> Quatre poèmes traduits par Béatrice Machet

Quatre poèmes traduits par Béatrice Machet

Par |2018-08-19T17:50:44+00:00 8 septembre 2014|Catégories : Blog|

 

Equinox

I must keep from brea­king into the sto­ry by force
for if I do I will find myself with a war club in my hand
and the smoke of grief stag­ge­ring toward the sun,
your nation dead beside you.

I keep wal­king away though it has been an eter­ni­ty
and from each drop of blood
springs up sons and daugh­ters, trees,
a moun­tain of sor­rows, of songs.

I tell you this from the dusk of a small city in the north
not far from the bir­th­place of cars and indus­try.
Geese are retur­ning to mate and cro­cuses have
bro­ken through the fro­zen earth.

Soon they will come for me and I will make my stand
before the jury of des­ti­ny. Yes, I will ans­wer in the clat­ter
of the new world, I have bro­ken my addic­tion to war
and desire. Yes, I will reply, I have buried the dead
and made songs of the blood, the mar­row.

 

Equinoxe

Je dois me gar­der de faire irrup­tion en force dans l’histoire
car si je le fais je me retrou­ve­rai avec une mas­sue en main
et la fumée du cha­grin titu­bant vers le soleil,
ta nation morte à tes côtés.

Je conti­nue de mar­cher bien que cela fasse une éter­ni­té
et de chaque goutte de sang
jaillissent fils et filles, arbres,
une mon­tagne de pleurs, de chan­sons.

Je vous raconte cela depuis le cré­pus­cule d’une petite ville du nord
pas loin du lieu de nais­sance des voi­tures et de l’industrie.
Les oies reviennent pour s’accoupler et les cro­cus
ont per­cé la couche de terre gelée.

Bientôt ils vien­dront me cher­cher et je me tien­drai
debout devant le jury du des­tin. Oui je répon­drai dans le fra­cas
du nou­veau monde, j’ai bri­sé mon addic­tion pour la guerre
et le désir. Oui, je répli­que­rai, j’ai enter­ré les morts,
et du sang j’ai fait des chan­sons : la moelle.

 

Eagle Poem  

To pray you open your whole self
To sky, to earth, to sun, to moon
To one whole voice that is you.
And know there is more
That you can’t see, can’t hear ;
Can’t know except in moments
Steadily gro­wing, and in lan­guages
That aren’t always sound but other
Circles of motion.
Like eagle that Sunday mor­ning
Over Salt River. Circled in blue sky
In wind, swept our hearts clean
With sacred wings.
We see you, see our­selves and know
That we must take the utmost care
And kind­ness in all things.
Breathe in, kno­wing we are made of
All this, and breathe, kno­wing
We are tru­ly bles­sed because we
Were born, and die soon within a
True circle of motion,
Like eagle roun­ding out the mor­ning
Inside us.
We pray that it will be done
In beau­ty.
In beau­ty.

Poème aigle

 

Pour prier tu ouvres ton être en entier
Au ciel, à la terre, au soleil, à la lune
A une voix son tout qui est toi.
Et sache qu’il y a plus
Que tu ne peux voir, ne peux entendre ;
Ne peux savoir sauf en des moments
De crois­sance stable et dans les langues
Qui ne sont pas tou­jours son mais d’autres
Cercles de mou­ve­ment.
Comme l’aigle ce dimanche matin
Au-des­sus de la Salt River. Il tour­nait dans le ciel bleu
Dans le vent, il net­toyait nos cœurs
de ses ailes sacrées.
Nous te voyons, nous voyons et savons
Que nous devons prendre le plus grand soin
Manifester la plus grande gen­tillesse en tourtes choses.
Respirer, sachant que nous sommes faits
De tout cela, res­pi­rer, sachant que
Nous sommes vrai­ment bénis car nous
Sommes nés et mour­ront bien­tôt à l’intérieur
Du véri­table cercle du mou­ve­ment,
Comme l’aigle enrou­lant le matin
En nous.
Nous prions que cela se déroule
Dans la beau­té,
Dans la beau­té.

 

This is my heart

 

This is my heart. It is a good heart.
Bones and a mem­brane of mist and fire
are the woven cover.
When we make love in the flo­wer world
my heart is close enough to sing
to yours in a lan­guage that has no use
for clum­sy human words.

My head, is a good head, but it is a hard head
and it wirrs inside with a swarm of wor­ries.
What is the source of this sin­ging, it asks
and if there is a source why can’t I see it
right here, right now
as real as these hands ham­me­ring
the world toge­ther
with nails and sinew ?

This is my soul. It is a good soul.
It tells me, “come here for­get­ful one.”
And we sit toge­ther with a lilt of small winds
who rat­tle the scrub oak.
We cook a lit­tle some­thing
to eat : a rab­bit, some sof­key
then a sip of some­thing sweet
for memo­ry.

This is my song. It is a good song.
It wal­ked fore­ver the bor­der of fire and water
clim­bed ribs of desire to my lips to sing to you.
Its new wings qui­ver with
vul­ne­ra­bi­li­ty.

Come lie next to me, says my heart.
Put your head here.
It is a good thing, says my soul.

 

Voici mon cœur.

 

Voici mon cœur. C’est un bon cœur.
Os et mem­brane humide et flammes
en sont la cou­ver­ture tis­sée.
Quand nous fai­sons l’amour dans le monde fleur
mon cœur est suf­fi­sam­ment près pour chan­ter
au tien dans une langue qui n’a pas cours
chez les mots humains mal­adroits.
.
Ma tête, est une bonne tête, mais elle est dure
et dedans vrom­bit un essaim de sou­cis.
Quelle est la source de ce chant,  ques­tionne-t-elle
et s’il y a une source pour­quoi ne la vois-je pas
ici, main­te­nant aus­si réelle que ces mains 
mar­te­lant le monde
de ses ongles et de ses ten­dons ?

Voici mon âme. C’est une bonne âme.
Elle me dit « viens ici toi l’oublieuse. »
Et nous nous asseyons ensemble en com­pa­gnie de petits vents
qui grincent en cadence dans le taillis de chênes.
Nous cui­si­nons un petit quelque chose de doux pour
la mémoire.

Voici ma chan­son. C’est une bonne chan­son.
Elle lon­geait éter­nel­le­ment la fron­tière du feu et de l’eau
grim­pait les côtes du désir jusqu’à mes lèvres afin de chan­ter pour toi.
Ses ailes nou­velles fris­sonnent de
vul­né­ra­bi­li­té.

Viens t’allonger près de moi, dit mon cœur.
Pose ta tête ici.
C’est une bonne chose, dit mon âme.

 

Perhaps the World Ends Here

 

The world begins at a kit­chen table. No mat­ter what, we must eat to live.

The gifts of earth are brought and pre­pa­red, set on the table. So it has been since crea­tion, and it will go on.

We chase chi­ckens or dogs away from it. Babies teethe at the cor­ners. They scrape their knees under it.

It is here that chil­dren are given ins­truc­tions on what it means to be human. We make men at it, we make women.

At this table we gos­sip, recall ene­mies and the ghosts of lovers.

Our dreams drink cof­fee with us as they put their arms around our chil­dren. They laugh with us at our poor fal­ling-down selves and as we put our­selves back toge­ther once again at the table.

This table has been a house in the rain, an umbrel­la in the sun.

Wars have begun and ended at this table. It is a place to hide in the sha­dow of ter­ror. A place to cele­brate the ter­rible vic­to­ry.

We have given birth on this table, and have pre­pa­red our parents for burial here.

At this table we sing with joy, with sor­row. We pray of suf­fe­ring and remorse. We give thanks.

Perhaps the world will end at the kit­chen table, while we are lau­ghing and crying, eating of the last sweet bite.

 

Peut-être le monde com­mence ici

 

Le monde com­mence à une table de cui­sine. Peu importe quoi, nous devons man­ger pour vivre.

Les dons de la terre sont appor­tés et pré­pa­rés, mis sur la table. Il en a été ain­si depuis la créa­tion et cela conti­nue­ra.

Nous chas­sons les pou­lets ou les chiens pour les en éloi­gner. Des bébés se font les dents à ses coins. Ils s’usent les genoux des­sous.

C’est ici que les enfants reçoivent les ins­truc­tions rela­tives à ce que veut dire être humain. Nous fai­sons des hommes à table, nous fai­sons des femmes.

A cette table nous bavar­dons, nous évo­quons le sou­ve­nir d’ennemis et les fan­tômes d’amants.

Nos rêves boivent du café avec nous alors qu’ils prennent nos enfants dans leurs bras. Ils rient avec nous de nous-mêmes déchus alors que nous nous ras­sem­blons encore une fois à la table.

Cette table fut une mai­son sous la pluie, un para­sol sous le soleil.

Les guerres ont com­men­cé ont fini à cette table. C’est un endroit où se cacher dans l’ombre de la ter­reur. Un endroit où célé­brer la ter­rible vic­toire.

Nous avons don­né nais­sance sur cette table et avons pré­pa­ré nos parents aux funé­railles.

A cette table nous chan­tons avec joie, avec cha­grin. Nous prions pour la souf­france et le remord. Nous remer­cions.

Peut-être le monde fini­ra à la table de la cui­sine, pen­dant que nous rions et pleu­rons,  que nous man­geons la douce et der­nière bou­chée. 

 

Traduction : Béatrice Machet

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