> Rencontre avec Christian Prigent

Rencontre avec Christian Prigent

Par | 2018-02-23T13:29:35+00:00 15 juillet 2012|Catégories : Critiques|

La Vie moderne, que vous venez de publier (éd. P.O.L.), se déroule entre deux réfé­rences, Juvénal et Blaise Cendrars. Quelle est l’importance de ces repères dans votre poé­sie ? Pour le dire autre­ment, à quoi res­semble « le beau corps d’aujourd’hui » de Calliope enser­ré dans un cor­set pareil ?

 — Cendrars, c’est anec­do­tique. J’ai relu récem­ment, un peu par hasard, quelques uns de ses poèmes (beau­coup aimés quand j’étais jeune homme) et y ai trou­vé la phrase que je mets en exergue p. 141, parce que l’image à la fois douce et san­glante du bébé fraî­che­ment né me semble dire quelque chose de juste de ce qu’est pour nous le corps à la fois dési­rable et repous­sant de « l’actualité » vue par la presse.

Juvénal est un nom, emblé­ma­tique de la poé­sie « sati­rique » dont je me suis aper­çu, au fur et à mesure que j’accumulais les poèmes qui allaient consti­tuer le livre, que c’était ce que j’étais en train de faire : sar­casmes et iro­nie sur les appa­rences kitsch de l’actuel. Un chant, mais atter­ré, pro­fane, assis (« licet et consi­dere ») à hau­teur de la « res vera » : du réel tel que fixé en légende par les infos quo­ti­diennes.

 

Pourquoi le jour­nal ? Que dit la presse à la fois d’effrayant et de comique sur notre époque, sans même le savoir ?

— J’essaie de ne pas faire des « recueils » de poé­sie, mais des livres (com­po­sés). Diviser le livre selon des rubriques qui sont celles de la plu­part des quo­ti­diens (socié­té, poli­tique, culture, etc) était cohé­rent par rap­port au maté­riau trai­té. J’ai sur­tout tra­vaillé avec des cou­pures pré­le­vées dans Libération, qui est le jour­nal que je lis chaque jour — même si je lis aus­si, plus spo­ra­di­que­ment, Le Monde, L’Equipe, Ouest-France. Ces quo­ti­diens légendent les images (pho­tos) du monde dont ils sont cen­sés nous infor­mer : comme ils sont sta­tu­tai­re­ment sou­mis à une iden­ti­fi­ca­tion du pré­sent à l’ « actuel », du réel à la « réa­li­té » (la ver­sion tou­jours déjà idéo­lo­gi­sée et sym­bo­li­sée du réel), ils sur­lignent tou­jours des traits alter­na­ti­ve­ment san­glants, spec­ta­cu­laires, scan­da­leux, kitsch, jar­gon­neux, snob. D’où ce mixte constant de comique et de tra­gique : monde marrant/​monde navrant, comme je le met­tais déjà en scène dans le petit recueil  de mes chro­niques TV (Le Monde est mar­rant).

 

On est sai­si, en lisant votre recueil, par le para­doxe d’une pseu­do-forme rigide (trois qua­trains en hen­dé­ca­syl­labes) et la liber­té folle, l’étonnante inven­ti­vi­té qui en fait explo­ser le car­can. Il me semble que cela tient à la fois de la com­plexi­té mal­lar­méenne pour les jeux sur la syn­taxe, de la richesse éru­dite d’un Ponge sur le plan des échos lexi­caux, gra­phiques ou pho­né­tiques, mais aus­si de ce que l’on pour­rait peut-être appe­ler une cer­taine gra­tui­té ludique de l’Oulipo. Retrouvez-vous là quelque chose de votre tra­vail sur le lan­gage dans cette jonc­tion sin­gu­lière ? Comment cette tension/​torsion s’établit-elle au moment de l’écriture ?

— La forme n’est pas « pseu­do » rigide, elle l’est effec­ti­ve­ment. J’ai besoin de cette rigi­di­té ten­due, dense, intri­quée : c’est elle qui fait « forme », c’est-à-dire qui essaie de ne pas réduire  le poème à un ru répan­du sur la petite boue des confes­sions, des expres­sions sen­sibles, des décla­ra­tions furieuses et des énon­cés ora­toires (le pro­jet « sati­rique » s’y prête sans cesse). Mais, à l’intérieur de cette forme impé­ra­tive, j’essaie de fabri­quer du vivant, une vita­li­té interne à la forme. D’où le jeu pro­so­diques, les enjam­be­ments acro­ba­tiques, les rimes bouf­fonnes, le côté mul­ti­piste de la signi­fi­ca­tion, le tam­bou­ri­nage sonore déli­bé­ré, etc. J’aurais vou­lu que cette vita­li­té hété­ro­clite, bario­lée et caco­pho­nique consti­tue, bien plus que ce que les poèmes disent dans le détail de leurs signi­fi­ca­tions, une repré­sen­ta­tion syn­thé­tique et bouf­fon­ne­ment sur­li­gnée de ce monde dont les jour­naux nous disent qu’il est notre actua­li­té.

 

Vous avez un usage assez par­ti­cu­lier de la paren­thèse, qui joue sou­vent le rôle de méta­dis­cours cri­tique. En quoi cette mise à dis­tance, qui peut aus­si pas­ser par l’anglicisme et son effet fashion toc, est-elle néces­saire ?

— Anglomanies, fashion toc, angé­lisme bobo, jar­gon pub, toutes les ver­sions pseu­do-dan­dy du spec­ta­cu­la­ri­sé consom­mable, oui : c’est une pel­li­cule de veu­le­rie, de coquet­te­rie, d’inculture, de langue fast foo­dée, d’hédonisme ser­vile, de cynisme plou­to­crate qui fait embal­lage cel­lo­pha­né et mem­brane pro­phy­lac­tique entre « réel » (la suc­cu­lence cou­pable, l’hétérogène à tout, le mena­çant ver­tige du monde de nos plus pro­fondes expé­riences affec­tives et sen­so­rielles) et « réa­li­té » (la ver­sion édul­co­rée, homo­gé­néi­sée, enco­dée, mer­can­tile et publi­ci­taire qu’en donne la repré­sen­ta­tion quo­ti­dienne). Mettre des effets de « réel » entre paren­thèses dans la coa­gu­la­tion de la « réa­li­té », pour y faire trou, dis­tance et situa­tion (de) « cri­tique », oui, ce peut être un pro­jet d’écriture — il me semble même que c’est, osons dire tou­jours, celui de la « poé­sie ».

 

« … on dé /​ Sespère dans ces vir­tuo­si­tés ma /​ Thématiques d’illico pas virer gaga ». Pas virer gaga, non plus, de ces vir­tuo­si­tés poé­tiques ? Doit-on aujourd’hui cher­cher la poé­sie quelque part dans cette part congrue du lan­gage, entre indi­cible et inau­dible, soit à revers de toute impli­ca­tion lyrique ?

— Si « on » le « doit », je n’en sais évi­dem­ment rien. N’étant pas ce « on » et ne me sen­tant obli­gé à rien d’autre que ce à quoi me poussent mon angoisse, ma culture, mes dégoûts, mes éton­ne­ments et mes manies sty­lis­tiques, je creuse ces manies, c’est tout. Sans rien me refu­ser de ces « vir­tuo­si­tés » qui ne sont pas des orne­ments rhé­to­riques mais des outils pour épais­sir la résis­tance gogue­narde que la sin­gu­la­ri­té de l’énonciation « poé­tique » telle que je la conçois per­siste à oppo­ser au nap­pé du lieu com­mun : du par­ler média­tique pri­maire (idéo­lo­gi­sé, homo­gé­néi­sant, asser­vis­sant). Mais il ne s’agit pas, ce fai­sant, de récu­ser, ou d’assécher le « lyrisme » : c’est aus­si un « je » qui s’exprime dans et par cette épais­sis­se­ment résis­tant de la langue ; et c’est un « chant » qui s’y réi­fie, même si ce chant est anti-mélo­dique, savam­ment rugueux, grin­çant, bouf­fon, à mille lieues des enchan­te­ments du bel can­to.

 

Quelques récur­rences thé­ma­tiques semblent affleu­rer, le sexe, le corps per­for­mant, l’artifice, l’aveuglement du spec­tacle… La dimen­sion sati­rique vise-t-elle le faux géné­ra­li­sé qu’est deve­nu le monde moderne annon­cé par Debord ou bien la pau­vre­té de son lan­gage ? De quelle espèce de résis­tance, de refus même, la poé­sie est-elle l’impossible trace ?

— Sexe, corps, spec­tacle, etc : c’est ce dont la presse traite prin­ci­pa­le­ment, c’est son fond d’obsession et de com­merce. Et c’est au corps de ces ques­tions, ou de ces thèmes, que le clin­quant mode de sa langue cherche à don­ner une vêture « actuelle » : dési­rable et inter­pré­table dans les termes de la cir­cu­la­tion mar­chande des pro­duits immé­dia­te­ment consom­mables ou pro­po­sés comme objets de dési­rs plus ou moins acces­sibles (objets de dis­trac­tion, de culture, de pen­sée et de savoir y com­pris). On ne sau­rait dire que ces vêtures consti­tuent des « faux », des masques, des dégui­se­ments. Elles consti­tuent, comme tout effort de réajus­te­ment des repré­sen­ta­tions, un « moment du vrai » — et la pau­vre­té même de la langue qui crée ces parures et ces masques de paco­tille est une condi­tion de l’apparition de cette véri­té en tant qu’utile (sim­pli­fiée, homo­gé­néi­sée, lisible, consom­mable). Ce pour­quoi ce n’est pas le « faux » ou le « men­songe », qu’il faut en l’occurrence com­battre, mais l’absolutisation du pro­vi­soi­re­ment et par­tiel­le­ment vrai en norme modé­li­sante exclu­sive et immuable (la mode, par exemple, dans tous les domaines où elle dicte sa loi, ne tient qu’à éri­ger sa loi, d’autant plus contin­gente que fugace, en impé­ra­tif trans­cen­dant face auquel fleu­rissent, éter­nel­le­ment cou­pables même si indif­fé­rents à la loi, le dépas­sé ou le « rin­gard »).  Ce com­bat n’en passe pas par la « dénon­cia­tion » (en poé­sie, en tout cas — même « sati­rique ») mais par une sorte de gros­sis­se­ment homéo­pa­thique des effets, qui essaie de rou­ler tout ces minus­cules abso­lus (normes morales, consen­sus cultu­rels, oukases des modes, cor­rec­tion poli­tique, etc) dans une farine de rela­ti­vi­tés bouf­fonnes.

 

On sait l’importance de la musique et de l’oralisation dans votre tra­vail. Faut-il lire à voix haute les poèmes de « La Vie moderne » ? Pensez-vous vous-même les faire entendre un jour ?

— Les poèmes de ce livre (comme ceux, un peu avant, de Météo des plages) sont plu­tôt faits, déli­bé­ré­ment, pour ne pas êtres « lisables » : pour qu’il soit impos­sible, en tout cas dif­fi­cile, de les lire à haute voix. Le choix du mètre impair, d’une pro­so­die com­plexe (qui ne coïn­cide que fort peu avec la syn­taxe), de mots décou­pés en tranches syl­la­biques, d’une par­ti­tion non mélo­dique (à la fois atone et caco­pho­nique), d’une mul­ti­pli­ca­tion des pistes simul­ta­nés de signi­fi­ca­tion — tout cela est des­ti­né à empê­cher ou en tout cas à rendre frus­trante et fina­le­ment sans objet l’oralisation de ces poèmes.

 

 

Propos recueillis par Frédéric Aribit