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République Terre d’Odile Caradec

Par |2018-08-18T20:42:07+00:00 14 avril 2014|Catégories : Blog|

 

Ce recueil publié en Allemagne chez Odile Verlag donne une impres­sion de déjà vu. Ce n'est que pure­ment visuel car les poèmes qui le com­posent me sont, pour la plu­part, incon­nus. Mais l'allure géné­rale de cette édi­tion bilingue rap­pelle étran­ge­ment les livres que publiait à l'enseigne des Éditions en Forêt le regret­té Rüdiger Fischer… C'est d'ailleurs ce der­nier qui a tra­duit en alle­mand les poèmes d'Odile Caradec. Il faut arri­ver à la page 183 pour que les choses s'éclairent. Dans un Hommage à Rüdiger Fischer, Odile Caradec écrit : "C'est grâce aux tra­duc­tions de Rüdiger Fischer res­tées inédites que ce livre peut paraître aujourd'hui." (Elle avait publié quatre livres chez Verlag Im Wald). Mais elle n'en dit pas plus. Il faut tom­ber par hasard sur un papier paru dans La Nouvelle République du 28 décembre 2013 pour décou­vrir l'histoire du pré­sent livre. Une admi­ra­trice (par ailleurs pro­fes­seur de vio­lon à Hambourg)  d'Odile Caradec (qui joue du vio­lon­celle), ayant "enten­du par­ler de cette der­nière dans des articles de l'hebdomadaire cultu­rel Die Zeit est venue [la] ren­con­trer à Poitiers". D'où la nais­sance de ce livre et… la créa­tion d'Odile Verlag ain­si nom­mée en hom­mage à l'auteur ! Et il faut aller à la page 196 de République Terre pour com­prendre qu'il s'agit d'une antho­lo­gie com­po­sée à par­tir de poèmes choi­sis dans cinq ouvrages parus de 1996 à 2003 en France et aujourd'hui épui­sés mais aus­si de trois ouvrages encore dis­po­nibles  dont l'un, Le Sang, Cavalier rouge (Sac à mots édi­tion, 2009) est déjà, en par­tie, une antho­lo­gie… C'est dire que les "anciens" lec­teurs d'Odile Caradec risquent de retrou­ver des poèmes déjà connus d'eux…Mais mieux vaut un plai­sir renou­ve­lé que pas de plai­sir du tout !

    Cette antho­lo­gie est donc une bonne façon de décou­vrir l'œuvre d'Odile Caradec. Le ton est don­né dès le pre­mier  poème par ces vers : "On m'a per­mis de m'appeler Odile /​ de com­men­cer mon nom par un  grand O /​ vide /​/​ Qu'aurais-je mis dedans sinon des cer­ceaux /​ et des ronds de cha­peaux"… Quand Rutebeuf écri­vait quelque sept siècles plus tôt : " O est rond. O ren­ferme en son centre un espace"… Odile Caradec aborde la réa­li­té sur le mode de la fan­tai­sie et l'on pour­rait mul­ti­plier les exemples. Mais cette fan­tai­sie qui confine par­fois à la (fausse) naï­ve­té ("Ô pré­cieux oph­tal­mo­lo­giste /​ garde tes forces vives /​ pour opé­rer la cata­racte /​  du gros œil du cyclope /​ (tu ne dois le rater)") dit aus­si la vieillesse et la fin iné­luc­table qui l'accompagne. Cela donne alors des poèmes poi­gnants comme ce Violon désac­cor­dé qui com­mence ain­si : "En ce pays les femmes meurent /​ de la lente lente mala­die d'Alzheimer /​ On les voit par­cou­rir les allées de sable du temps /​ dans les manches vides du temps" ou comme celui sans titre qui s'ouvre par ces vers : "La mort se rap­proche et prend bien soin de nous /​ avec de longues pauses des sif­fle­ments d'orgue /​ On songe à Bach très vieux /​ il copiait la musique des autres". Mais l'âge qui s'installe est aus­si un moment de soif de vie, une occa­sion de pro­fi­ter des bon­heurs simples de l'existence ; ain­si, cette prière : "Ô archange fron­deur, laisse-moi /​ entendre encore une fois /​ le bruit de la mer en automne /​ je foule avec une telle gra­ti­tude /​ l'âme des feuilles en par­tance… "

    C'est qu'Odile Caradec sait aus­si faire preuve d'humour, ce qui est irrem­pla­çable par les temps qui courent, de cet humour que les tristes sires au pou­voir n'ont jamais réus­si à empri­son­ner, de cet humour qui tourne en déri­sion les choses les plus sérieuses de la vie.  Je mets très haut ces deux poèmes, Fuites douces et celui dont je reco­pie ici soi­gneu­se­ment l'incipit : "Arrêter sa voi­ture en plein champ /​ pis­ser tout dou­ce­ment /​ et puis se cani­ger dans sa voi­ture chaude /​/​ Emporter les étoiles dans ses mains /​ oublier les ver­tiges de faim et de froid /​ de soli­tude". Ces vers valent cent mille fois plus que les dis­cours rési­gnés des poli­ti­ciens, que les pro­pos men­son­gers des ministres et que les paroles sinistres de tous ceux qui ont renon­cé à chan­ger le monde…

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