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Retrouvailles à Paris

Par |2018-10-23T20:34:20+00:00 24 février 2013|Catégories : Blog|

 

Jadis je t’ai écrit de mau­vais poèmes
quand nous fai­sions du stop
depuis les majo­liques mul­ti­co­lores de l’Alhambra
qui ont fait dan­ser nos yeux
jusqu’aux ruelles de Fez
où les potiers tra­vaillaient dans l’argile jusqu’à la taille,
nous, por­tant tous deux nos sacs à dos sans bébé
à tra­vers le mas­sif de l’Atlas
éclai­ré par les étoiles
jusqu’à une constel­la­tion d’oasis au Sahara
où le soleil de juillet était si fort
qu’il t’a souf­fle­té le visage.
Nous avons atten­du vingt-deux heures
sur une route per­due en Algérie
secouant nos têtes à la vue de la seule cir­cu­la­tion :
un trou­peau de bre­bis.
Quand nous nous sommes quit­tés à Tunis
je me suis assis sur les marches les plus proches
et j’ai pleu­ré dans les paumes de mes mains.

Et main­te­nant, qua­rante ans plus tard,
est-il vrai­ment pos­sible qu’on se retrouve dans ton Paris ?
C’est comme si je te voyais dans une autre vie
où nous sommes morts et avons été réin­car­nés
en homme et femme entre deux âges —
toi, pro­fes­seur d’anthropologie
avec un appart plein
de coffres en bois cise­lés
pour trous­seaux de mariées,
de cous­sins de bro­cart,
de fla­cons en céra­mique
ver­nis­sée avec des cerfs et des pois­sons —
et moi, le fier père ou beau-père
de quatre enfants.

Nous sui­vons les méandres de la Seine tout l’après-midi,
le soleil semant des sequins
sur le fleuve.
Plus tard tu me donnes à man­ger
des confi­tures mai­son
que tu as conser­vées
en bocaux de verre épais,
abri­cots à la car­da­mome,
reines-claudes tel­le­ment délec­tables
qu’elles n’avaient presque pas besoin de sucre.

Est-ce qu’il reste encore quelque chose de nous
après qua­rante ans
quand les cel­lules mêmes de nos corps
ont été rem­pla­cées cinq fois,
quand l’imposante jus­tice envi­sa­gée par notre géné­ra­tion
s’est frac­tu­rée
en quar­tiers de com­pro­mis
et quand sur nos visages se voit l’usure
de quatre décen­nies
d’amis et de famille
qui sont par­tis ou n’y sont pas par­ve­nus ?
Qu’est-ce qui reste, sinon tes yeux
sem­blables au ciel de Paris en sep­tembre
et ta manière de rire d’un moment
juste parce qu’il est ce qu’il est.

tra­duit par Renée Morel et par l’auteur
 

 

Reunion in Paris  

 

Once I wrote you bad poems
while we hit­ch­hi­ked
from the mul­ti­co­lo­red tiles of the Alhambra
that made our eyes dance
to alleys in Fez
where pot­ters wor­ked waist-deep in clay,
the two of us car­rying our baby-less back­packs
across star­lit Atlas moun­tains
to a ring of oases in the Sahara
where the July sun was so strong
it slap­ped you in the face.
We wai­ted twen­ty-two hours
on a back road in Algeria,
sha­king our heads at the only traf­fic—
a herd of sheep.
When we par­ted in Tunis
I sat down on the nea­rest steps
and wept into my palms.

Now, for­ty years later,
could we real­ly be mee­ting in your Paris ?
It’s like seeing you in ano­ther life
where we’ve died and been rein­car­na­ted
as a middle-aged man and woman—

 

you, a pro­fes­sor of anthro­po­lo­gy,
with an apart­ment full
of woo­den trunks car­ved
for bri­dal trous­seaus,
bro­ca­ded pillows,
and cera­mic flasks gla­zed
with deer and fish ;
and me, proud father or step-
to four chil­dren.

We fol­low the bends in the Seine all after­noon
with the sun sprink­ling sequins
on the river.
Later you feed me
confi­tures de mai­son
you’ve pre­ser­ved in thick glass jars,
apri­cots with car­da­mom,
green Reine Claude plums so sweet
they hard­ly nee­ded sugar.

Is any part of us still left
after for­ty years
when the very cells of our body
have been repla­ced five times over,
when the towe­ring jus­tice our gene­ra­tion envi­sio­ned
has frac­tu­red
into neigh­bo­rhoods of com­pro­mise,
and our faces show the wear
of four decades

of friends and fami­ly
who’ve gone or didn’t make it ?
What’s left, if not your eyes
like September Paris skies
and your way of lau­ghing at a moment
just because it is what it is.

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