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Poètes cosmiques

Par | 2018-02-24T01:32:57+00:00 9 mai 2014|Catégories : Blog|

Jean MAISON.  LE BOULIER COSMIQUE

« Je par­tis le soir même pour le Nouveau Monde »

Jean Maison

 

De Jean Maison j’écrivais il y a quelque temps, à pro­pos de trois de ses pré­cé­dents recueils : « Il me renou­velle ». Son bou­lier cos­mique ne faillit pas à cette mis­sion. D’abord parce que je n’ayant jamais su comp­ter, il pour­rait m’initier au cal­cul. Et aus­si parce que le loin­tain cos­mos m’échappe quelque peu. Bref, ce bou­lier me demande d’apprendre à l’utiliser. Apprendre, se renou­ve­ler, c’est du pareil au même.

Je n’irai pas plus loin dans la plai­san­te­rie mal dégui­sée : elle témoigne, je l’avoue, de ma dif­fi­cul­té à ouvrir cette chro­nique, à entrer dans le vif du pro­pos. Ces brèves proses poé­tiques de Jean Maison s’approchent de nous, quelque peu mys­té­rieuses, et liées d’abord par elles-mêmes à un phra­sé d’une den­si­té sin­gu­lière, nouées sur un sens qui ne se donne pas d’emblée, à déco­der par consé­quent. Les énon­cés d’un seul poème à chaque fois, comme l’ensemble sui­vi de tous les poèmes du recueil, me paraissent être les récits suc­ces­sifs, puis le récit sui­vi (chro­no­lo­gique si l’on veut) d’un voyage inté­rieur, la rela­tion fidèle d’un iti­né­raire qui sans cesse ren­voie la pen­sée du main­te­nant à l’hier, de l’ici à l’ailleurs, de l’être mar­chant au-devant des objets et des êtres peu­plant son vaste alen­tour, son cos­mos, qui pos­sède ses carac­té­ris­tiques propres sur les­quelles je revien­drai. Cet être, nar­ra­teur de soi et du monde, ne se pré­sente pas fron­ta­le­ment au monde, mais comme par­tie du tout, lui appar­te­nant donc, de la même façon que nous pou­vons nous sen­tir appar­te­nant à une nation ou à un peuple, à une langue, à une famille, à des cou­tumes, à une his­toire faite de nos his­toires que nous déchif­frons sans dif­fi­cul­té du fait de cette natu­relle filia­tion. 

Lorsque je parle de phrases « nouées », « mys­té­rieuses », « liée par elles-mêmes », je ne fais pas allu­sion à une volon­taire com­plexi­fi­ca­tion de l’expression, telle les hyper­bates[1] d’un Luis de Gongora, que l’on finit par remettre dans le « sens com­mun » – acces­sibles au com­mun des mor­tels – selon des sché­mas de dé-construc­tion /​ re-construc­tion tous plus ou moins sem­blables, ni aux luxueuses et stu­pé­fiantes inver­sions, culbutes sonores et méta­phores d’un Mallarmé, propres à entraî­ner le lec­teur dans le jeu de leurs éblouis­santes ful­gu­ra­tions. Non, rien de tout cela chez Jean Maison : sa prose est on ne peut plus gram­ma­ti­cale, d’une syn­taxe clas­sique et directe, mais elle lie volon­tiers des notions qui le sont rare­ment, relie des champs séman­tiques d’ordinaire éloi­gnés, voire étran­gers les uns aux autres. Il lui arrive aus­si d’attacher les énon­cés en nous lais­sant le soin de devi­ner quel fil les noue les uns aux autres… Ainsi, d’emblée, pris au col­let, nous lisons :

« Il fal­lut quit­ter la bonne mai­son et sor­tir aux heures les plus mati­nales, pres­sé par le ver­tige de l’or, le corps sabré de ver­tus, de pro­messes non tenues, de désordres. Il était temps d’arracher les vic­toires à leurs béances cré­dules et de ris­quer tout par­mi les vivants. La pré­his­toire pou­vait enfin appro­cher… […] Je par­tis le soir même pour le Nouveau Monde. »

J’ai bien conscience d’avoir peu fait jusqu’ici pour don­ner envie de lire le recueil de Jean Maison, met­tant en exergue l’énigme plu­tôt que l’évidence, la dif­fi­cul­té plu­tôt que la faci­li­té. Qu’on me par­donne, j’y ai été confron­té dans mon aven­tu­reuse lec­ture et il m’a fal­lu temps et réflexion pour aller vers le sens. Je tente main­te­nant l’exercice contraire : éclai­rer (selon ma com­pré­hen­sion for­cé­ment limi­tée) une cita­tion choi­sie, le sens ou les sens de l’ensemble, et ce que je pense être l’intention d’une œuvre poé­tique com­plexe.

Avec le bou­lier du poète on pro­cè­de­ra par touches légères, le dépla­ce­ment des boules sur leurs tiges sera rapide, et il vise­ra, par le cal­cul, comme c’est sa fonc­tion, à pro­duire un résul­tat. Jean Maison nous invite à une lec­ture d’un autre type, et même il nous l’impose, ce qui fait l’intérêt pre­mier du recueil. Les antiques habi­tudes ne devraient pas nous figer à ce point, il nous faut les écar­ter.  

Ainsi, dans les cinq lignes pré­cé­dem­ment citées, les toutes pre­mières du recueil, pour peu que j’oublie l’ombre de l’énigme appa­rente – un piège du poète ? -, celle aus­si des doigts de l’habile chi­nois dépla­çant les boules à une vitesse sidé­rale et sidé­rante -, m’apparaissent, lumi­neuses, leurs néces­si­tés inté­rieures : l’or d’une quête ver­ti­gi­neuse contre les désordres d’antan, contre les illu­sions vic­to­rieuses et pour le risque de vivre ; en consé­quence, retour puri­fié à des visions anciennes et départ immé­diat pour un « Nouveau Monde » qui, peut-être n’est pas celui que l’on ima­gine. Cela sent-il par trop l’explication de texte ? Peut-être… et pour­quoi pas si le texte est autre, et s’il exige d’être ain­si déve­lop­pé, éclai­ré dans l’esprit du lec­teur, en rai­son de ses par­ti­cu­la­ri­tés sty­lis­tiques  – c’est luci­de­ment que j’use de mots hors d’âge, buvant ain­si les puis­sants cognacs de nos alcools lit­té­raires –  et en rai­son aus­si de la néces­si­té où il a été d’être écrit  (dis­til­lé)  de cette façon afin pré­ci­sé­ment de pou­voir être écrit ?

Il devient évident, dès lors, que chaque lec­teur se for­ge­ra ici son sys­tème d’éclairement. L’heureuse et féconde lec­ture est à ce prix. Marc-Alain Ouaknin nous l’a appris, la lec­ture des textes saints[2] comme celle de tout « sacré texte » se fait à hau­teur de la science et de la conscience de cha­cun, seule façon d’y entrer, puis d’y avan­cer, puis de haus­ser science, conscience et lec­ture.

 

Ce qui m’a frap­pé dans Le bou­clier cos­mique ?

Je ne puis pré­tendre à plus qu’à ce heurt, chaque ligne, chaque page exi­geant qu’on y fasse halte, qu’on s’y abreuve ou s’y inter­roge, qu’on éta­blisse les liens, qu’on se résolve par­fois à attendre d’être allé plus loin pour se don­ner le sens sou­dain évident, ou voir per­sis­ter l’interrogation… La lec­ture n’est plus res­sen­tie comme dif­fi­cile si l’on prend ce par­ti, si l’on se dis­pose à cette patience ques­tion­neuse  – ne lit-on pas trop vite et super­fi­ciel­le­ment de nos jours ? -, mais elle devient explo­ra­tion, curio­si­té saine, et sou­vent regard sur soi-même, car toute expé­rience pro­pose ses lieux de ren­contre. 

M’a frap­pé, me frappe l’image    – réité­rée pré­sence -, d’une Philadelphie de ce « nou­veau monde », ville qui tient de la géo­gra­phie ordi­naire, mais sans doute pas com­plè­te­ment. L’on songe évi­dem­ment que si elle fut fon­dée par le puri­ta­nisme qua­ké­rien d’un William Penn « au corps sabré de ver­tus », Paul de Tarse, bien plus tôt, avait visi­té la sienne, en Asie Mineure, cité pure et enne­mie des amis de Satan ; et Jean, nul ne sait quand, trou­va sa Philadelphie, apo­ca­lyp­tique, habi­tée d’un Ange, « nou­velle Jérusalem » sans peur et sans reproche… Ma mécréance natu­relle ne me per­met pas d’aller plus avant. Jean Maison, notre guide, nous en dit cent choses diverses : « Philadelphie, ber­ceau des chambres boréales à l’odeur de saline ! » … « Philadelphie : être soi, rien de plus, avec ces limons de souf­france, à che­val vers la résur­rec­tion des eaux. »…  Et ceci, par exemple, qui, à mes yeux, explique la quête du poète, son intense atta­che­ment aux signes lisibles de l’ici (notre géo­gra­phie) et du main­te­nant (notre temps limi­té) : « Il faut pio­cher dans l’océan des villes, tra­ver­ser les étapes et déli­vrer les yeux de leur charge usée. La fabrique de l’indifférent ne se doute pas qu’elle est au cœur du pro­vi­soire. » Comprenons aus­si que le poète nous demande de tra­ver­ser ses pages en dres­sant nos phares, nos amers, nos repères, nos feux côtiers… Sans nul doute aucun marin n’approuverait la méthode, mais, et c’est fas­ci­nant, on ne navigue en poé­sie qu’à ce prix : nul texte ne fut aus­si libre­ment livré à son lec­teur sans pour­tant que son auteur aban­donne rien de ses exi­gences propres.

Me frappe aus­si cette femme qui erre de poème en poème, d’un lieu à un autre, qui paraît, s’éloigne, dis­pa­raît, repa­raît… Rencontrée dans les rues de Philadelphie, me dit-on… Est-ce si cer­tain ? Le poète la pour­suit-il ? Poursuit-elle le poète ? Cette femme, de cela au moins j’ai la cer­ti­tude, nous l’avons tous ren­con­trée, connue… Je la tiens pour un songe de femme, pour une Ève res­sus­ci­tée, une idéale déi­té qui, et cela me convien­drait à mer­veille, me tien­drait conver­sa­tion, et la main, intou­chable fian­cée, lumière et illu­sion capable de me rendre la pen­sée d’une pos­sible inno­cence. Comme chaque lec­teur, je la ren­contre dans le for­tuit et l’imprévu de ma propre errance. Il arrive à Jean Maison d’évoquer l’Éden. Elle y paraît être le visage de l’ange qui nous ouvri­ra les portes de ce cos­mos (orne­ment, bon et bel ordre, parure, ordre uni­ver­sel, disaient les Grecs) sur des visions de l’ordre de l’esprit, et pro­ba­ble­ment de la divi­ni­té pour le poète de la foi qu’est Jean Maison. Elle est tour à tour : « la pas­sante du parc Montsouris dont la sil­houette, occu­pant les mou­ve­ments du jar­din, se dis­si­pait par les allées. » Ses pas sont « légers [qui] s’élèvent encore jusqu’aux plus hauts vitrages ». Aussi « l’essence de la beau­té, la paren­té des signes, vos pas à ma porte. » Les allu­sions comme les appa­ri­tions sont mul­tiples, et devant elle, qu’à tort l’on dit « dis­pa­rue, éphé­mère », le poète s’agenouille et prie, en intime « confu­sion », réci­tant le Salve Regina. Cette femme étend son trans­pa­rent mys­tère bien au-delà de ceux d’une Béatrice ou d’une Laure. La scène est d’un vitrail de Chartres ou de Reims, d’une image de Giotto ou de Fra Angelico, elle nous hante parce que le poète la crée, nous l’offre, nous demande de la recréer pour nous-mêmes, selon nos capa­ci­tés et nos forces. Pour ma part, la pure beau­té, l’intention géné­reuse existent et m’émeuvent. Jean Maison m’en fait le pré­sent.

Me frappent encore d’autres images, si nom­breuses que je n’en cite­rai que quelques-unes, par­ta­geables le plus sou­vent, liées au temps, à mon his­toire, à mes rares convic­tions, et à mon res­pect inné pour ce que les poètes me per­mettent de sai­sir par­fois, ou me pro­posent comme insai­sis­sable par mon seul esprit limi­té ou empê­ché par le pré­ju­gé.

Me frappe donc ce « J’ai per­du votre visage entre­vu par­mi les pas­sants de Noël » – car le vide de l’impossible ren­contre m’est cruelle et étrange bles­sure.

Me frappe ce « Destin mar­gi­nal de cha­cun. » : – car est-ce là pure injus­tice refu­sée par mon réflexe démo­cra­ti­co-répu­bli­cain ou humi­li­té qu’il me faut accep­ter ?

Me frappe cette « ver­dure » qui « voile l’azur d’une brève neige de ceri­siers. » – car me furent don­nés des par­fums de jar­dins d’enfance et de prin­temps dont j’ai conser­vé l’effrayante nos­tal­gie.

Me frappe ce « crime [qui] n’était pas encore exal­té mais ren­dait inexo­rable l’avènement de la ter­reur »  – car j’y lis, avec ma propre peur, la démarche des hommes depuis tou­jours.

Me frappe cette « alouette lumi­neuse [qui] se sou­vient du pro­dige d’une messe, sous le vitrail du jour. » – car j’ai tant aimé et tant regret­té le chant des alouettes si haut, si cris­tal­lin, dans le vitrail d’un ciel d’enfance. Lecture-lar­cin ? Égoïsme faus­se­ment naïf ?

Me frappent tant d’images et de visions encore… Celle-ci, pour en finir sur­tout avec moi-même (mais que le lec­teur sache bien qu’il se trou­ve­ra, se retrou­ve­ra dans les pages de Jean Maison, et s’y retrou­ve­ra dans les comptes de son bou­lier), cette décla­ra­tion qui me paraît indi­quer que le poète ne me laisse pas en che­min : « Dans l’inquiétude de l’action, le verbe imprime son indomp­table foi. Étrange repos du cor­pus des simples : ne sommes-nous pas ini­tiés en leur com­pa­gnie et notre rai­son par trop résu­mée au visible ? » 

Chacun cueille ses simples dans le jar­din qu’il cultive. C’est ras­su­rant. Il nous est fait confiance. Le cos­mos était aus­si figu­ré dans le des­sin des jar­dins dits à la fran­çaise, en un siècle fort pieux, on s’y pro­me­nait, leurs allées étaient ouvertes à tous. Intentions ? Calculs ? Pièges posés par le poète ? Questionnements plu­tôt… J’ai pu écrire ces mots : le poème inter­roge, n’est-ce pas ? Sinon, à quoi ser­vi­rait de le lire ? Rien de tout cela. Ce ne sont  qu’instants ouvrant les abîmes sous nos pas. Dressant des ques­tions avec ou sans réponses, selon qui nous sommes. Mais tou­jours il est une flore pour s’éloigner des villes aban­don­nées et de leurs maux, une lumière mati­nale, une fête de Noël et de neige où se déploie le charme d’une femme, l’humide de la rivière ou des larmes, un Éden intime où « Reformer ce des­tin à toutes fins utiles, mal­gré la pré­ca­ri­té des phrases, l’économie du vent. »

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Gwen Garnier-Duguy.  LE CORPS DU MONDE

 

« À tra­vers les fruits du hasard /​ se meut le poème du monde »

Gwen Garnier-Duguy

 

Gwen Garnier-Duguy sai­sit le monde dans ses bras. Le monde est-il cos­mos ? Le cos­mos est-il monde ? Je n’ai jamais bien su la dif­fé­rence, et qu’importe ? Tout gît dans ce que d’un côté j’appellerai le réel astro­no­mique, enti­té phy­sique intense et infi­nie au point d’être inima­gi­nable, dont on aurait obser­vé (de quoi l’homme ne se veut-il pas capable ?) l’instant pré­cis qui sui­vit sa nais­sance, et ce qui, de l’autre, m’apparaît comme une simple abs­trac­tion, un concept pas même phi­lo­so­phique, à peine poé­tique, uni­que­ment pra­tique, équi­valent d’un tout mal défi­ni où se meuvent ani­maux, étoiles, herbes folles, vaches sacrées et bœufs des­ti­nés aux abat­toirs, monde-objet créé avec son gar­dien, l’homme char­gé de le faire croître et fruc­ti­fier en même temps que lui-même[3], autre­ment dit de le mettre en coupe réglée ou déré­glée, bref, de l’anéantir en s’anéantissant lui-même. Peut-être est-ce de cette absur­di­té d’un « monde au bord du monde » que Gwen Garnier-Duguy sou­haite nous déga­ger ? Que me soit par­don­né cet affleu­rant irres­pect pour les textes sacrés.

Il n’est pas indif­fé­rent que par­mi les dédi­caces accou­plées à cer­tains poèmes, figure d’emblée le nom de Jean Maison. Les deux poètes sont frères il me semble, car ils posent tous les deux la ques­tion de « ce monde », non à la manière du phi­lo­sophe alle­mand  – pour­quoi quelque chose plu­tôt que rien ? -, mais à leur manière sin­gu­lière : que faire, que ferons-nous de ce quelque chose appe­lé monde, et de nous-mêmes qui y vivons ? -. L’excellent pré­fa­cier, Pascal Boulanger, relève la « dimen­sion anthro­po­lo­gique et méta­phy­sique » d’un recueil com­po­sé durant plu­sieurs années, et aus­si que le poète, ayant connu « le pas­sage à tra­vers la mort, sait mieux que per­sonne saluer l’assomption dans l’être qui donne signe de parole et de vie », enga­geant moins la quête de quelque « sup­plé­ment d’âme » qu’un « exer­cice explo­ra­toire ». Nous devons, en effet, explo­rer le monde pour com­prendre où nous sommes et qui nous sommes, pour le temps que nous y sommes. Je salue encore, chez Pascal Boulanger, sa belle récu­sa­tion du « robot sapiens »  – un pas dan­sant au-delà de la cri­tique hei­deg­ge­rienne de la sou­mis­sion à la tech­nique ?  -,  et sa vision lucide d’un pro­jet poé­tique réso­lu­ment diri­gé contre les forces mor­ti­fères qui veulent aujourd’hui anéan­tir l’humain dans l’homme : « Une richesse préa­lable vient à notre ren­contre et celui qui la reçoit est reçu. Ce don est un acte, cet acte est poé­sie et la poé­sie de Gwen-Garnier Duguy refuse la folie du monde, les relents d’abattoirs des com­mu­nau­tés humaines, l’aggravation de la puis­sance de mort, la rota­tion des stocks humains… Tout ce qui entrave, mutile et qu’il faut sans cesse, dans l’endurance et dans l’espérance, dévoi­ler, contour­ner, ana­ly­ser et décrire. »

Qu’on n’aille pas s’imaginer une poé­sie-essayiste, une poé­sie impré­gnée de concepts et de notions pseu­do-phi­lo­so­phiques… Non, rien de ces choses tou­jours moins révé­la­trices que le poème, mais une clar­té de Rose des vents, pre­mier temps du recueil, où s’affirme la dimen­sion humai­ne­ment méta­phy­sique de l’exploration entre­prise. Que le Christ décloué soit à l’entrée de ce monde ne gêne­ra per­sonne, car avant d’apparaître comme le Fils  – fils de l’homme, ne l’oublions pas -, émi­nem­ment pitoyable : « Je viens te déclouer » déclare d’emblée le poète, est affir­mé le sens du com­bat en son nom, et contre le scan­dale de la salis­sure et de la déri­sion où, comme il y a deux mille ans, notre socié­té tente de l’anéantir, ou plu­tôt de l’oublier, mais en vain :

« Il aurait fal­lu te dis­soudre dans l’oubli /​ ne plus appa­raître à la mémoire de l’homme  /​  Et te voi­ci  /​  che­villé au corps du monde »

Ce « corps du monde », le nôtre, avec sa croix nou­velle, croix rele­vée dans les sar­casmes et l’irrespect pour les moins agres­sifs des robots sapiens qui le peuplent. Ce monde-là est beau (oli­viers, étoiles… tous les élé­ments du décor édé­nique sont en place), mais y est non moins pré­sente cette huma­ni­té du nombre  – « Les foules d’humains n’ont plus de visages »  –. Du coup, le grand espace de la scène uni­ver­selle se fait moins ras­su­rant : « Au-delà des étoiles qu’ici nous pou­vons voir  /​  des constel­la­tions s’allument  /​ comme des cau­che­mars ».

Sommes-nous le jouet de forces obs­cures sim­ple­ment parce que nous ne les maî­tri­sons pas ? Jouets de cette « … éner­gie en sous-main  /​  [qui] meut la mesure du monde  /​ à la taille de la rose » ? Notre his­toire comme notre exis­tence d’espèce et de per­sonnes semblent éta­blies sur l’instable, voire sur une défi­gu­ra­tion sys­té­ma­tique et mal com­pré­hen­sible. Se fait jour le masque d’un nous-mêmes que nous connais­sons mal ? : « Dehors tu res­sembles à une terre cuite  /​ une sta­tuette vau­dou de déco­ra­tion »…  Dès lors, le poète s’en remet ouver­te­ment à deux forces claires à ses yeux :

La force chris­tique : « C’est ici main­te­nant  /​  que ta face s’imprègne sur la trame de ma peau »

La force poé­tique : « Chaque jour  /​ domi­ner le quo­ti­dien  /​ tenu par le feu d’émeraude  /​  La hâte du ren­dez-vous  /​  per­ma­nent avec le poème »

Le recueil, issu d’une réflexion d’années (que cela reste pré­sent à l’esprit du lec­teur) se retrouve les élé­ments de la vie : souffle, pos­si­bi­li­té de sens, ouver­ture, liber­té et joie d’être au monde. Je ne sais si moi, lec­teur d’un genre sin­gu­lier (le genre de la noir­ceur et du grand ratage de ce monde), rem­pli de ma res­pon­sa­bi­li­té de lec­teur, je me trouve pla­cé par le poète devant ce « mys­tère » d’une foi qui tou­jours m’a paru folie  – mais Jean de la Croix disait-il autre chose ?  -, voire échap­pa­toire… Quoi qu’il en soit j’admire cette ten­sion vers le mieux, cette tor­sion de l’être vers ce qui, comme chez Platon, mêlait le beau et le bien. Dois-je lire et voir qu’ « Entre les lignes du jour­nal  /​ danse le des­tin  /​ d’une grande attente  /​  libre » ? Cela m’est bien dif­fi­cile… Mais, oui, peut-être, et au prix d’une consciente dis­tor­sion, car si comme Gwen Garnier-Duguy, on m’offre cette vision des hau­teurs  – « Un qua­drige latin comme un avion de chasse  /​  sillonne notre espace »  –  tour­nant le regard vers le haut, je vois moins le qua­drige que l’engin de mort. (Qu’on ne me dise pas : faites davan­tage abs­trac­tion de vous-même… ne ren­dez-compte qu’objectivement… Non, je ne peux, la lec­ture vraie, et qui se légi­time, est au prix de cette connais­sance, même sché­ma­tique, de celui qui lit et rend compte). 

Pour le poète d’aujourd’hui qu’est Gwen gar­nier-Duguy se déve­loppe le monde, avec plus d’assurance, avec le retour de fraîches cer­ti­tudes  – « Tes pieds sont sur la terre »  – et la réou­ver­ture du livre des anciennes images : « Les esprits errants captent la source  /​  et les quelques ermites vivant comme des peu­plades  /​ refleu­rissent ». Qu’importe alors ma per­sonne rétive ? N’est-ce pas pure ques­tion d’histoire et de géné­ra­tions. Que je m’explique : mon arrière-grand-mère avait « vu » trois guerres et moi une seule, avec quelques mas­sacres appe­lés géno­cides. Cela la fai­sait rire, à la fin, cette imbé­cile obs­ti­na­tion du meurtre. Moi pas. Je ris pour d’autres choses. Mais au-delà du simple rire, je me réjouis pro­fon­dé­ment, de ce que le temps, mal­gré l’histoire pré­sente, laisse entendre à un jeune poète que

« l’espérance fait escale sur la terre »

Que si même « Plusieurs mil­liers de voi­tures [ont été] brû­lées  /​ cette nuit »… etc.,… c’est que « La colère est intacte », c’est qu’ « On ne peut pas se per­mettre  /​ De bais­ser les bras »… 

Le monde, oui, est en marche, il va de l’avant, et entraîne le lec­teur avec lui. Le recueil déroule ses vagues en défer­le­ments et res­sacs, entre haut et bas, hymne au ciel, « ciel de mazout… ciel de cache­mire, chant d’amour pour la dor­meuse dont le rêve est péné­trable, plon­geuse de l’être du monde, entre Gilgamesh, aux sources du lan­gage et de l’écriture, Excalibur, le Golgotha et le Graal… Tout une remise en ordre de notre désordre, la dor­meuse-rêveuse chante à son tour dans le chant de son chant…  Admirable por­tée des vers :

 

« dans ta gorge il y a le retour des dieux /​/​  dans ta gorge res­pire Agapè mon autre moi-même /​/​  et dans ton torse  /​  il y a le Christ en croix qui souffle furieu­se­ment dans ta gorge »

 

Syncrétisme ren­du pos­sible par le fol élan du chant uni­ver­sel, poé­sie somp­tueuse, ren­ver­se­ment des obs­tacles les plus effrayants  – « et je t’encourage à poser ton regard sur toute chose vivante  /​  dila­ter ta conscience en vue  /​ de sup­por­ter le grand pas­sage sans déchoir »  -, amour enfin, der­nier mot et pre­mier mot de la vie.  Rien ne fera obs­tacle non plus à la lita­nie célé­bra­toire de Christos… «  l’homme de boue… l’homme de fange… l’homme ver­ti­cal… ». Splendeur d’une totale confiance. Beauté d’admirer. Interrogations renou­ve­lées, ou inces­santes ? : « Peut-être ai-je vou­lu plon­ger  /​  Apparaître sur le rivage depuis le fond cos­mique  /​ Marcher sur la terre des hommes… » Puissance de l’élan du vers, de la strophe, incan­ta­tion intime, rien ne semble plus devoir mena­cer la sta­bi­li­té retrou­vée ni ce qui sait « Rayonner dans l’air nup­tial ». Il arrive au lec­teur atten­tif frap­pé à la poi­trine, au cœur, de par­ler de « bon­heurs d’écriture » : le Poème que déve­loppe Gwen Garnier-Duguy est bien au-delà de ce com­pli­ment somme toute mes­quin, il est tout entier sou­lè­ve­ment et relè­ve­ment de l’écriture sou­vent si chiche et mesu­rée de notre temps, si peu enthou­siaste même si elle se veut « poé­sie » qu’elle ne sai­sit pas l’hier, l’ici, le main­te­nant et le demain à pleins bras, mais comme avec des pin­cettes et en grin­çant atro­ce­ment, pour qu’on la prenne au sérieux. Ce  Corps du monde » n’a nul besoin de telles contor­sions, de tels simu­lacres, il « dis­tille le vin mûri de la légende », la Rose des vents est son leit­mo­tiv, sa table d’orientation, et l’on sau­ra désor­mais où l’on va avec ses « Douze poèmes d’amour dans le sein mater­nel », soit, pour reve­nir aux pages pré­cé­dentes, là où

 

« Il y a les vers  /​  lui­sants  il y a  /​  la parole qui sauve  /​/​  Il y a les bras  /​  d’honneur  il y a  /​ l’indéfectible refus de l’échec. »

 

Il n’est aucune vio­lence affi­chée dans cette poé­sie, mais de la dou­ceur plu­tôt, une dou­ceur qui est une sacrée gifle que j’imagine por­tée au non-visage de notre temps, à sa sté­ri­li­té consen­tie par défaut d’amour et de soin,  une dou­ceur qui est un cra­chat à la face avare de ceux-là qui se pensent libres parce qu’ils croient savoir com­ment vivre leur vie avant toute autre vie. Cette dou­ceur-camou­flet, je la lis dans  ces vers :

 

« Une âme bleue est entrée  /​  dans le temple de ton corps  /​  Elle se baigne et se confond  /​  dans le bleu de tes eaux »

 

Notre vie est sans doute un « che­min de Damas », nous reve­nons sans cesse sur nous-mêmes, à moins d’être sourds et aveugles au sens : « Une man­tille tra­mée d’or /​  s’envole par le chant du muez­zin  /​  depuis le mina­ret de Jésus  /​  La grande mos­quée des omeyyades nous salue ». Le poète fait confiance au monde. L’islam, certes, pose ques­tion, mais il ne sera pas la pierre d’achoppement. Nous ne pou­vons suc­com­ber à « la stra­té­gie du mal ».  Le poète est du par­ti de l’épopée, et l’on sait qu’il n’en est pas de noire pos­sible, et que

 

« L’homme c’est l’épopée  /​  et l’épopée se lève à l’or des pro­fon­deurs ».

 

Le poète a confiance. Il sait que l’Esprit nous porte. Il a pris la mesure du monde. Il ne le craint pas : « Entre ter­reur et vio­lence  /​  J’ondule dans un feu mon­tant   /​  Je suis votre bai­ser de l’ange ». Cela nous vaut une rafale de « Pensées parié­tales », tran­chantes comme le vent, vives et posées dans l’instant telles des haï­kus, toute une eau claire ruis­se­lante, 

 

« Bain de jou­vence
où se révèle
l’homme »

 

Je l’avoue, à ce moment de ce livre de char­nelle spi­ri­tua­li­té, de beau­té tirée des gouffres, d’élan supé­rieur, de refus de la sou­mis­sion au doute, de confiance, de foi donc, je vois l’homme mieux que je n’ai su le voir jusqu’ici, l’homme « arbre qui marche », l’homme-figure selon le poète :

 

« Le monde contient une attente
Et la figure c’est l’homme »

 

 Ma séche­resse sar­cas­tique n’atteindra pas à quelque sain­te­té que ce soit, elle n’y pré­tend pas, ni pour moi ni pour l’homme. Peut-être par­vien­dra-t-il, lui, à croire et à s’aider de sa foi renou­ve­lée pour deve­nir homme tout entier et beau, et bon ; peut-être y par­vien­dra-t-il aus­si sans autre foi qu’en lui-même, comme je l’ai moins cru que parié. Mais quoi, Pascal ne fai­sait-il pas des paris lui aus­si ? Ah, voi­là que ça me reprend. Vertu d’un très grand livre, d’un poème puis­sant, lumi­neux et unique, d’une médi­ta­tion ancrée dans le limon pre­mier, dans le ciel, dans l’apaisement de la force supé­rieure alliée à notre fai­blesse, dans l’abandon des peurs, dans l’amour du monde créé.

Michel Host  – Le 7 /​ IV /​ 2014

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Jean Maison

Brève bio­bi­blio­gra­phie

Jean Maison vit dans le sud de la France. Il est poète et pro­duc­teur négo­ciant de plantes médi­ci­nales. Parmi ses poètes de réfé­rence figure Reverdy, et il a été l’ami de René Char. Dans Recours au Poème (maga­zine en ligne), Matthieu Baumier écrit : « Jean Maison, poète nos­tal­gique du sens, oui, mais poète qui regarde en direc­tion de « la vie loin­taine ». Qu’est-ce à dire ? Que le regard por­té en appa­rence vers le pas­sé est en réa­li­té action sen­sée en direc­tion de ce qui vient. Qui ne sai­sit pas cela ne peut com­prendre com­bien la posi­tion et la poé­sie de nombre de poètes pro­fonds du temps pré­sent sont essen­tiel­le­ment révo­lu­tion­naires. »

 Il a publié : aux Monédières : Grave, (1987), Contre la terre même (1996), Le jour Sylvestre (1997) ; chez Jean-Michel Ponty : Tranchée ouverte (1990) ; chez Adélie : Une vague dans l’étau (1993), À dos de loup (1995) ; aux Éd. de L’envol : En reve­nant sur nos pas (1999) ; chez Myrddin : Tranquille comme un jeu de quilles (2000) ; à L’Atelier de l’Agneau : Géométrie de l’invisible (2000) ; chez Farrago : Terrasses stoïques, (2001)[*], Consolamentum (2004) ; chez Virgile : Jan Voss : un pas devant l’autre ; chez Rougerie : Araire (2009) *] ; chez Ad Solem : Le pre­mier jour de la semaine (2010)[*]

[*] Ces recueils ont été chro­ni­qués dans La Cause lit­té­raire, rubrique La Mère Michel a lu 3

 

 

 

      

[1] Les dif­fi­cul­tés de la poé­sie de Gongora ne se réduisent pas, bien enten­du, à la figure de l’hyperbate.

[2] Lire de Marc-Alain Ouaknin : Le livre brû­lé, lire le Talmud – Éd. Lieu com­mun (1990) et Seuil (1992)

[3] Cf. Livre de la Genèse, cha­pitre 1, et par­ti­cu­liè­re­ment les ver­sets 28 à 31.