça, ne fais pas le malin, grand mani­pu­la­teur.
Ce n’est pas ton ren­fro­gne­ment hau­tain qui nous excède.

Quoique. On te ferait bien bouf­fer ton arro­gance assai­son­née à l’insurgé.

C’est de nos fier­tés dont il s’agit, de nos futures déli­vrances à culbu­ter.

– Ne plie pas, non pas de suite, ne fais pas le lâche, bâche d’abord, mâche notre révolte, sale sai­gneur.
Ce n’est pas ta puis­sance ou ton argent que l’on lance en épou­van­tail à la ven­det­ta.

Quoique. On te plan­te­rait bien au milieu d’un champ de blé sec, pain dur et eau crou­pie.

C’est du souffre qui grouille dans ton pan­tin. L’allumette n’en peut plus de frô­ler le grat­toir.

– Ne te cache pas, ne fais pas l’autruche, grand men­teur au tarin enflé.
Ce n’est pas ta sta­ture, ta suf­fi­sance, ton pou­voir qui nous font battre pavé.

Quoique. On pas­se­rait bien au tamis tes pâtés de tyran­nie pour glis­ser ton cou au plus fin des maillages.

C’est la rue qui te hurle et veut te piquer ton nez entre ses trot­toirs,  gros clown dégin­gan­dé.

– Ne nous pousse pas plus loin, ne réprime plus nos rêves, soli­taire dic­ta­teur.
Ce n’est pas toi qui nous révoltes, nous démontes ou nous sors de nos gonds.

Quoique. On t’engoncerait bien dans ton palais, ser­ré dans tes dorures en poi­gnards acé­rés.

C’est de l’oppression sous nos masques qui nous ronge dans le dedans du dedans.

– Tu vois. Tu ne com­prends rien.

 

 

 

 

 

6 – Moi la poé­sie, je ne sais ce que c’est

 

 

 

Moi la poé­sie, je ne sais pas ce que c’est. Si c’est de l’offrande à mon esprit ou si elle est conçue pour me gar­nir le cœur. Elle est là, c’est tout. En plein dans ma vie, une pré­sence qui vient chaque matin dans mes yeux s’invertir. Invertir car elle dénonce le reste. Ce reste qui pol­lue, ce reste qui pleut sur les joues et grêle les intes­tins. Ça tord dans le dedans et la poé­sie est le remède à cette inéqua­tion que c'est que d’exister.

Moi la poé­sie, je ne sais pas ce que c’est. Je n’ai pas les bras pour la por­ter, ni l’intellect pour la juger. Je ne suis pas un puriste, ni un fri­meur de la rime. La scan­sion n’est pas atten­tion mais musique qui me meut. Je prends du Char ou du Miron au petit-déjeu­ner, du Malek Haddad entre les dents pour le goû­ter, les trempe dans le café sans les leur­rer et j’ai le goût sucré des mots pour la jour­née. Elle me rend suf­fi­sam­ment exis­tant et ani­mé pour aimer la vie.

Moi la poé­sie, je ne sais pas ce que c’est. Elle tra­verse les inter­stices, se colle à mes synapses pour faire dan­ser quelques renon­cules en bulles dans mon cer­veau. Le corps fleu­ri comme un gar­dé­nia au prin­temps, je prends la jour­née dans un sou­rire ou dans un fra­cas. Car du sou­rire se tire le beau à affi­cher et dans le chaos d’un Char ou la noir­ceur d’un Chessex, se crée le déca­lage entre l’être vivant que je suis et celui que je vou­drais être mort. Elle porte mon visage haut de la dou­leur en héri­tage comme de la beau­té des sauts de mots légers.

Moi la poé­sie, je ne sais pas ce que c’est. Elle me le rend bien. Elle ne sait pas qui je suis. Je ne suis qu’une paire d’yeux posée sur elle, une atten­tion à la faire vivre. Elle, ne me voit pas. Rien de moi n’est poé­sie. Tout à faire pour le deve­nir. Je ne suis pas poète, elle le sait bien, elle qui tient en peu de vers toute la ten­sion de mon corps et du monde qui le porte.

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:08+00:00 11 juillet 2016|Catégories : Blog|

GRAFFITI

 

 

 

la porte a le bleu des autans

la révo­lu­tion que l’on croit une

y cause un latin éton­nant

le chat y a per­du les dents

 

les fleurs s’y comptent une à une

vierge folle n’y voit goutte

la grue navigue en avant toute

le soleil a man­gé la lune.

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

PIC EPEICHE

 

 

 

 

 

Il n’était pas accro­ché au tronc de l’arbre

il ne mar­te­lait pas l’écorce.

Il se balan­çait superbe et gauche
aux branches d’un saule pleu­reur

dont il béco­tait les feuilles. C’est cette année

que les oiseaux sont reve­nus

 

après plu­sieurs années d’absence. Nous avions pen­sé l’une et l’autre

« insec­ti­cides ». Je me suis jetée sur le télé­phone

 

pour l’annoncer à ta sœur. C’est elle qui m’a dit « pic épeiche ».

Tu aurais dit de même. Mais tu n’y étais plus.

 

Bruxelles, mai 2015

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Monde immonde

c’est un fait

mais pas ques­tion de s’en aller.

La grande plon­gée vers l’intérieur.
Chatons, plaque de bronze mul­ti­mil­lé­naire,
rue de la bien­veillance.

La rue de la bien­veillance

pour­rait aus­si bien être une île,

un quar­tier, un vil­lage, une pla­nète.

 

Tout le monde serait bien­veillant

en ce qu’il aurait confiance abso­lu­ment dans la bien­veillance des autres.

A ce point inima­gi­nable ?

 

Inimaginable, non.

Mais semer cet espoir

une fois pour toutes.

 

J’ai dit : semer.

Le double sens s’imposait.

J’aurais vou­lu dire : aban­don­ner.

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Petits maux inavouables

et l’idée extra­or­di­nai­re­ment amu­sante

que tous les Français décèdent de mort.

Est-il nor­mal d’être à ce point fati­gué ;

de recher­cher tout le temps

la posi­tion allon­gée, un peu comme s’il

fal­lait anti­ci­per sa fin ? le moment

où mes yeux devien­dront bleu opaque ? le moment

où la lour­deur de vivre – on a dit que vivre est un métier,

« on » a don­né ensuite sa démis­sion –, de vivre sera réser­vée

aux autres exclu­si­ve­ment ?

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

Et voi­ci ceux et celles qui eurent l’obsession

du grand jar­din du monde.

Aquarelles déliées. Notes manus­crites en fac­si­mi­lé. Confrontation

entre le jar­din et l’aquarelle. Question face aux fleurs,

aux papillons du XVIIe siècle : était-ce vrai­ment ain­si

ou est-ce ain­si qu’on les voyait ?

 

Que pen­ser d’une rose ?

Mais que, vrai­ment, pen­ser d’une rose ?

 

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:08+00:00 29 juin 2016|Catégories : Blog|

 

    monde(s)

 

 

lovée dans les notes
comme une fusée
voi­ci l'asymptote
venue t'embrasser

la caverne écoute
les moindres pen­sées
où finit la voûte
qui semble acquies­cer ?

sous l'orage habitent
des pas­sants secrets
les coteaux pal­pitent
la vie est si près

ain­si se déploient
ain­si cor­res­pondent
d'improbables mondes
ouvrant une voie
à cette seconde

 

       

 

 

 

***

 

 

 

 

 

  concret

 

 

voir
sept mil­liards de visages
les cent mil­liards pré­cé­dents
cha­cun
et ses mondes

rem­pla­cer
le temps d’un vers
quatre mil­lions de glo­bules rouges

vivre
sept cent mille heures
deux mil­liards et demi de secondes
là !

corps consciences
exac­te­ment
sans fond

                                    

                                      

 

 

 

***

 

 

 

 

 

n’être

 

 

 

nuit de nuit
lui­sait
dans la matière invi­sible

les choses les êtres
l’immédiateté
aspi­raient aux mots
au pré­sent pour tous

et toi
point cli­gno­tant
point dis­pa­ru

 

 

 

 

 

***

 

   

 

 

 

rêveille

 

 

 

il y avait des appels
des échos éclip­sés
sur le fil du scal­pel
entre chaque pen­sée

que trame le dor­meur
il nous a devan­cés
et voi­ci la demeure
des cent mille ver­sets

les mots et les silences
savent se dépla­cer
brin d'herbe se fiance
à goutte de rosée

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

juste

 

 

 

pris dans le pire
pris dans ses spires
juste un pas

aucun visage
aucun mes­sage
aucun pas­sage
juste un pas

les pen­sées brûlent
dans les cel­lules
la folie hurle
juste un pas

pas en arrière
en avant
sous les pau­pières
en rêvant

juste un atome
un tra­cé
juste un fan­tôme
effa­cé
la plus intime
la plus infime
odys­sée

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:08+00:00 29 juin 2016|Catégories : Blog|

 

1) Extrait de "Un vio­lon sur la mer" Editions Chemins de Plume

 

Toujours le sens de l'épine et de l'épure. La croi­sée des mondes, sa lumière sur les vignes. L'étrange voix d'air par la bouche des feuilles. La tra­verse des nuits emprun­tée chaque soir. La neige gan­tée qui recoud les terres. Le ruis­seau d'impatience en ses chaus­sures d'eau. La petite robe rouge dans la vigueur du jour. L'homme qui rentre par le che­min du soir. L'odeur chauf­fée des sueurs. Ces choses maintes fois dites, faites. La vie dans ce méli-mélo, qui va sans ins­truc­tions. Est-ce là le bat­te­ment sidé­ral du panier quo­ti­dien ? L'ange a un rire d'alouette quand il ne répond pas.

 

 

 

 

 

2) Extrait de "Le che­min encore" Editions Chemins de Plume

 

Je ne résiste pas à la joie d’aimer, sa marche, son chant dans les brousses des che­mins. Je te disais hier que je suis loin des mots, fina­le­ment c’est faux, j’en suis si près qu’ils me font par­fois défaut. Je les vis, j’accepte leurs sono­ri­tés chan­geantes, leurs volte-face. Peut-être ne com­prends-tu pas ce que je jette en vrac sur ce papier. C’est sans impor­tance. Cette après-midi, en bord de mer, j’ai vu des mots dans les cailloux. Ces mots n’existent pas. Seuls les cailloux existent. Ou peut-être seuls les cailloux savent que ces mots existent. Je les ai vus, enten­dus, enve­lop­pés de sens dans la douce ron­deur des galets vêtus d’eau et de sel. Qu’est-ce que je te disais ? Ah oui, aimer, c’est fou, ça répond à toutes mes ques­tions.

 

 

 

 

 

3) Extrait de "Terres de ven­danges" Editions Chemins de Plume

 

L'herbe rou­git sous la bouche du givre. Le bai­ser est mor­tel. Il apprête à jau­nir. Le gel reluit l'enclos et les grillages. Le ciel glisse très bas sa cisaille cou­pante. L'hiver mord la fleur au revers du jar­din. Rassemblé en cra­chin, un gré­sil tombe.  Veines trans­lu­cides. Cassante, racor­nie, la terre déjà froide est un ventre vio­let. En sa putré­fac­tion s'exerce la semence. Dans l'austère matrice, rien ne sera per­du. La jachère fait sol comme le bois sa sève. Le ciel serre la sangle aux étés dépen­siers. Les bras noir­cis des vignes signent le soir plus tôt. Un chif­fon de brous­sailles efface l'églantine. Les pulpes, les odeurs, ont fini par se taire. L'ortie éteint ses feux. Le jour s'affaisse. C'est la décrue. Le vide dans le plein. Le silence patient. Puis ce sera le soc, son croc de taille lente. Et l'eau, dans le gosier des graines. Ce sera les remous. Et la pre­mière fleur refe­ra l'amandier.

 

 

 

 

 

4) Extrait de "Une ortie blanche" Editions Le Libre Feuille

 

Elle a quit­té la ville. Va à l'écriture comme d'autres au bois, au char­bon, ou au rien. De cailloux en herbes, de noyaux en cerises, l'arbre est son crayon, la terre son cahier. Et les mots quand ils veulent. L'unique est sa marche. De jour, on la connaît à son silence, l'éloquence de ses yeux. De nuit, à sa pen­sée taillée de près. Ses san­dales sont usées. Son rêve est dans sa poche. Elle le touche sou­vent. Boussole. Ses mains retiennent l'eau, on peut y boire. L'ourlet de sa robe ne se déchire plus, elle l'a cou­pé, on voit ses jambes nues. C'est une fille loin des foules. On dit qu'elle exa­gère, qu'elle veut la fusion, l'osmose, ces choses impos­sibles. On dit qu'elle en veut trop. On dit. Mais ceux qui disent n'ont jamais regar­dé le soleil en face. Elle si.

 

 

 

 

 

5) Extrait de "Un coque­li­cot dans le pou­lailler" Editions Collodion

 

Le froid bâille sa buée de les­sive et de poêle. Joues trans­lu­cides, traces mouillées, le givre maille les herbes. Tapis ser­ré. Le gel pèse aux épaules des arbres. La fon­taine perd sa voix, à son filet trinquent quelques oiseaux. Le ciel se couche les yeux rouges et le vent s'enhardit. La terre s'emmitoufle. Toute sai­son est un repas de fauve, chaque miette nour­rit. Des forges mys­té­rieuses tra­vaillent inlas­sa­ble­ment, le lam­pion de leurs traces éclaire notre dos. Rien ne vieillit jamais. L’hiver en est la preuve qui de ses doigts rai­dis, borde des lits de noces.

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:08+00:00 29 juin 2016|Catégories : Blog|

 

 

La hus­sarde

 

 

J’ai gagné la hau­teur des toits pour entendre votre rumeur, comme on res­pire une fleur. Dans la rue je sens bruire les étoffes de votre élé­gant man­teau et la fumée de votre ciga­rette des­sine des rubans blancs. Immobile, l’esprit fri­vole, je croise mes sou­liers de satin devant le ciel de craie bleu sombre. 

Les façades accueillent votre ombre qui glisse et s’interrompt à cha­cune des fenêtres. J’écorche mes bras aux tuiles rouges. Les pous­sières dans le soleil constellent et encadrent votre pas. Des petits points de lumière cli­gnotent.

Par une grande et lourde porte de bois, vous entrez, trou­blant le récit de mon his­toire. De ma hau­teur, vous avez dis­pa­ru.

Une raie d’or sou­dain redé­coupe votre visage. Un chan­de­lier à trois branches déroule le nou­veau décor. Les par­fums des tapis­se­ries s’agrafent à mes narines .

Au-delà de la longue toi­ture, vous embras­sez tout l’espace. A votre table, dans le trem­ble­ment des trois flammes, vous écri­vez. La musique m’arrive cas­sée, en valses sai­sies par le froid.

J’emploie mon ivresse à vous lire. Cachée sous le grand capu­chon, vous m’emportez dans la bour­rasque de la bruine gla­cée. De la hau­teur des toits, j’ai recon­nu votre parole.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Mon poète

 

 

 

 

 

La mémoire lézar­dée roule, et roule à l’extension de nos sou­ve­nirs. La dou­leur retorse coule à mon front. Votre élé­gance est assise à mon bras.

Votre voix s’enfle à vous écou­ter, les « Hébrides » de votre lec­ture enjouée se posent sur mes vitres. Comme le miel, vos opé­ras me mènent au bord du monde.

Le temps d’une seconde est celui de l’éternité, et la bles­sure au cœur étrange plombe la robe légère et bleue. Les fleurs frot­tées du sang font bais­ser les yeux.
Votre par­fum à por­tée de main ; et je suis née des Caprices, enve­lop­pante, age­nouillée à l’attente.

Le pas­sé pour espé­rer une retrou­vaille. Je n’ai pas le choix du temps.

Sur les pavés du départ, j’ai enten­du le pia­no d’un conser­va­toire, j’ai dans mes che­veux votre voix. Votre image sur la peau comme dans un mys­té­rieux conte où la clé est fée. Pourtant le tour­ment de vous perdre a tis­sé à mon cou.

Vous, le poète, semez des bleuets dans mes yeux en pous­sière. Vous, mon poète, me recon­nais­sez dans le soleil, for­mez des boucles à mes tempes. Vous, dont le nom brille sans le dire, comme il est doux de vous regar­der dire.

Vous avez posé au bord de mon épaule votre res­pi­ra­tion.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Au Terminal Nord

 

 

 

 

 

A l’immense por­tail de pierre à l’horloge lumi­neuse des départs, des courses, je vous attends.

Le temps pré­cieux est vain­cu. Je ris avec vous.

De vous, je ne vois  plus l’hiver. Le soleil arti­fi­ciel et rouge réchauffe ma nuque. Les amandes craquent mon impa­tience.

Au Terminus Nord, les dorures et les fleurs blanches claquent, les homards dorment bien ali­gnés dans un lit de citrons. Le sel brûle presque ma bouche.

L’écriture pal­pite, il me faut dire.
Des trains, des qua­drillages d’autos, tout est pré­ci­pi­ta­tion. Seule l’aiguille de la Grande Horloge peine à avan­cer. Les minutes minaudent.

Je vous attends. Le vent sou­lève le man­teau noir et long.

C’est moi qui vous ver­rez tra­ver­ser la rue, c’est moi qui vous ai vu vous asseoir dans une rame de métro. C’est moi votre ren­dez-vous.

Des sta­tues immenses, le temps pour elles ne signi­fient rien. J’ai enfer­mé dans ma main votre par­fum pour le sou­ve­nir. La nuit est noire et le vent pousse notre temps.

Au Terminus Nord, je vous ai écrit. Votre retard a élar­gi mes mots. A chaque entrée de rue, l’attente comme impos­sible dode­line et tré­pigne. Tout est extrê­me­ment mesu­ré et inat­ten­du. Sans doute échap­pez-vous à toutes attentes, sans doute….

Vous voi­là………………………………………………………

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Les rêves sont des impasses.

 

 

 

 

 

Votre main sur le front, se fait fée, vos yeux se relèvent sur ma joue rouge. La lumière danse devant les mots.

Sur l’herbe, s’installe l’hiver et votre jar­din voit briller une rose empri­son­née dans sa jeu­nesse, le sang sous la peau. Dans l’aube grise, la mai­son est habi­tée, devant vous, les verts se mul­ti­plient et ins­pirent votre lettre.

Les lèvres roses, sur le seuil, allument un autre monde.
Vos yeux s’ouvrent dans les miens et s’étendent aux cendres des fleurs.

J’ai rêvé Jadis.
Les étreintes d’orage, les che­veux pris dans les ronces. Le sou­rire affi­ché, nous mar­chions dans la ville. Seuls, dans la nuit des rues, je sens encore la cha­leur de votre main.

Je réflé­chis une absence. Comme il est mau­vais goût d’être là alors que vous êtes au secret. Il ne faut pas rêver.

Pourtant vous me par­lez dans mes nuits.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Idole

 

 

 

 

 

Sous l’eau noire, pro­fonde ; infirme, l’immobile et l’informe silence. Comme un goût de vieux dires, le pas­sé aux épaules revient bou­cler. Lancinant et étouf­fant, ins­crit aux tis­sus de mes entrailles.

Un train, dans son élan­cée tra­ver­sée, dans le tumulte du souffle et du vacarme, a sif­flé, empor­tant en une bras­sée l’amère nau­sée. Dans un ciel d’acier, vous avez mar­ché.

Parfumée de poé­sie et de grande pluie, une ren­contre au cou­rant d’air trace une ligne. Escale aux points de fuite, dans votre séré­ni­té. En repos, des mots bleus comme votre cra­vate, s’accrochent aux yeux et nos pas se suivent devant le silence qui se cabre.

La mer me répond. La peur s’est ouverte, écra­sée par un nou­veau miroir. La clai­rière aux délices, aux caprices, rosit. Guidée, je m’y ins­talle, elle trempe mes nuits dans la poudre d’or.

Votre main déchire la course du des­tin. Dans le vent, le sang pal­pite. Pour mémoire, des ful­gu­rances inso­lites, des images sur­an­nées. Sacrifiée à l’idolâtrie, je mange avec ravis­se­ment l’ivresse du poète, votre élé­gance.

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:08+00:00 29 juin 2016|Catégories : Blog|

Exister est un début 

 

 

Exister est un début.
Ensuite, veiller au grain.

Concevoir le bou­quet com­plet
à par­tir d'une seule fleur
et se lais­ser fran­chir par toutes.

Rendre par­fait le son
d'un objet que l'on pose.

Semer d'une main, récol­ter de l'autre
et de la troi­sième, l'inaperçue,
dis­tri­buer l'ensemble.

Contempler le mûris­se­ment d'un fruit
là où long­temps il en fut empê­ché.

Etablir son natu­rel.
Assigner un but à chaque chose valide.
Transcrire le bleu des sur­faces jusqu'au fond de la mer.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Fin novembre

 

 

 

L'hiver marche vers nous à pas de givre.
Les nuages vont se dis­tendre,
vieillir d'un coup.
Les jour­nées auront leurs accès de brume inex­pli­cables.

La terre déjà reçoit plus de nuit
qu'elle n'en peut conte­nir.

Le gel fixe­ra la rivière à ses berges
de même toi et moi addi­tion­ne­rons
           nos deux parts de mys­tère
           sans savoir qui nous sommes

ni de quoi notre pas­sion se com­pose :
si elle est acces­soire, indis­pen­sable ou pure illu­sion
comme un fré­mis­se­ment vapo­reux dans les branches.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Du pré­sent à por­tée de regard

 

 

 

Sous l'aube déjà chaude
au som­met des pom­miers
se des­sine l'amorce d'une allé­gresse.

            Le jour s'érige
avec l'assurance d'une coupe emplie d'eau fraîche.
Aujourd'hui, je ne m'intéresserai à rien.
Libérer du verbe faire
tout m'échappera des mains et sor­ti­ra de ma tête.

            Je me conjugue
dans la direc­tion des ver­dures,
un arôme de pêche entre par ma fenêtre ouverte
           sur la sau­laie
puis le silence tombe à point nom­mé
comme une veste par­fai­te­ment cou­pée.

Je ne serais pas sur­pris d'apprendre
qu'un dieu nous pro­digue tant de faveurs,
mais s'il n'y en avait aucun
    je ne serais pas déçu.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Bleu sans fond

 

 

 

Ils ont la dou­ceur d'un cara­mel mou
ces après-midi où sur un banc l'on s'assied
par hasard à côté d'une reine d'Espagne.

Emouvante aus­si la petite vague soli­taire
attar­dée sur le rivage bien pas­sé minuit,
quand ses com­pagnes sont cou­chées.

On se tient pré­caire et fur­tif où que l'on se trouve,
entou­ré d'un silence qui s'étend comme une orbe
           veillant sur le monde
et les bateaux intré­pides qui jamais n'accostent.

Bientôt nos yeux gran­dissent avec la lumière.
Un bleu sans fond emporte l'azur,
l'émancipe vers une confi­gu­ra­tion dif­fé­rente,
vers la plus dési­rable des sai­sons
qui rem­place toutes celles venues avant.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Croise tes doigts dans le noir

 

 

 

La grâce est inépui­sable.
Un clin d'œil la mul­ti­plie.

Pose l'objet qui te pèse.
Vois les nuages, ils se débrouillent par eux-mêmes,
leur teint assou­pi emprunte au papier vierge
sur lequel on hésite à mettre on ne sait quoi,
des mots muets au bout du compte, et la blan­cheur
           de la feuille est sauve.

Ecoute le vent s'agiter. Il tres­saute, recule
va impromp­tu ventre à terre comme se démène
un qui­dam à la recherche d'une rue
dans une métro­pole étran­gère. À pro­pos,

jusqu'où des­cen­drait le livre qui t'échappe des mains
si aucun sol ne le rete­nait ?
La ron­deur non plus n'a pas de fin.
           Les nuits rêvent debout.
Croise tes doigts dans le noir pour espé­rer l'éclaircir.

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:08+00:00 13 juin 2016|Catégories : Blog|

 

Lettre d'un sol­dat

 

 

 

Sur un sol nau­séa­bond
Je t'écris ces quelques mots
Je vais bien, ne t'en fais pas
Il me tarde, le repos.
Le soleil tou­jours se lève
Mais jamais je ne le vois
Le noir habite mes rêves
Mais je vais bien, ne t'en fais pas …

Les étoiles ne brillent plus
Elles ont filé au coin d'une rue,
Le vent qui était mon ami
Aujourd'hui, je le mau­dis.

Mais je vais bien, ne t'en fais pas …

Le sang coule sur ma joue
Une larme de nous
Il fait si froid sur ce sol
Je suis seul, je décolle.

Mais je vais bien, ne t'en fais pas …

Sur un sol nau­séa­bond
J'ai écrit ces quelques mots
Je sais qu'ils te par­vien­dront
Pour t'annoncer mon repos.

Je suis bien, ne t'en fais pas … 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

La Vieille 

 

 

 

Elle est ici « La Vieille »
Assise sur ce banc
Là, au fond du parc
Comme hier, comme tou­jours
Comme demain.
Des pigeons pour seuls amis
Lui font la conver­sa­tion
Comme hier, comme tou­jours
Comme demain.
Elle est bien seule
« La Vieille »,
Personne ne pense à elle
« La Vieille ».
Elle pour­rait bien
Mourir demain
Qui sera là pour lui tenir
La main ?
Elle est si seule
« La Vieille ».

 

Elle pense et repense
Au bon vieux temps
A l’insouciance, aux fleurs des champs
A son enfance,
Comme hier, comme tou­jours
Comme demain.
Le soleil s’est éteint
Les pigeons se sont fait la malle
Elle n’est plus là
« La Vieille »,
Elle n’a plus mal … 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

À l’ombre du ceri­sier

 

 

 

 

La terre pleure
Le sou­ve­nir de tes pas
Que tes semelles ont
Trop sou­vent fou­lé.
Le ceri­sier
Ne fleu­rit pas,
Il n’est plus là
Depuis tant d’années.

 

Le cha­peau de paille
Accroché dans la grange
Se repose à jamais.

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Champ de bataille

 

 

 

L’herbe fou­lée
Par trop de va et viens
Se teinte de fon­cé.
Le bruit des gre­nades
Dégoupillées
Résonnent dans la plaine.
Des habits ron­gés
Par les mites
Froissent la peau
De ces hommes.

 

Des douilles caressent
Le sol
Où dorment des buis­sons
En fils bar­be­lés.

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Dans la grange

 

 

 

Chaussures accro­chées
Dans la grange
Où dort le maïs
Qui sèche.
Il fait si noir.
La lumière
Du dehors
Ne rentre plus
Depuis très long­temps.
Trop long­temps …
La grange est vide
Et les silences
Sont lourds.
J’entends encore
Tes pas fou­ler
La pous­sière,
J’attends ton retour. 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Rafistolage

 

 

 

 

Le filet de la nuit
Se déchire dans le ciel.
Maille après maille,
Les étoiles le rafis­tole.
Astre à astre
La lune se reflète
Et s'étire.
Chaque jour
Passe et passe sans fin.

La toile de la nuit
Se noir­cit, pour n'être
Plus qu'un point,
Plus rien.

La nuit effi­loche
Ses contours
Qui se rac­com­modent
Au fil du temps. 

Poèmes

Par |2018-08-17T19:41:09+00:00 30 mai 2016|Catégories : Blog|

 

L'oreille

 

 

 

 

 

En ce jour je chô­mais ordi­nai­re­ment
Une femme est pas­sé à mi-fenêtre
Elle est repas­sée peut-être demain
Peut-être hier, je sais qu'elle est
Repassée
J'ai aper­çu un jour son pro­fil si chaud
Un pro­fil tra­ver­sé de che­veux bou­clés
Bruns et brillant
Juste des che­veux pour sou­li­gner l'oreille

Ma femme n'allait pas reve­nir, à ce moment
Si tard, elle ne revien­drait pas tout de suite
Il fai­sait encore jour, je le sais, je l'ai vu
La femme est pas­sé, et je suis sor­ti
Il n'y avait per­sonne dans la rue
Dans la rue, il n'y a plus per­sonne
Ils sont par­tis où il y a du monde
Ma femme ne revien­dra pas encore
Ils sont par­tis là où ce n'est pas démo­li
Je reste aujourd'hui, elle reste aus­si
Parfois elle sort, par­fois je rentre

Elle sait, je sais et les immeubles savent
Il n'y a per­sonne que nous, elle et moi, hier,
Demain, je l'ai sui­vie
Elle n'a rien mar­ché dif­fé­rent, rien ten­té dif­fé­rent
Rien dit, rien bou­gé dans les heures et les fils de l'air

Derrière elle, j'étais der­rière, elle était là, elle là vrai­ment
Évidemment elle a crié, ça bou­geait beau­coup sous les nuages qui tom­baient vers l'est
Il n'y a per­sonne et je suis bon, je suis moi même, si c'est si long d'être moi, par­fois
Je n'ai rien fait de plus, ou de moins

Elle tom­bait, je sais qu'elle tom­bait parce qu'elle tombe
Devant mes yeux très doux
L'oreille dans ma main pal­pi­tait, l'oisillon
Sa maî­tresse hur­lait dans la rue qui ne vien­drait jamais voir
Sa main col­lait sur ce petit bout de chair rouge
J'ai enle­vé la main et tenu, tenu jusqu'à
Hier, au moins, peut-être demain je ne tien­drai plus rien

Je suis sûr que j'ai dit dou­ce­ment dans le trou
Au bord du sang qui s'en allait bête­ment
Combien cette oreille, son oreille à elle, était belle
dans les lignes de son crâne
Crâne qui n'a rien à faire des absents et des plaques de suie sur les immeubles
L'oreille est par­faite comme un coquillage, comme la mer qui se moque du temps
Elle n'est pas à moi, mais je me per­mets de vous rap­pe­ler com­bien
Elle ne vaut pas, com­bien elle ne mesure pas, com­bien elle ne s'enfonce pas dans le noir
Des sou­ve­nirs
Elle flotte, elle marche sur les eaux si les oreilles font ça
Je ne peux pas dire qu'elle est belle, sauf que je la dési­rais

Je vou­lais encore plus vous rap­pe­ler com­bien vous oubliez
Chaque jour de demain comme d'hier
Combien votre oreille sait ce que vous êtes
Parfaitement.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Quand tique la phy­sique

 

 

 

 

 

Il était une fois
Une pla­nète com­po­sée de deux mil­liards huit cent mil­lions trois cent vingt cinq mille sept cent trente deux plantes
Deux mille huit cent mil­liards de bai­sers
Dix mille quatre cent trois dieux et déesses, cent vingt-sept nuages
Une danse direc­te­ment fon­due à l'Artimaginaire Univerre les agré­geait
Sur la Terre réduite à un tas de boue rem­pli d'espérance
La com­mu­nau­té nua­geuse a posé de l'eau, du gin­gembre et beau­coup de pas­sion
Moi-même suis des­cen­du sur mon char néo tem­po­rel pour ense­men­cer la déli­cieuse impro­ba­bi­li­té
Alors a com­men­cé le com­men­ce­ment
Il faut vivre ai-je ton­né, en éja­cu­lant une déli­cieuse lac­tes­cence
Dont par­tie s'est per­due en plein ciel, engros­sant itou le bleu poten­tiel
Grâce, criait la boue, la Terre déjà, infi­ni­ment inno­cente dans ses pre­miers émois
Un canot avec deux cent mille mil­liards d'espèces vivantes de pre­mière hié­rar­chie fut lâché
Le kit ter­rien dans sa glo­rieuse incer­ti­tude était prêt.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Ça va aller

 

 

 

 

 

Je n'ai jamais vou­lu ça, ni le reste d'ailleurs. On m'a répé­té qu'untel c'était de la musique, et l'autre pas. Qu'untel c'était la pen­sée, et l'autre la fausse pen­sée. Qu'untel c'était le sexe et l'autre le pur­ga­toire. Qu'untel savait les cime­tières, ou l'odeur d'une bouche de seize ans. Qu'untel ne pou­vait rien ima­gi­ner dans ses neu­rones de monstre défor­mé qu'être si pareil, tout pareil à ses mons­trueux frères.
Que c'était nous l'harmonie et les autres le bruit. Que lui, elle, eux nous les voyions, mais l'autre pas, plus, jamais. On m'a empli les oreilles et j'ai ache­té. On a mar­te­lé mes moments de fai­blesse, à peu près constants, que tels sons, telle face et telle pos­ture arrê­taient l'Histoire. On  m'accordait la génu­flexion et les images véri­tables du monde, du monde réel, tu entends. Tu entends, tu as l'argent pour ça, et pour ça seule­ment, on m'a dit. J'ai ache­té.

Les enne­mis de ma liber­té de colo­rier le monde qu'on a pla­cé dans ma chambre, au-des­sus de mon bureau, n'existaient plus. D'ailleurs ils étaient rouges comme leur propre sang. D'ailleurs, il n'y en avait pas, nulle part. Une chi­mère, une hal­lu­ci­na­tion, une hys­té­rie col­lec­ti­viste. Il était abso­lu­ment impen­sable dans tous les uni­vers pos­sibles de ne pas voir les glaces à l'eau sur la plage et les taches de rous­seur sur les planches de surf. Il rele­vait de la toute pre­mière urgence d'oublier les éclats de soleil dans le gou­dron qui se sou­le­vait pour comp­ter les jours du mois de Mai. De toute urgence il fal­lait cer­ti­fier à chaque seconde qu'au pays de la lumière, de la foi et de l'ordre, on ne pou­vait mordre l'espoir et la jeu­nesse que tous nous étions sous les sun­lights. De toute urgence, il fal­lait pen­ser les mêmes urgences qui ne sau­raient se régler sans un achat mas­sif, uni­ver­sel, indu­bi­table d'une même Chose qui serait tout sim­ple­ment le monde, avec le bonus Vie, en kit.

Alors après, il y a eu comme un après. Après que les choses se soient arrê­tées, ou presque. Elles ont ralen­ties, les choses, comme ces bêtes épui­sées en gros plan télé, épui­sées de voir leurs dési­rs ani­maux pas satis­faits tout de suite, cro­quer, cris et sang. Alors oui, c'était un peu fini tout ça. Dommage, je savais bien imi­ter à ce moment. Je n'imitais même plus, j'étais l'être de la chose et la chose même dans l'être. Sans manuel aucun entre les cuisses de l'imitatrice qui avait été choi­sie par la pen­sée cali­brée de ma liber­té pour imi­ter le sexe avec moi. Sans tra­duc­teur et menui­sier non plus der­rière les porte-voix et après les coups de mar­teau sur le monde tel qu'il a le devoir d'être devant mes yeux bien droit bra­qués.

Personne ne m'avait pré­ve­nu qu'il y avait un après, que le duvet sur les avant-bras des héros blan­chis­sait. Personne, pas même moi, n'avait assu­ré les pierres et les rimes, les dis­cours et les hymnes, le sang et la dou­leur. Personne n'avait vu le monde foutre le camp en bateau ultra-rapide, se bar­rer comme une fillette sans se battre, sans dire qu'aujourd'hui on chan­geait de visage pour  refaire le monde comme il n'avait plus le droit d'être depuis si long­temps déjà.
Alors, on a vu traî­ner des choses et même des vivants hier morts. Des ersatz, d'ailleurs je savais que ça exis­tait. Ersatz, ça son­nait faux et rouge, ou Her Satz.
J'ai vou­lu par­tir dire que post non, ni après, ni plus tard, ni bleuet. J'ai vou­lu res­ter là, bien dans le monde, mais les che­villes ont bran­lé, la lumière même n'était plus pho­to­ni­que­ment tra­çable. Je la regar­dais et je me deman­dais si ce n'était pas des reflets comme des reflets dans l'eau trans­lu­cide, presque cré­meuse de la pis­cine le 6 Août de l'été de tous les étés, celui qui arrête le monde qua­si­ment à jamais, figé devant tant de per­fec­tion. Donc, le monde ici et main­te­nant ou le monde d'après. D'après quoi, c'est pas à deman­der. Imiter, pré­sent. Imiter, that's all. D'après quoi, je t'en pose des ques­tions ?
Je sais, non, je ne sais pas, mais j'achète des livres qui savent. Je com­mence à savoir bien à mon tour. Post et tout ça, et après, et pop et no machin-no chose, concept­no et pop et sub-dis­si­mu­la­tion de chan­ge­ment rouge. C'est pas demain, c'est pas hier, c'est des construits nou­veaux, qu'on me dit, et j'ai bien com­pris, et je me sens mieux, qu'on me dit, vrai de vrai, c'est pré­sent aimant, armes de dis­si­mu­lac­tion mas­sive de vie. Ça va, c'est rien.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Futur anté­rieur

 

 

 

 

 

Alors il fau­drait se dire qu'elle n'en a rien à faire de ces sou­ve­nirs
Juste avan­cer, un pas, deux et puis l'horizon devant
Alors, il fau­drait affir­mer qu'elle n'a pas à regar­der cette image
Juste un visage qui n'a même pas de nez, de bouche, l’œil peut-être
Un éclair, la lumière de l'innocence, la vie dans deux petits ronds tout bleus
Presque rien, mais non rien, comme si ce qu'elle attend pou­vait avoir une figure

Alors il fau­drait ces­ser de croire qu'elle aurait pu
Juste dérou­ler à coups de mirages cette vieille toile grise pleine de taches
Alors, il fau­drait lui inti­mer d'éviter les trous, au fond la mêlasse
Juste cette chose qu'elle n'a pas à regar­der, qu'elle ne pour­ra jamais recon­naître
Attendre d'une image la vie, c'est à peu près déli­rant
Il n'a y a pas un atome de vie dans un cli­ché, quand il n'y a même pas de néga­tif

Alors il fau­drait qu'elle cesse d'alimenter ce sou­ve­nir même pas mort-né
Juste qu'elle se rende compte, juste qu'elle se rende
Alors oui, il n'est pas né, il n'a pas eu l'envie, ni le désir ni le droit
Peut-être aurait-il, ou aurait-elle fait belle image, d'accord
Attendre d'un enfant même pas au monde une rai­son de vie
Vraiment ce n'est pas la vie ça, elle croit que c'es