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Ritsos parmi nous

Par |2018-10-20T02:51:38+00:00 16 juillet 2013|Catégories : Critiques|

J'ai tou­jours mal lu Yannis Ritsos, au hasard des revues, des antho­lo­gies, par­fois un livre… Et pour­tant, à chaque fois, j'étais ému. Jusqu'à ce jour, il y a quelques années, où j'ai dévo­ré le dos­sier que lui consa­crait la revue Europe dans son numé­ro de novembre-décembre 2009. Et ce fut la même émo­tion, la même admi­ra­tion, la même révolte. L'écriture et la vie se confon­daient, l'une était la consé­quence de l'autre et réci­pro­que­ment. Je com­pre­nais enfin. "Ce qu'on fait de vous hommes femmes"… Il n'en suf­fi­sait pas plus pour que Ritsos, à nou­veau, me hante, d'autant plus que le vers sui­vant du célèbre poème d'Aragon que j'évoque est celui-ci : "O pierre tendre tôt usée". Vers qui fait pen­ser – à mes yeux, car la pierre ne fut pas tendre – aux séjours que Ritsos fit dans la rocaille des bagnes insu­laires. Et en par­ti­cu­lier à cet élé­ment de sa bio­gra­phie qui nous rap­pelle que dans l'île de Léros, Ritsos pei­gnait sur des pierres… Et voi­là que m'est don­né à lire Secondes, qui vient de paraître dans la belle col­lec­tion PO&PSY des édi­tions Érès.

    Ce qui frappe, c'est la sim­pli­ci­té de l'écriture de Ritsos dans ce qui est le der­nier de ses quatre recueils qui furent publiés à titre post­hume en Grèce en 1991. La mort et le sou­ve­nir sont pré­sents dès le début sous la forme d'une urne funé­raire et d'un étui vide de vio­lon­celle. C'est dire le poids des choses ordi­naires. Ce qui n'empêche pas Ritsos de faire preuve de la plus vive atten­tion au pay­sage : mais ça prend une colo­ra­tion sombre comme si le poète voyait le monde à tra­vers le filtre de ce qu'il pressent, à savoir sa fin pro­chaine. Car com­ment lire ces trois vers : "Cette année les tour­ne­sols /​ ne suivent pas le soleil, /​ pen­chés ils fixent le sol aride".

    Si le pay­sage et la lumière tra­versent ces poèmes ("Blanches les mai­sons d'en face. /​ Bleue la mon­tagne der­rière." ou "Un papillon bleu /​ sur une mar­gue­rite blanche"), la mort est bien pré­sente, la mort inac­cep­table mais qui ne manque jamais l'occasion de se rap­pe­ler au sou­ve­nir des vivants : "Chaque matin tu trouves sous ta porte /​ le faire-part de décès /​ d'un vieil ami" ou "Dans le réper­toire télé­pho­nique /​ s'effacent un à un les numé­ros, /​ s'effacent les noms des amis." La sim­pli­ci­té avec laquelle la mort qui rode est dite est bou­le­ver­sante. Même si, et sur­tout si, Ritsos écrit sur la page sui­vante "Et pour­tant le soleil cou­chant /​ a mis encore du rose sur ta page /​ et sur tes doigts de l'or".

    C'est d'ailleurs cette hési­ta­tion entre les deux faces du même moment, ou mieux cette dua­li­té, qui fait tout l'intérêt de cette suite de brefs poèmes. Certes l'issue est iné­luc­table ; mais la vie reste, mal­gré tout, che­villée au corps. Comme la poé­sie, l'ultime outil de la luci­di­té. Ce qui fait écrire à Ritsos, au terme d'une vie consa­crée à la lutte révo­lu­tion­naire : "Sur les som­mets où tu t'es his­sé /​ (tu ne le savais pas ?) /​ où trou­ver à pré­sent des cama­rades ?" Traduction concrète de l'effondrement de l'espoir en un monde meilleur mais aus­si de l'impuissance devant la mort et la soli­tude qui l'accompagne. Certes, on ne sait pas trop à qui s'adresse Yannis Ritsos tant le poème semble chan­ger de des­ti­na­taire mais reste le poi­gnant mono­logue d'un homme qui est tou­jours le dépo­si­taire du peu d'espoir lié au jour : car com­ment pour­rait-on com­prendre ce poème "Il est seul sur le banc du parc /​ avec un seau et une large brosse /​ tel un peintre las d'attendre /​ que quelqu'un (mais qui ?) lui com­mande de chau­ler /​ l'antique et sombre bureau de poste". Poème qui ren­voie à ce vers de la Lettre à Joliot-Curie : "… que le monde entier soit une mai­son chau­lée par la brosse du soleil". Non, l'espoir n'est pas mort, même juste devant l'inexorable, car la Lettre à Joliot-Curie fut écrite en 1950 alors que Ritsos était empri­son­né dans l'île de Aï-Stratis, et même si cette Lettre sut tou­cher ses lec­teurs dis­per­sés de par le monde, la dic­ta­ture grecque ne plia qu'en 1952, mais elle plie­ra. Et le cri d'espoir que consti­tue ce vers trouve son écho dans ce poème de Secondes en même temps qu'une inter­ro­ga­tion urgente.

    Le flam­beau est trans­mis à qui veut bien le reprendre. Car le poète le dit, si la mort "marche sur tes talons", elle finit tou­jours par s'en aller ; certes, "pour com­bien de temps ?". Et le poète alors peut refu­ser pour son der­nier voyage le cos­tume solen­nel auquel il pré­fère une che­mise prin­ta­nière débou­ton­née. Car, pour reprendre ces mots à Neruda, il avoue qu'il a vécu. Et au lec­teur de se convaincre que si le poème reste dans le vide, on n'est jamais dans le vide du poème…

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