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Quatre à quatre

Par |2018-11-19T10:22:03+00:00 5 juin 2014|Catégories : Blog|

 

                                    1

Voici que le mis­tral a des quintes de toux
Et que la moindre feuille en devient convul­sive.
Il tour­mente la tuile, arrache la les­sive,
Plaque sur l’horizon la bosse du Ventoux.

                                     2

Des fleurs dont j’ignore le nom, dans l’herbe folle,
Me regardent pas­ser de leurs beaux yeux d’azur.
Si je le connais­sais, y per­drais-je ? – À coup sûr
Le sen­ti­ment d’avoir appris à leur école.
 

                                   3  

Le monde était plus vaste au temps des Gionos
Et la Provence plus âpre­ment roma­nesque.
Quelle hor­reur, les fau­bourgs égre­nés de Manosque ;
Quel ennui, ces nou­veaux contes régio­naux.
 

                                     4

De la Sainte-Victoire une brume, aujourd’hui,
Ne garde qu’une trace à peine rose, comme
Si, dans la nuit, Cézanne avait pas­sé la gomme
Ou glis­sé le modèle au fond de son étui.
 

                                      5

Le ciel était si clair encore, ce matin,
Qu’il sem­blait appe­ler le vent et les orages.
Si pai­sible que fût celui de mon des­tin,
Il s’est vite rem­pli d’ombres et de mirages.
 

                                      6

À pré­sent vul­né­rable au talon, comme Achille,
Je vais à pas comp­tés, qui fus jadis agile.
Je ne vois plus très bien, je n’entends plus beau­coup,
Hors le nimbe de l’aube et l’appel du cou­cou.
 

                                        7      

Vivre est une façon d’abolir le pos­sible.
Mais chaque nuit je rêve et com­bine autre­ment
Divers mor­ceaux du puzzle où mon che­mi­ne­ment
S’inscrit dans le réel et dans l’irréversible.
 

                                        8 

Annette, Jacqueline, et Michèle, et Monique
Nicole, Hélène (vous, peut-être, et qui demain ?)
Recomposent les traits de mon amour unique,
Son sou­rire qui ment, la dou­ceur de sa main.
 

                                        9

On devrait n’aimer qu’une fois, ou n’aimer point,
Sinon la poé­sie ou la mathé­ma­tique.
Et pour le reste avoir la ver­tu du pin­gouin
Bipède et mono­game. Au sur­plus, c’est pra­tique.
 

                                         10

Tel fut d’ailleurs, je m’en avise, mon ins­tinct :
J’aimai les vers, par­fois les jeux pré­cis des nombres.
Comment alors sai­sir ce qu’à de peu cer­tain
L’algèbre de l’amour, ses vol­tiges, ses ombres ?
 

                                         11

Celle que sans espoir j’aurai le plus aimée,
Son manque s’était fait en moi si per­ma­nent
Qu’il en avait acquis le pou­voir rayon­nant
D’une pré­sence à tout moment réani­mée.
 

                                         12

Ce sublime rap­pelle une chan­son cynique
Dont la suite se perd dans un lala­la­la,
Et qui dénonce un trait de l’amour pla­to­nique :
« Je t’aime encore mieux quand tu n’es pas là ».
 

                                         13

De la beau­té qu’au détri­ment de sa magie
Le désir accom­pli trans­forme en éner­gie
Je vou­lais ne sai­sir que les pures auras.
Or un tiens vaut, dit-on, mieux que deux, tu l’auras.
 

                                         14 

Mais avoir une femme, au vrai, quelle infa­mie,
Et que nous reste-t-il quand les sens se sont tus ?
– À consen­tir au jeu tru­qué d’ami-amie.
Ce sont elles, alors, je crois, qui nous ont eus.
 

                                         15

À ceci près qu’un peu de l’aura nous écure
Du mal que la ran­cœur du corps nous a coû­té,
Comme un ange veillant sur cette part obs­cure
Qui, sans désir, laisse un tour­ment d’amputé.
 

                                         16

Je t’aime n’est ain­si peut-être qu’un je m’aime,
Et l’aimée un pré­texte, un simple sub­sti­tut
De cet amour de soi qui souffre encore, même
Quand le vous cir­cons­pect cède aux élans du tu.
 

                                         17

Ménageons donc la bête, et qu’elle ait son content
Mais ne se mêle plus des affaires de l’ange.
Vouloir les accor­der, c’est ris­quer un mélange,
Comme de marier la licorne et le taon.
 

                                          18  

Et soyons indul­gents, jusque dans ses écarts ;
Pour l’âme volon­tiers encline à la tem­pête,
Car il faut avouer aus­si qu’elle s’embête
Et rue à les cas­ser, par­fois, dans les bran­cards.
 

                                          19

Plus fri­vole que lui, beau­coup moins dog­ma­tique
Mais un peu plus pré­coce, à l’âge de huit ans,
Comme Dante j’ai vu la figure mys­tique
Et demeure le plus naïf des débu­tants.

                                          20

Elle m’a pré­ser­vé du genre Pompadour
Ou Carmen, mais sou­mis à la Dame hau­taine
Ou sans mer­ci. Courons alors la pré­ten­taine,
Ô ber­gères, secours bénis du trou­ba­dour.

                                         21

J’aime écrire des vers comme un autre jar­dine
C’est tra­vailler sans fruit, œuvrer comme on s’endort
Le soir, sous le cou­vert d’arbres ruis­se­lants d’or
Que d’autres ont plan­tés. N’importe : qui dort dîne.

                                         22

Et je vou­drais mou­rir comme on referme un livre
Que l’on n’a plus besoin de relire : on en sait
Chaque page par cœur et cha­cune délivre
Du long sou­ci de vivre et savoir ce que c’est.
 

                                           23           

Sur le fond, je m’accorde avec Monsieur Jourdain :
Tout ce qui n’est pas vers, et vers exact, est prose.
Mais, qu’on le laisse en friche ou l’amende, l’arrose,
La rose peut sur­gir du sol de tout jar­din.
 

                                              24

Car à quoi bon aller à ligne, si rien
Que notre fan­tai­sie en décide ? La règle
Qui sou­met le chan­geant fluide aérien
Vaut pour le san­son­net, le paon, la buse, l’aigle.
 

                                               25

Mais le culte du vers ni la désin­vol­ture
Ne donnent du génie. Il fau­drait en avoir
Avant de s’engager dans la mésa­ven­ture
De rou­cou­ler sans voix, babiller sans bavoir.
 

                                               26

On aime navi­guer sur une mer étale.
La houle seule auto­rise de beaux effets
D’écume, de rou­lis. La bour­rasque est fatale
À ceux qu’un mal de mer révèle contre­faits.
 

                                                27

On ne gou­verne rien. Si l’on est gou­ver­né,
Dieu sait quel mau­vais tour la muse volu­bile
S’apprête à nous jouer tan­dis que l’on jubile.
Mieux eût valu sans doute en être aban­don­né.
 

                                               28

Elle peut se conduire aus­si comme ces pions
Iniques, tou­jours prêts à nous col­ler cent lignes.
Plutôt que les bâcler, nous devons res­ter dignes
De l’orgueil du péché qu’ainsi nous expions.
 

                                               29

On n’est jamais un pur et simple exé­cu­tant.
Mais se vou­loir en tout rare, un inor­tho­doxe
Virtuose d’un art sans contraintes, autant
Jouer du vio­lon avec des gants de boxe.
 

                                                30

En Suède, j’ai lu, dans un humble mur­mure,
Mes vers, là-même où l’ont débat du Prix Nobel.
On était douze ou treize, et j’ai reçu ce bel
Hommage – c’est cho­li – d’une dame un peu mûre.
 

                                              31

De quelques mots dis­tincts de poids et de métal
Réunis par l’aimant sou­ve­rain de la rime,
Parfois le sceau d’un dieu sur la page s’imprime.
Dans le pos­sible gît le secret du fatal.
 

                                              32

Si tu ne sais, rimeur, où ton vers rebon­dit
La rime, elle, le sait, et long­temps à l’avance.
Ta liber­té se tient toute dans sa mou­vance.
Écoute-là. Le sourd seul se croit plus har­di.
 

                                              33

La langue est un nuage où l’éclair se pré­pare
Et naît d’un choc bru­tal entre ces deux degrés :
Un excès de cha­leur que sou­dain désem­pare
Celui de la froi­deur du mètre aux pas sacrés.
 

                                             34

Poète, eh, laisse un peu ces airs de pytho­nisse
Et de vou­loir dorer les clous de ton bazar,
Même si cet aveu te vaut une jau­nisse,
Reconnais-toi l’enfant de Paresse et Hasard.
 

                                            35

Le savant nous apprend que chaque par­ti­cule
Est une onde, et chaque onde inonde tout un champ.
Croire qu’un vers, par­fois, s’accorde avec le chant
Qui ravit l’univers, est-ce si ridi­cule ?
 

                                              36

Car enfin si Dieu même est avant tout le Verbe,
Peut-être, par ins­tants, bégayons-nous pour lui
Ce qu’il nous a lais­sé cher­cher sous ce qui luit :
Un coin d’ombre à l’abri de quelques touffes d’herbe.
 

                                                  37

Tel croit que l’univers est une illu­sion,
Tel autre voit par­tout une preuve contraire
Et j’emprunte à cha­cun ma propre vision
Des choses. C’est un bon moyen de se dis­traire.
 

                                                    38

Par exemple d’avoir, d’un seul coup de rabot
Maladroit enta­mé son pouce. Ou lais­sé frire
Son âme sur le gril à cause d’un sou­rire
Qu’on n’emportera pas dans l’ombre du tom­beau.
 

                                                    39

Mais si vivre est rêver, même à l’état de veille,
À quoi m’éveillerai-je en ces­sant de son­ger ?
À la clar­té sans feu dont on nous dit mer­veille ?
Au pur pro­fond som­meil sans pâtis ni ber­ger ?
 

                                                     40

De la même façon, d’ailleurs, on fini­ra.
Or j’entends dire aus­si que l’on réca­pi­tule
Toute sa vie avant d’avaler la pilule
Fatale, que l’on fût sans tache ou scé­lé­rat.
 

                                                     41

À la longue pour­tant je m’en suis convain­cu :
Il se peut qu’au moment d ‘éva­cuer la piste,
Plutôt qu’à ce flash-back inté­gral on assiste
Au défi­lé de tout ce qu’on n’a pas vécu.
 

                                                     42

Mais avant que de vivre, ou de rêver, qu’étais-je ?
Quel pos­sible déjà dans le jeu conte­nu,
Qui, long­temps dif­fé­ré par un hasard stra­tège,
Se révèle, joué, nul et non ave­nu.
 

                                                      43

Malgré moi, je me sens obs­cu­ré­ment com­plice
Des plans qu’il a sans mon adhé­sion dres­sés
Pour que tout le pos­sible émerge et s’accomplisse.
Hors du temps, ni les dieux ni Dieu ne sont pres­sés.
 

                                                      44

Et quand leur volon­té, dans la matière brute,
Hante une nuit pro­fonde et qu’agite un grand vent,
C’est aus­si pour rêver que sa pesan­teur mute
En buée où naît l’âme instable du vivant.
 

                                                       45

Tout paraît et s’efface à la même seconde.
Et de l’effacement en même temps le monde
Resurgit, rouvre et clôt d’autres et mêmes yeux
Pour de mêmes amours, d’autres mêmes adieux.
 

                                                       46

Ici, le phé­no­mène appa­raît sans mys­tère
Comme s’il s’exondait du fond de l’océan
Qui recou­vrit long­temps l’horizon pla­né­taire
Et semble désor­mais plus vieux que le néant.
 

                                                       47

C’est qu’il est jeune et vieux à la fois, comme l’heure
Qui passe d’heure en heure et fuit en ondu­lant
Sur une houle dont le bal­lant ne nous leurre
Qu’à demi, car le rythme en est rapide et lent.
 

                                                       48

Il est celui du temps qui va vite et lam­bine
Et qui, déjà pas­sé, renaît tou­jours à neuf,
Œuf sor­ti de la poule et poule de son œuf,
Fil docile aux deux sens où tourne la bobine.
 

                                                         49

L’instant même où l’on sait qu’elle s’arrêtera
Semblera frais éclos sous les astres, comme une
Fleur can­dide sou­mise à la règle com­mune :
Tout s’en va sans par­tir (c’est comme à l’opéra).
 

                                                          50

J’ai cou­ru deux cents vers comme si, quatre à quatre,
Je me pré­ci­pi­tais le long d’un esca­lier,
Là man­quant une marche ou sau­tant un palier,
Vers un rez-de-chaus­sée où pend cette pan­carte :

                                                                         FIN

 

Puimichel, 21-30 avril 2014

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