> Réginald Gaillard, L’attente de la tour

Réginald Gaillard, L’attente de la tour

Par | 2018-02-21T18:25:45+00:00 22 décembre 2014|Catégories : Critiques|

 

                   Lire L’attente de la tour c’est entrer en lec­ture comme on entre en prière – se dis­po­ser à l’écoute atten­tive d’une voix de fin silence, celle même qui vibre dis­crè­te­ment, au cœur des poèmes de Réginald Gaillard, homme à genoux, ten­dus, bras au ciel ; celle qui se fait l’écho de « celles qui désor­mais appar­tiennent au silence – les vivantes comme les dis­pa­rues. » Mère, sœur, fille, amie … autant d’êtres chers qui sont de l’arche des vivants de ce monde ou de l’autre – autant de lumières aux­quelles nos exis­tences sont unies. Ecoutons le souffle des vers trem­bler de leur éclat pudique, et tou­cher en nous la corde la plus sub­tile : Ecoute le temps du silence /​ on croi­rait le para­dis. Ce para­dis espé­ré dans la brû­lure d’un feu pré­sent, Telle une lame rou­gie, un chant – celui du poète qui, ici, s’ouvre aux hommes, ses frères, avec l’amoureuse patience d’un cœur offert, et avec l’écharde dans la chair qui a lais­sé sa bles­sure à vif – Il reste à par­ta­ger les larmes de sang d’un ciel écor­ché –. Oui, d’un lieu que nous ne sau­rions nom­mer, quelqu’un nous appelle à la lec­ture des psaumes /​ nuit après nuit. Ce para­dis qui naît en ces paroles pré­caires – où larmes de peine et de joie, vie et mort se mêlent en une action de grâce – là, dans ce geste aban­don­né de la femme « qui de son che­val caresse l’encolure », ou « d’un homme per­du, les yeux /​ grands ouverts et la bouche hur­lante de fusion » – quelque chose, un rien, se brise – tombe en terre et porte le fruit d’humaine condi­tion et de grâce : Voici l’homme – un corps, une âme en offrande pour la vie des hommes, « pour que les mots de la prière portent au-delà ».

« J’ai croi­sé l’homme sans ombre. /​ A son pas­sage, je me suis retour­né – et j’ai cru ». Cet homme nous appelle, il est là, pré­sent, en nos angoisses, nos larmes rete­nues ou ver­sées, nos joies : Présence plus intime à soi-même que soi – voi­ci l’homme qui laisse tout à la fois le poète dému­ni et riche – riche d’autrui – riche du par­tage des voix, d’un chœur humain et divin à la fois. Car son pas défriche ; « ses mains sèment. /​ Son corps donne, là /​ où manque l’essentiel. Il n’a rien ; mais il est tout» Ce « tout » recon­nu et men­dié n’est-il pas ce « para­dis » unique et recher­ché ? Celui de l’attente de la tour – cette attente nour­rie à la Parole, à la Source – un para­dis auquel nous aspi­rons au plus intime de nous-mêmes – comme l’exprime l’impératif de la pre­mière per­sonne du plu­riel, Prions, qui, sous la plume de Réginald Gaillard, revient comme une exhor­ta­tion fra­ter­nelle – comme si, en ce fond, poé­sie et prière ne fai­saient qu’un – comme si, la parole humaine se lais­sait être espace vide, pro­fon­deur, matrice requise à l’inhabitation, à la plé­ni­tude d’une Parole qui la pré­cède et la fait naître comme elle naît en elle : « Je veux bien chan­ter pour toi, mais donne-moi tes mots, /​ ta musique, car mon ventre ne porte plus aucun fruit, /​ car mes mains sont mal­ha­biles et me tra­hissent » – Le poète qui se recon­naît pauvre, fra­gile ne s’en déses­père pas, mais se tourne vers celui qui n’a pas peur des cœurs des­sé­chés parce qu’Il les retourne, les opère à cœur ouvert. Réginald Gaillard se risque alors au com­bat avec l’Ange. Alors oui, « il fau­dra toute une nuit se battre … avec l’invisible » – qui, mal­gré nous, nous sau­ve­ra. Aucun regard rési­gné ici, aucune amer­tume ni aucun regret, mais une vie qui, dans la nuit, bat au pouls de l’homme qui est ce qu’il dit – une vie qui se fait tout entière poé­sie pré­caire, écri­ture de la faim, du cri, louange vibrante : « donne-moi à entendre ton chant /​ de louanges, pour pas­ser cette nuit : /​ qu’elle ne soit pas celle de ma perte, /​ et de la fuite de la mélo­die que je cherche. » En ces mains vides, en cette parole retrou­vée dans les sou­ter­rains de l’âme, quelqu’un « nous ras­sure et nous assure », nous comble d’un souffle secret : parole d’espérance, parole du tré­fonds qui pro­nonce le grand oui à la vie éter­nelle : « Amîn »  reve­nant comme un cri dans les poèmes d’Autour de la tour per­due tan­dis que ceux de Tableaux nous rap­pellent à la terre, à notre condi­tion d’homme mor­tel, au milieu des autres hommes : « c’est avec eux que je fini­rai, pour, enfin, com­men­cer de vivre, en vrai, dans la sim­pli­ci­té des gestes gra­tuits ». Le recueil de Réginald Gaillard nous conduit alors à « recom­men­cer », à rece­voir la force de la Parole qui nous élève et nous appelle à être ce sel. Car sans elle, sans la Parole, avec quoi sale­rons-nous ? « C’est, chaque matin, un che­min que nos pas /​ inventent dans le sou­ve­nir de Ta Parole ».

Alors, nous pour­rions nous ris­quer à dire que la mys­tique fonde l’écriture poé­tique de Réginald Gaillard avec l’élégante déli­ca­tesse des méta­phores qui sont l’expression d’une vraie pudeur dans la parole, une écri­ture tour­née vers l’intérieur qui donne à sai­sir une signi­fi­ca­tion nou­velle : l’importance divine du quo­ti­dien, la pré­sence du sacré dans le pro­fane. Jamais cepen­dant le poète « ne perd pied » : il reste pro­fon­dé­ment ancré dans sa condi­tion d’homme mor­tel – « Les cendres d’un abso­lu mor­tel fument encore. Je les regarde, atter­ré : c’est moi qui ai mis le feu ». Et c’est le prin­cipe même de son incar­na­tion qui déter­mine son écri­ture : « tra­ver­ser le désert n’est rien d’autre /​ que se tra­ver­ser, et se tuer, afin, dépo­sé, de renaître à la vie, les yeux clos, pour sen­tir mieux péné­trer le tran­chant de l’acier, acé­ré au silence de la prière, dans les chairs meur­tries. » Le poète qui parle peu de soi se rend atten­tif à ce monde, à ses ins­tants, heu­reux de petits signes de la pré­sence divine. Le che­min ne mène pas au temple, il est lui-même le temple, « avec, entre les lettres, les clés du royaume ». Ainsi la poé­tique de Réginald Gaillard comme poé­tique du dépouille­ment se révèle être une poé­sie pré­caire, une poé­sie où le peu signi­fie un tout dont la mesure est au-delà de toute mesure, un tout qui nous incombe et devant lequel nous nous tenons avec un res­pect reli­gieux : « Et toi, fébrile, qui bouillonnes dans tes esquisses. /​ Prends patience, pas à pas, /​ jusqu’à oublier le che­min qui mène à lui. »

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