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Pyété – Prendre pied

Par |2018-08-15T00:02:48+00:00 11 novembre 2013|Catégories : Blog|

 

Boulevards, métros, trams et funi­cu­laires

 

Une fois par­ti
ne pas y pen­ser
ne pas lais­ser par­ler
ce goût de cuivre sur la langue
la peur

crainte de ne plus pou­voir
voir entendre cette île
la regar­der virer sur les mers
à bout des cayes.

ou pati
san menm son­jé
kitan ou ké viré

Tu l’observes de loin
à la lunette peut-être
quand tu drives sur les mers
la voi­là, là, entre les deux mon­tagnes
C’est elle, c’est bien elle

 

Mwen andri­va­ga­syon

 

Quelles voies as-tu sui­vies ?

 

 

Boulevards, métro, trams et funi­cu­laires

un stra­pon­tin s’adosse aux parois
de crainte d’être sur­pris
quel enne­mi der­rière toi ?

métros, trams et funi­cu­laires

kité kab­wa lari Bastè

 

quit­tée la tran­quilli­té des terres hautes
et les odeurs fraîches
herbes écra­sées cochlaïa et gly­cé­rine

« et l’eau encore était du soleil vert »  dit L’éloge

quit­té leur ennui aus­si
et l’attente dans le ciel bas du soir

revoir les matins jaunes
rou­geoyant sur les mers

« et la jour­née est enta­mée
le monde n’est pas si vieux que sou­dain il n’ait ri » dit-il, encore

les jours se sont ridés à ton départ
mal­gré l’apparence immo­bile

les barbes au rebord des murs
se sont fri­pées
sous ton regard dis­trait
l’oiseau s’est tu dans les forêts
ses plumes mul­ti­co­lores ont embras­sé la nuit
ont visi­té les sou­ter­rains
à ta recherche

 

 

 

Boulevards, métros, trams et funi­cu­laires

Ainsi en temps anciens

par­tir

voya­jé

par­tir

voya­jé

 

pour fuir la honte.

 

Quelle faute t’éloigne du pays ?
Toi,
un enfant dans le ventre
ou toi
l’erreur  comp­table
ou toi
un amour contra­rié
toi, oui, toi
la faim au ventre
et toi
qui frère de rats
dans le ventre d’un navire
fuis loin du désir de tuer.

 

 

Dévirer, virer,

rou­vi­rer

Remettre pied sur terre
Piéter

Viré pyé­té ?

 

Dans l’attente,
seul le désir

Pays rêvé

pit­to­resque…
images et sou­ve­nirs

tu te sou­viens ?
une tra­lée de men­songes

autre­fois…
Un cata­logue d’idées fausses

en ce temps-là…
un wélé­lé de gestes arrê­tés

le jour où nous sommes par­tis…
un calen­drier de cer­ti­tudes usées

Pays-men­ti

Pour moi, j’ai reti­ré mes pieds…

 

 

 

Lorsque le son inci­sif d’un avion
lorsqu’une barque au loin­tain
lorsque la terre qui s’avance
lorsque les villes qui se pré­cisent
lorsque le pied posé

la cha­leur s'engouffrera en toi
gon­fle­ra tes veines
d'une joie étouf­fante
tu par­cour­ras les quais
Delgrès,
les bou­le­vards
Légitimus
les grandes artères
Achille-René Boisneuf
les rues
Mortenol
Amédée Fengarol
les places
Gourbeyre
les rond-points
Ignace

lorsque tu auras cru
Pays-men­ti
car insuf­fi­sam­ment vu
et si mal regar­dé
par ton désir étour­di de bon­heur

après seule­ment

ou ké pyé­té

tu ouvri­ras les yeux

lè ou ké wou­vè zyé
an ti larèl lapwent
an ti wèt ka fofi­lé pa dèyè
ti-wèt gran van mété dèwo

tu ouvri­ras les yeux
sur  les ruelles insanes
mises au jour par grand vent
étroi­tesses et pus­tules plan­quées dans le silence

pas de plon­gée du jaune sur les mers
non pas le ciel trop bleu
non pas, non pas
le blanc de ces bâti­ments fiers,
non
plu­tôt le gris des bois usés
lavés des pluies
la cou­leur fauve des cases aban­don­nées
et des bal­cons rouillés
et la faim, tue
comme un reproche
per­sonne ne meurt de faim dans ce pays
juste à la limite de l'inanition
dans des 206 flam­bant neuves
quelques billets par mois
et puis silence  ( ! Pé sèk !)

enfin
tu auras accos­té.

 

 

Ne crois pas
les véhi­cules qui engorgent les routes
ne crois pas l’air cli­ma­ti­sé
ne t’arrêtes pas aux beaux hyper­mar­chés
et cette bouffe qui déborde
dégorge son arro­gance de pays riche
ne monte pas les vitres du 4×4 (kat­kat)
ne fixe pas les jambes et leurs effets étour­dis­sants
ne laisse pas les hanches t’embrouiller
et les fesses ser­rées dans des bus­tiers étroits
ni les corps qui débordent
te détour­ner
des flaques de boues
des canaux qui emportent les corps
par temps de pluie

 

(lodè kan­nal Raizet
lodè la pwent jar­ry
lodè déchaj an hotè Zabitans)

 

N’accorde pas foi aux ripailles
qui se suivent de décembre à avril
Pâques sur les plages (Ah, Damas !)
la soif sait bien se tra­ves­tir
belle et déli­cate for­fai­ture.

 

 

Seule une jeu­nesse irri­tée
toise l’arrogance
menace d’un regard
à grands fra­cas de moby­lettes tra­fi­quées
dans les ruelles désertes
seule cette jeu­nesse
traque la dif­fé­rence mas­quée
tente de la réduire au silence

furie
les armes lardent
les armes poi­gnardent
piquent
découpent
vrillent
soufflent la vie

 

avè mi nou
sé nou kila

oui, nous sommes là
main­te­nus
en sus­pens
et le soleil

gran solèy tou bonn­man

vire et volte
et c'est ça, oui, c'est ça
comme ça
belle ban­lieue des tro­piques
ici
des jeunes hommes péta­radent
devant femmes en stu­peur
devant hommes silen­cieux
ici
les plus âgés rêvent leur pas­sé

il fut un temps

konv­wa
koud­men
lafan­mi
frè an mwen
lézonm
timal
sé nou menm ki la
pa ni biz­wen varé
sé yon a lot
on men ka lavé lot
antan­lon­tan
kon­frèd­man­ti

Pays-men­ti !

 

 

 

Une faille sou­ter­raine
creuse les temps à venir.

Riche notre terre

encore dotée
ah oui,
de plantes à pro­fu­sion
ficus qui attaquent les nuages
pal­miers puis­sants

oui
riche

de lianes en coins et recoins
une débauche de vert et d'eau
sur les pierres, les arbres

encore riche

de tuber­cules empoi­son­nés
plan­ter hors-sol, peut-être ?

riche notre pays
de voi­liers qui se bercent
à dis­tance du Carénage
familles dis­crètes
qui dimanchent à l’ilet Caret (Ah ! Damas, tou­jours !)
messes pri­vées
à l’auvent des cha­pelles intimes
et puis l’indifférence
grillages fer­més sur jar­dins enchan­teurs
la paix la paix la paix dans l’ignorance

 

 

Alors sous le silence
la faille qui s’élargit
rêve d'un envol de mouches
sur les corps

 

sou­prann
cha­vi­ré ko
cha­wayé zo
chik­tayé labi­tid

 

et cela aus­si
vol­cans
sou­bre­sauts
chan­ge­ments d'humeurs

le feu qui couve
est la patience de l’île
et celle des hommes aus­si

de petits tres­saille­ments
en grands effon­dre­ments
les hommes s’accordent à leur sous-sol
s’adossent à la har­diesse de leurs mornes
s’accouplent à la furie de leurs mers
et se nour­rissent
obs­ti­né­ment
de la sub­stance d’une île qui tait ses explo­sions
et les cajole en gro­gne­ments sourds

 

Apatoudi
Mmh, ou kom­prann di
Mmh, Pra kwè di
Ou tann di
Nou abo di
Nou ja las di !
Défyé’w !

 

 

Alors
pyé­té, oui,
en pays libé­ré des sou­ve­nirs
en pays vrai
sans kab­wa ni kat­kat

Piéter en pays au-delà
plus grand plus haut
déli­vré de l’enfance

Prendre pied en pays tel-quel
qui d’un pas déjà vieux
porte sa charge de bour­geons nés
sur toutes terres et sur tous conti­nents
Demain.

 

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