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Rilke à Venise.

Par |2018-07-08T12:36:39+00:00 8 mars 2014|Catégories : Blog|

 

Rilke à Venise.
Autour du livre de Marc Alyn, Venise démons et merveilles

 

 

Planètes, je secoue le tis­su de la nuit
entre mes mains qui pensent par silence
et vous tom­bez en fruits, en feuilles, en sable
dans la bouche inlas­sable des ruis­seaux.

Ici, où tout se joue près de l’arbre et de l’eau
sur cette étroite Terre ins­crite dans le verbe
à jamais au mot vert
l’univers infi­ni et ses océans d’astres
n’est que l’air qui com­mence
aux branches du ver­ger 

 

(Jean Orizet a rete­nu ce poème de Marc Alyn dans son antho­lo­gie thé­ma­tique Poésie de langue fran­çaise, Paris, éd. du cherche midi, 2013, p. 183.)
 

A lui seul, ce poème de Marc Alyn per­met de prendre conscience de ses affi­ni­tés élec­tives avec la poé­sie de Rainer Maria Rilke. Né en 1937, onze ans après la mort de celui qui, comme il le rap­pelle, s’éteignit en Suisse, à Val Mont, à l’âge de cin­quante et un ans seule­ment, atteint, d’une sep­ti­cé­mie fou­droyante due à une piqûre de rosier alors qu’il cueillait des fleurs, Marc Alyn semble clore ce poème sur un mot, « ver­ger », qui est, au plu­riel, le titre d’un recueil de poèmes fran­çais com­po­sé par l’écrivain d’origine autri­chienne dans les der­niers temps de sa vie, entre jan­vier 1924 et mai 1925.

Mais cette fin est une ouver­ture, et Marc Alyn la conçoit comme telle puisque c’est, même pas à ce que Paul Valéry a  appe­lé dans « Le Cimetière marin » (tra­duit par Rilke en alle­mand) « la nais­sance du vent », mais à « l’air qui com­mence /​ aux branches du ver­ger », que tout s’ouvre : das Offene, l’Ouvert, est essen­tiel dans la poé­sie de Rilke, et en par­ti­cu­lier dans ces deux recueils majeurs, publiés l’un et l’autre en 1922, qui sont les Elégies de Duino ou Elégies dui­né­siennes (tra­duc­tion lit­té­rale de Jean-Yves Masson pour Duineser Elegien) et Les Sonnets à Orphée (Die Sonette an Orpheus).

Bien des années aupa­ra­vant, comme le rap­pelle Marc Alyn, « le futur auteur des Sonnets à Orphée avait déjà per­çu à ses côtés la pré­sence de l’ange, iden­ti­fié tan­tôt à l’inspiration et tan­tôt à la mort » : l’Ange du Méridien, célé­bré dans les Nouveaux Poèmes (Neue Gedichte, 1907) après une visite de la cathé­drale de Chartres en com­pa­gnie d’Auguste Rodin, dont il était alors le secré­taire,

 

Ange sou­riant, sen­sible figure
bouche faite de cent autre bouches[1]

 

Précédemment, – Marc Alyn prend soin aus­si de le rap­pe­ler, Rilke avait reçu à Tolède la leçon de l’Ange du Greco, « d’essence fluide, fleuve ruis­se­lant entre les deux royaumes : l’ange dans le cercle le plus vaste de l’esprit, défaite et ascen­sion ». Mais c’est sur­tout à la fin de l’année 1911 et au début de 1912, que, comme l’écrit Marc Alyn, « le Messager ailé de Duino s’avère d’une autre trempe : sa mis­sion concerne Rilke per­son­nel­le­ment. Il a tra­ver­sé les espaces, les ciels, à seule fin de com­mu­ni­quer au poète des nou­velles de l’Ouvert et l’initier au verbe des étoiles ». Tel est le mes­sage de la pre­mière des Duineser Elegien :

 

Vienne le jour enfin, sor­tant de la voyance enco­lé­rée où je chante la gloire et la jubi­la­tion des anges qui l’agréent.

 

En 2005, Marc Alyn avait publié aux édi­tions de Bartillat un livre inti­tu­lé Le Piéton de Venise, « livre vivant », écri­vais-je en 2011, « sur une ville qui passe par­fois pour une ville morte »[2]. Il y évo­quait, dans la par­tie médiane, « Sept voya­geurs trans­fi­gu­rés » : Gabriele D’Annunzio, Joseph Brodsky, Richard Wagner, Byron, le baron Corvo (alias Frederick Rolfe), le des­si­na­teur Hugo Pratt et Ezra Pound. Il convient d’y ajou­ter Marc Alyn lui-même, ori­gi­naire de Reims, habi­tant aujourd’hui Paris (depuis 1987), après avoir choi­si de vivre pen­dant une tren­taine d’années dans une ville au Sud de la France, Uzès, mais amou­reux de Venise qui a été pour lui comme pour tant d’autres, la porte de l’Orient.

Emmanuel Hiriart, étu­diant la « géo­gra­phie sym­bo­lique » du poète dans ses œuvres en prose[3], met­tait l’accent sur ce qu’il a appe­lé la « ville palimp­seste », s’ouvrant comme un livre au sens ». Et Venise est en effet, comme l’a écrit Marc Alyn lui-même, la « ville livre par excel­lence, non seule­ment en rai­son du rôle capi­tal qu’elle joua dans le déve­lop­pe­ment de l’édition et de l’érudition gré­co-latine, mais pour des rai­sons qui échappent à la rai­son, liées à l’intuition magique, comme si quelque mes­sage cryp­té, d’ordre méta­phy­sique, était empri­son­né dans les pierres, exi­geant d’être libé­ré et tra­duit ».

Dans l’ordre de la créa­tion, Venise put deve­nir poème, « lan­gage par la média­tion du poète qu’elle méta­mor­phose ». Il y a donc pour Marc Alyn comme pour Rimbaud une alchi­mie du verbe. L’auteur d’Une sai­son en enfer et des Illuminations semble n’être jamais pas­sé par Venise, mais Marc Alain Fécherolle, qui a choi­si comme nom de plume celui de Marc Alyn a, comme le sug­gère Emmanuel Hiriart dans l’article cité, pen­sé à l’alyn, accé­lé­ra­teur des opé­ra­tions alchi­miques.

Tel est le che­min de la parole (c’est le titre d’un des pre­miers recueils de Marc Alyn, en 1954, avant même celui qui lui valut d’être cou­ron­né par le prix Max Jacob en 1957, à l’âge de vingt ans, Le Temps des autres). Telle est aus­si la manière de faire par­ler le silence ou, comme il le dit dans un recueil plus tar­dif, Infini au-delà, publié en 1973, de « se cou­ler dans le silence /​ Pour une éter­ni­té sans yeux ».

Au début de l’année 2014, Marc Alyn revient dans cette ville pleine de mys­tères en publiant, aux édi­tions Ecriture, un livre en prose de près de 350 pages, Venise démons et mer­veilles. Sur l’exemplaire qu’il a eu la géné­ro­si­té de m’adresser, il a ins­crit de sa main cette dédi­cace :

 

Pour Pierre Brunel, « Venise ville étrange où nul n’est étran­ger », bien cha­leu­reu­se­ment.

 

Alors que je venais de relire le très beau recueil de Giovanni Dotoli, Le pas­sage la nuit (édi­tions du Cygne, 2012) et de l’étudier en m’appuyant sur les quatre épi­graphes des quatre par­ties, toutes emprun­tées à Rainer Maria Rilke, aux Poèmes à la nuit qu’il offrit en 1916 à son ami, l’essayiste autri­chien Rudolf Kassner, et à d’autres poèmes qui en sont proches, j’ai été par­ti­cu­liè­re­ment atti­ré par l’avant-dernier cha­pitre du nou­veau livre de Marc Alyn, « Rilke, Duino, Trieste : fron­tières de Babel et de l’au-delà », avant cette manière de conclu­sion que consti­tue le der­nier cha­pitre, « Venise per­due et retrou­vée ».

J’étais pous­sé aus­si par la force du sou­ve­nir, par cet élan qui m’avait empor­té au cours de l’été 1960. Âgé alors de vingt et un ans, et for­te­ment mar­qué par le cours sur Rilke qu’avait don­né en Sorbonne mon maître Charles Dédéyan, j’étais par­ti, seul au volant de ma Fiat 500, de Cannes pour Duino, puis de Duino vers Vienne. Venise ne fut presque pour moi qu’un lieu de pas­sage tant j’avais hâte de décou­vrir au som­met de la falaise le châ­teau qui domine l’Adriatique et où, dès 1910, Rilke fut l’hôte de la prin­cesse Marie de La Tour et Taxis, une amie de Rudolf Kassner, ren­con­trée pour la pre­mière fois à Paris en décembre 1909.

De Janowitz, en Bohême, il lui écri­vait, le 30 août 1910 :

        

Chère Princesse,

Je suis tout entier à ima­gi­ner l’instant où vous rece­vrez cette lettre à Duino, je vois votre petit royaume là-haut, cet uni­vers tout habi­té et dense de sou­ve­nirs avec la fenêtre don­nant sur l’immensité ; il  y a quelque chose de défi­ni­tif dans cette ins­tal­la­tion qui revient encore à rap­pro­cher ce qui est proche afin que le loin­tain demeure seul à lui-même. Ce qui est étroit y signi­fie beau­coup, et l’infini, de ce fait, libé­ré de toute signi­fi­ca­tion, y devient sin­gu­liè­re­ment pur, une simple pro­fon­deur, l’inépuisable réserve d’un espace inter­mé­diaire dis­po­nible pour l’âme[4].

 

Cette lettre admi­rable ne se contente pas d’évoquer ce que Georges Perec a appe­lé en 1974 des « espèces d’espaces ». Mais elle éta­blit entre l’étroit et l’infini toute une gamme de pos­si­bi­li­tés, toute une réserve d’échanges.

Etait-il étroit, le lit­to­ral de Duino auquel il est arri­vé à Rilke, il est vrai, de repro­cher d’être en ter­ri­toire autri­chien (ce qu’il était à l’époque), par exemple dans sa lettre à son amie Lou Andréas- Salomé du 10 jan­vier 1912[5] ? S’est-il sen­ti enfer­mé dans « ce vieux et solide châ­teau qui vous traite un peu en pri­son­nier »[6], comme il l’écrivait à la même cor­res­pon­dante le 28 décembre 1911 ? Il était allé, il est vrai, l’hiver pré­cé­dent, à Tunis, à Alger et en Egypte. Mais c’est des hau­teurs de Duino qu’il a décou­vert non seule­ment l’immense espace de l’Adriatique mais ses propres pro­fon­deurs inté­rieures, comme en témoignent les Duineser Elegien.

Et la ville de Venise elle-même est-elle aus­si étroite que je le croyais en 1960 ? « Nous retrou­vons à Venise », écrit Marc Alyn dans son livre de 2014, « en un espace res­ser­ré, pro­té­gé de l’océan, une confi­gu­ra­tion insu­laire rap­pe­lant Jersey, lieu d’exil et d’asile où  Victor Hugo, à par­tir de 1853, inter­ro­gea anxieu­se­ment la ‘bouche d’ombre’ » (p. 321-322). Mais c’est là qu’au cours des séances de tables tour­nantes « dans les nuits inson­dables », Hugo voyait « s’éclairer de lueurs for­mi­dables /​ La vitre de l’éternité ». Dans la « for­te­resse » qu’était le châ­teau de Duino (Marc Alyn emploie ce mot p. 327), la prin­cesse Marie de La Tour et Taxis « s’adonn[ait] avec fer­veur aux consul­ta­tions spi­rites » (p. 329). Et lui-même, d’abord défiant à l’égard de ces pra­tiques mais n’y res­tant pas insen­sible, trou­va sur­tout dans l’espace exté­rieur cet « Ouvert » dont il avait tant besoin.

Marc Alyn décrit cette « sorte de Visitation » (p. 330) dont Rikle a été l’objet, « au cours d’une pro­me­nade sur les rochers », quand « il lui semble entendre, sur­mon­tant le fra­cas des vagues et des vents, une voix sur­na­tu­relle qui lui dicte le pre­mier vers du poème inau­gu­ral de la suite connue plus tard sous le nom d’Elégies de Duino :

 

Qui donc, si je criais, par­mi les hié­rar­chies des anges
M’entendrait ?[7]

 

Mais cette visi­ta­tion s’est pro­lon­gée à Venise. « De retour à Venise », écrit Marc Alyn, Rilke, « le voyant ébloui, est convié à d’autres réunions spi­rites. Un peu par­tout, dans les salons qui sur­plombent le Grand Canal, cha­cun conti­nue d’inviter les morts à sa table ». Dans ses Lettres à une amie véni­tienne, que Marc Alyn nous incite donc à lire ou à relire, Rainer fait état d’ « une autre Venise, située dans les limbes. Et la voix du bar­cai­do qui deman­dait le pas­sage au loin d’un canal res­tait sans réponse, comme en face de la mort ».

Le pre­mier séjour de Rilke à Venise remonte au mois de mars 1897 et, comme l’a sug­gé­ré Jean-Yves Masson, il a pu connaître dès cette date l’église de Santa Maria Formosa qu’il visi­te­ra plus tard en com­pa­gnie de la prin­cesse Marie de La Tour et Taxis quand il sera son hôte au châ­teau de Duino et quand il y com­po­se­ra cette Première Elégie, ache­vée le 21 jan­vier 1912. Il y est fait expli­ci­te­ment allu­sion quand, invi­tant son cœur à écou­ter des voix, et en par­ti­cu­lier « la rumeur de ces jeunes morts » qui vient jusqu’à lui, Rilke pense aux églises de Naples ou de Rome dont il a fran­chi le seuil, et plus encore à telle plaque dans cette église de Venise :

 

Oder es trug eine Inschrift sich erha­ben dir auf,
Wie neu­lich die Tafel in Santa Maria Formosa.
 

 

Ou bien c’était une ins­crip­tion qui noble­men à toi se pro­po­sait,
Comme, il y a  peu, cette plaque à Santa Maria Formosa.

 

Et s’interrogeant sur le sens de l’appel de ces morts, il sup­pose qu’ils vou­laient « qu’à voix basse [il] écarte d’eux cette appa­rence /​ d’injustice qui par­fois entrave /​ quelque peu le pur mou­ve­ment de leurs esprits[8].

Dans son édi­tion ita­lienne des Elegie dui­ne­si, Franco Rella a rete­nu l’une des épi­taphes qui selon lui ont pu ins­pi­rer Rilke et qui se trouvent dans cette église véni­tienne de Santa Maria Formosa. C’est celle d’une jeune aris­to­crate d’origine fla­mande mort en 1593 :

 

Vixi aliis dum vita fuit /​ Post fune­ra tan­dem /​ non per­ii at geli­do /​ in mar­more vivo mihi /​ Helmanus Guglielmus eram /​ me Flandria luget…

Aussi long­temps qu’a duré ma vie, j’ai vécu pour d’autres que moi. Pour finir, après ma mort, je n’ai pas péri : je vis pour moi-même dans le marbre gla­cé. J’étais Hermann Wilhelm, la Flandre me pleure…

 

Marc Alyn fait allu­sion (p. 333) à cette décou­verte que fit Rilke, « dans le tran­sept de l’église Santa Maria Formosa », de la pierre tom­bale du jeune homme d’Anvers mort  à Venise et il cite les vers de la pre­mière Elégie qui l’évoquent en en don­nant une autre tra­duc­tion :

 

Une rumeur de ces morts jeunes monte vers toi. Ne ren­con­tras-tu pas par­tout leur des­tin apai­sé ? ou bien une ins­crip­tion t’apparaissait, sublime : l’autre jour cette stèle à Santa Maria Formosa.

 

Goethe, qu’il avait négli­gé et même quelque peu mépri­sé jusque-là, prend valeur à ses yeux et à son esprit quand lors de son séjour à Duino fin 1911-début 1912 il s’intéresse, bien plus qu’à Trieste qu’il n’aime pas, à Venise qu’il retrouve avec pas­sion. A Lou Andréas-Salomé il écrit, le 19 février 1912, qu’une « conso­la­tion » lui est venue d’où il n’en atten­dait pas : « en feuille­tant Goethe pour voir com­ment il avait réagi à Venise », il s’est trou­vé « lire sou­dain, avec les sen­ti­ments les plus sin­gu­liers, tout le Voyage en Italie », ain­si d’ailleurs que d’autres textes. Mais c’est le Voyage en Italie sur­tout qui l’a rete­nu et ému « par le sérieux, la cir­cons­pec­tion, l’application avec les­quels un homme déjà gâté par le bon­heur de créer essaie, en décou­vrant à la fin de sa jeu­nesse les réa­li­tés légi­times dont il avait été pri­vé si long­temps, de s’assurer de nou­velles pos­si­bi­li­tés plus auto­nomes de bon­heur ». « Je devi­nais par­fois en lisant », ajoute-t-il, « que ces acqui­si­tions si diverses et si intel­li­gentes n’avaient pas dû aller sa mélan­co­lie, et le sen­ti­ment d’un adieu, peut-être même plus tard, sans déses­poir ; et qu’il avait subi là à sa manière l’épreuve qui m’avait paru tou­jours lui man­quer »[9].

Cette lec­ture, insé­pa­rable de la quête de soi, était liée aus­si à son explo­ra­tion de tout ce qui concerne Venise. Il se dit, dans cette même lettre à Lou Andréas-Salomé, « plon­gé toute la jour­née dans l’histoire de Venise », gar­dant secrète pour l’instant son inten­tion à ce sujet[10].

Cette inten­tion pour­rait être celle qui s’exprime dans une nou­velle lettre à Lou Andréas-Salomé, écrite à Duino le 1er mars 1912 où il explique que Goethe l’a conduit à se plon­ger dans les Annales de l’Histoire de l’Italie de Muratori (1672-1750), où il a décou­vert le XIVe siècle, et la Venise du XIVe siècle, qui ne se rédui­sait pas à Venise, mais le conduit à voya­ger beau­coup : une Venise « ivre de vie … »[11] C’était le temps de l’amiral Carlo Zeno (1338-1418) dont Rilke eut alors le pro­jet de faire un héros de roman[12]. Pourquoi ne se pro­lon­ge­rait-elle pas, comme l’a sug­gé­ré Jean-Yves Masson, jusqu’à l’ensemble des Duineser Elegien, qui sont aus­si « la ten­ta­tive de res­tau­rer […] une vision du monde [qui] place la mort non en marge, mais au cœur même de la vie[13] » ?

De la pre­mière à la dixième et der­nière, du temps a pas­sé il est vrai, pas moins de dix années. En 1912, Rilke avait séjour­né à Venise de mai  à sep­tembre[14]. Après la Première Guerre mon­diale, qui à beau­coup d’égards a été pour lui un temps de silence, il est reve­nu en 1920 à Venise, comme le signale Marc Alyn (p. 335), alors que Duino a ces­sé d’être ter­ri­toire autri­chien pour reve­nir à l’Italie et que le châ­teau, en par­tie détruit lors des com­bats, doit être res­tau­ré. C’est du Palazzo Valmarana, à Venise même, qu’il écrit à la Princesse Marie de La Tour et Taxis :

 

Vous n’imaginez pas com­bien le monde est deve­nu autre.

 

Marc Alyn évoque ce nou­veau pié­ton de Venise qui, « fati­gué, débous­so­lé », « éter­nel errant » qui « s’efforce en vain de se perdre dans une ville dont il connaît par cœur les espaces imbri­qués et super­po­sés ». C’est avec nos­tal­gie que, s’étant recueilli sous les ors de la basi­lique Saint-Marc, ce Rilke de 1920 constate avec nos­tal­gie :

 

Tu reviens sur tes pas dans la gale­rie de pierre
comme si tu sor­tais d’une mine.

 

Et pour évo­quer les « pré­sences invi­sibles » qui « le frôlent dans cette fête mélan­co­lique où il n’a plus de place », Marc Alyn ajoute cette cita­tion poé­tique :

 

Et des jar­dins, l’été
Pend comme un amas de marion­nettes,
La tête en bas, lasses, assas­si­nées.

 

Quand est venue la mort, en Suisse, le 29 décembre 1926, « Prague, Vienne, Paris, Venise, Duino, l’Egypte, les fan­tômes, tout avait conspi­ré à sa gloire et sa mort, à jamais indis­so­ciables » (p. 336).

« Venise ville étrange où nul n’est étran­ger » : c’est sur ces mots, insé­rés dans la dédi­cace dont m’a hono­ré Marc Alyn, que s’achève son livre de 2014. En 1912, – un frag­ment poé­tique de la mi-juillet écrit à Venise l’atteste -, Rilke s’y sen­tait pour­tant encore « cata­pul­té » dans son être[15]. Il n’est pas sûr que le séjour d’après-guerre l’ait apai­sé. Mais il était sans doute moins étran­ger à lui-même.

 


[1] Marc Alyn cite la tra­duc­tion de Lorand Gaspar, dans le tome 2 d’Oeuvres de Rainer Maria Rilke, Poésie, édi­tion éta­blie et pré­sen­tée par Paul de Man, Paris, éd. du Seuil, coll. le don des langues, 1972, p. 178.

[2] Pierre Brunel, « Du Piéton de Venise au Tireur iso­lé », dans le dos­sier consa­cré à Marc Alyn, ras­sem­blé par André Ughetto et publié dans Phoenix, cahiers lit­té­raires inter­na­tio­naux, jan­vier 2011, numé­ro 1, p. 61-67.

[3] Dans le même numé­ro de Phoenix, p. 54-60. L’article d’Emmanuel Hiriart est inti­tu­lé « La res­pi­ra­tion du sym­bole. Notes sur l’œuvre en prose de Marc Alyn ».

[4] Correspondance, tome 3 d’Oeuvres de Rainer Maria Rilke, édi­tion éta­blie par Philippe Jaccottet, éd. du Seuil, col­lec­tion Le don des langues, 1976, p. 155.

[5] Correspondance, p. 186 : « Je ne sau­rais dire à quel point tout ce qui est autri­chien m’est contraire. Je rêve de Naples, où j’aimerais cou­rir des heures dans la forêt ennei­gée ».

[6] Ibid., p. 178-182.

[7] C’est la tra­duc­tion de Jean-Yves Masson pour ce début de la Première Elégie,

Wer, wenn ich schriee, hörte mich denn aus der Engel Ordnungen ?

[8] Rilke, Elégies dui­né­siennes, édi­tion bilingue, tra­duc­tion de Jean-Yves Masson, Paris, Imprimerie Nationale édi­tions, coll. La Salamandre diri­gée par Pierre Brunel, 1996, p. 58-59 et note p. 199.

[9] Correspondance, p. 209.

[10] Il lui écrit : je te dirai un jour dans quelle inten­tion ».

[11] Ibid., p. 213

[12] Présentation des Elégies dui­né­siennes, éd. cit., p. 32.

 

[14] Correspondance, p. 218 et note p. 622.

[15] Ce frag­ment est pla­cé en appen­dice à l’édition  des Elégies dui­né­siennes dues à Jean-Yves Masson, p. 165-166.

 

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