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Pour vos cadeaux : un florilège et une anthologie

Par | 2018-05-22T23:07:01+00:00 25 décembre 2015|Catégories : Critiques|

 

ça peut pas faire de mal la poé­sie
Baudelaire, Apollinaire, Aragon, Éluard

lus et com­men­tés par Guillaume Gallienne

 

Malgré le titre, je ne mégot­te­rai pas quand tant de bonnes volon­tés, à com­men­cer par la radio publique, s’unissent pour faire sor­tir la poé­sie de sa confré­rie et de ses réseaux. Loin de don­ner à lire des nou­veau­tés, ce livre beau et confor­table a le mérite de s’adresser à qui n’associerait les poètes qu’à de mau­vais sou­ve­nirs sco­laires. Faire lire et écou­ter « Les petites vieilles » de Baudelaire aujourd’hui c’est aus­si mon­trer que l’injustice et la soli­tude qui achèvent de désen­chan­ter la moder­ni­té peuvent s’exprimer autre­ment qu’au moyen du faux réa­lisme des dis­cours et des images d’actualité, par la rigueur inti­me­ment libre du vers.

Dans sa pré­face, André Velter parle de la « mis­sion de la poé­sie » : … dire avec des mots et avec la musique des mots ce qui appar­tient au mys­tère, à l’imprévu, à l’inconnu, à ce qui n’a pas encore été for­mu­lé. Cela paraît si évident quand c’est ain­si énon­cé. L’ayant inti­tu­lé « les grandes ondes » par réfé­rence à l’émission dont le livre est tiré, il insiste sur les « lieux » de la poé­sie, sur l’attachement de cette parole aux lieux où elle se crée, se trans­met et se trans­forme : des salles aux préaux jusqu’à la radio­dif­fu­sion et le CD.

De larges cita­tions de Semprun, Breton — et même une de Bataille qui répare le titre au accents publi­ci­taires : Si la lit­té­ra­ture s’éloigne du mal, elle devient vite ennuyeuse — jalonnent l’ouvrage, don­nant une accroche simple et vivante aux quatre piliers de la moder­ni­té. Pour chaque poème le com­men­taire du comé­dien est fac­tuel et laisse à l’œuvre toute lati­tude pour s’épanouir dans un esprit dis­crè­te­ment pré­pa­ré. Guillaume Gallienne se contente d’informations de base. Bel exer­cice d’humilité au ser­vice de. Pour le châ­teau des pauvres, d’Éluard, voi­ci ce qu’il écrit :

 

(…) l’ultime hom­mage que rend Éluard à sa der­nière com­pagne, une décla­ra­tion d’amour qui est aus­si un chant d’espérance. (…) Rappelons-nous la pro­messe faite par André Breton et Paul Éluard en 1930 dans l’Immaculée concep­tion. Le poète pro­met­tait à sa muse, « cent mille châ­teaux aux rivières d’émeraude ». À la fin de sa vie, Eluard évoque au contraire un mys­té­rieux châ­teau des pauvres d’où les pri­son­niers s’échappent pour vivre leur amour en liber­té.

 

Rappelons que pour beau­coup de lec­teurs néo­phytes le décou­ra­ge­ment vient d’une absence de mise en situa­tion (ce que Fumaroli appe­lait les clefs, hon­nies par tous, mais en cachette fort pri­sées).

Quant à la voix, elle est sans affé­te­rie. Un CD n’est pas une salle de spec­tacle, ni même une classe de col­lège. C’est dit plus que décla­mé, presque à l’oreille mais jamais chu­cho­té. Adapté il me semble à des écou­teurs plus qu’à des enceintes, la dic­tion ami­cale de Guillaume Gallienne repose sur la maî­trise des émo­tions, sans envo­lées ni accé­lé­ra­tions. Un jeune audi­teur y trou­ve­ra en outre un anti­dote au bafouillage orga­ni­sé de la plu­part des films fran­çais.

 

**

 

Le tour du monde en poé­sie
antho­lo­gie et dos­sier par Marianne et Stéphane Chomienne

avec une lec­ture d’image de Pierre-Olivier Douphis

 

Ouvertement des­ti­né à un usage péda­go­gique, ce Tour du monde est un excellent recueil thé­ma­tique. Par son clas­se­ment d’abord : Départs, à pied à che­val, escales. Par son choix ensuite. Si l’on a droit comme dans le pré­cé­dent livre à l’Invitation de Baudelaire, c’est pour s’acheminer vers des voix contem­po­raines, comme Bernard Chambaz, Francis Dannemark ou Jacques Roubaud. Ou des voix un peu oubliées comme Victor Serge : Quels yeux ten­dus vers l’Asie regardent là-bas l’Océan, /​ tristes comme mes yeux de son­der ce tan­gible néant du com­men­ce­ment et de la fin des conti­nents /​ par le silence de l’autre visage humain ?

Beau voyage entre des œuvres-ter­ri­toires qui évite l’écueil chro­no­lo­gique et offre une approche géo­poé­tique : Rimbaud, Du Bellay, Duhault, Lenau, Limbour

 

Et le wagon /​ tout entier sent l’oignon enta­mé, le tabac /​ refroi­di et les conver­sa­tions inache­vées /​ cepen­dant que nul ne voit, dans le jour /​ débu­tant, le relief len­te­ment chan­ger (…)

 

Que ces accents grac­quiens et cet art du rejet fassent, entre autres, décou­vrir l’œuvre de Gilles Ortlieb à de nou­veaux lec­teurs, et leur prouvent que le roman ou l’image ani­mée ne sont pas les seuls à savoir par­ler du réel !

 

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