> Regards sur la poésie française contemporaine des profondeurs (2)

Regards sur la poésie française contemporaine des profondeurs (2)

Par |2018-10-15T17:07:14+00:00 25 novembre 2013|Catégories : Blog|

Comment se recon­naitre à tra­vers les élé­ments d’une bio­gra­phie ? Peut-on deman­der au poète s’il a des recettes à révé­ler, des secrets à dévoi­ler ?

Il aime­rait peut-être lais­ser dans une zone d’ombre cette part anec­do­tique ou cri­tique de lui-même. Elle n’est pas l’essentiel. Mais qu’est l’ « essen­tiel » ? En posant cette ques­tion le poète s’aperçoit qu’elle entraine d’autres ques­tions qui reculent sans cesse la défi­ni­tion exacte. Il sait que son domaine n’est pas celui du dis­cours ration­nel. Pourquoi emprun­te­rait-il aux cri­tiques ou aux phi­lo­sophes leur lan­gage ? Il n’aura pas assez d’une vie pour se créer un lan­gage, déses­pé­rant de lui don­ner cette per­fec­tion dont il rêve, et il ten­te­rait d’en cher­cher un autre ! Aussi, ne pour­ra-t-il que dire : voi­ci mes œuvres, c’est en elles seules que peut se trou­ver une réponse.

Quelques notes cepen­dant peuvent essayer d’éclairer le pro­blème. Veille, som­meil,  importe, les images affluent, mais ne consti­tuent pas encore une « écri­ture ». Celle-ci n’existera qu’après une plus nette émer­gence, née d’une décan­ta­tion. Ces images s’insèrent dans un rythme qui nait avec elles. Les refu­ser serait men­tir

Les mots viennent et leur cours les assemble. Il ne faut jamais oublier que les mots ont sou­vent moins d’échos pour ceux qui les lisent ou les écoutent que pour celui qui les écrit. Ce der­nier doit tou­jours y pen­ser et se méfier, en par­ti­cu­lier, de ce que le sens com­mun qua­li­fie de « poé­tique ». rien de plus hor­ri­pi­lant que ce qua­li­fi­ca­tif, qui parait enfer­mer le poème dans un domaine réser­vé. Réservé à quoi ? En géné­ral, à sa néga­tion même. La poé­sie doit désa­cra­li­ser le lan­gage et res­ter vraie, tou­jours plus près pos­sible des êtres et des choses.

En résu­mé : le poème n’a pas de des­ti­na­tion pré­éta­blie. Il est, dans le monde, un objet par­mi les autres objets. Avec une dif­fé­rence, essen­tielle : cet objet, par­fois, irra­die sa lumière sur les autres et sur­tout sur lui-même. Il se dénude en s’éclairant. Du moins telle est l’ambition de celui qui le crée.

Paul Pugnaud, texte pré­pa­ré pour l’émission de FR3 du 22 avril 1983

 

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Brouillon d’une lettre à Henri Frère, 25 novembre 1967

En réponse à une lettre dans laquelle celui-ci cri­tique les poèmes de P Pugnaud à la suite de l’envoi de « la nuit ouverte »

Extraits

Il est évident que ce que tu me dis d’une cer­taine obs­cu­ri­té de ma poé­sie me sur­prend. Je ne nie pas, remarque-le, qu’une telle impres­sion puisse s’en déga­ger pour cer­tains lec­teurs mais vrai­ment cela m’étonne, naï­ve­ment sans doute !

En aucun cas je ne recherche cette obs­cu­ri­té -si obs­cu­ri­té il y a- pour elle-même. Il me semble au contraire ten­ter tou­jours de suivre la ré   ali­té au plus près dans ses mani­fes­ta­tions les plus simples, les plus évi­dentes, les plus « concrètes ». Mais est-ce « un lan­gage clai­re­ment accor­dé » ? Peut-être pas car, en effet, comme tu le pré­vois je ne pense pas que la poé­sie doive être un lan­gage « logi­que­ment arti­cu­lé ». Il me semble même que c’est un des élé­ments qui la dif­fé­ren­cie de la prose. Tout certes est une ques­tion de mesure. A tes yeux je dois sou­vent dépas­ser cette mesure. Que sais-je ?

Je serai mois ferme pour la ponc­tua­tion quoique à vrai dire il me semble que l’absence de ponc­tua­tion doive par­ti­cu­liè­re­ment s’accorder avec cette concep­tion de la poé­sie. Si l’image et la musique (une musique qu’il s’agit-sans doute très pré­ten­tieu­se­ment- de vou­loir « per­son­nelle » non appuyée sur des « moules » de musique anciennes) priment je ne vois pas bien le rôle que peuvent jouer ici les points ou vir­gules nor­ma­le­ment à leur place dans un dis­cours des­ti­né à se « faire com­prendre » alors qu’ici il s’agit sim­ple­ment d’ « être ».

Un poème, à mes yeux, est un objet à prendre tel quel, un tout, qui n’explique rien, mais qui « touche » (ou du moins qui vise à cela).

Cette ques­tion de la ponc­tua­tion – non essen­tielle je te l’accorde – n’est donc pas aus­si gra­tuite qu’on pour­rait croire et le fait que depuis cin­quante ans (depuis Apollinaire je pense) bien des poètes la sup­priment n’est pas seule­ment une mode mais un trait entre autres, d’une expres­sion de la poé­sie.

Je dis bien une expres­sion. La poé­sie ne change pas mais son expres­sion oui qui est liée à chaque époque et c’est en cela seule­ment qu’elle peut avoir des racines. 

 

Recours au Poème remer­cie cha­leu­reu­se­ment Sylvie Pugnaud.

L'oeuvre de Paul Pugnaud est dis­po­nible auprès des édi­tions Rougerie

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Poèmes inédits de Paul Pugnaud

 

 

(8 )                            

11 jan­vier 1985

 

L’objet enfer­mé en lui-même
Finira par répondre
A la ques­tion
En rou­lant dans le feu
Une bûche épar­pille
Des étin­celles qui res­semblent
A la pous­sière de la vie

(83)                          

 6 mai 1985

 

De ces vielles murailles
Les pierres se détachent
Leur chute nous menace
Quand toutes les pous­sières
Se groupent en nuages
Un feu les habille et ses flammes
Transfigurent le jour

 

(233)  

 

7 décembre 1985

 

Piqué par les écla­bous­sures
Le feu s’étale sur le sable
Il éclaire les mains
Qui se tendent vers un visage
Marqué par un autre désir

(31)       

20 février 1986

 

Voir le jour
La paille ardente enflamme l’air
Ce feu couvre la mer
Où les vagues n’éclatent pas
Mais bercent l’insomnie sou­mise
Aux retom­bées de la lumière

 

 (115)      

18 sep­tembre 1986

 

La paresse de l’herbe
Accueillera la chute
Des pierres des­cel­lées

La réunion des ombres
Groupera les regards
Qui étein­dront le feu

 

(134) 

9 octobre 1986

 

Le poids de la lumière
Est plus lourd que celui
Qui s’appuie sur ces flammes

Prisonnier du som­meil
Un écran s’interpose
Et per­met de cal­mer
La vio­lence du feu

 

(153)

29 octobre 86

 

Traversons les bra­siers
Où cré­pitent les flammes
Ils entourent aus­si
Les corps qui se délivrent
Lorsque les mots per­dus
Calcinent nos dési­rs

 

 

Ces poèmes sont publiés avec l'aimable auto­ri­sa­tion de Sylvie Pugnaud.

 

 

 

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