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Robert RENARD : Croquis de Danse

Par | 2018-05-24T17:54:35+00:00 17 septembre 2016|Catégories : Critiques|

 

J'ai depuis tou­jours été fas­ci­né par les cro­quis de danse de Robert Renard tant ils me semblent être une gageure, une contra­dic­tion : celle de repro­duire, de don­ner à voir, par un des­sin figé sur la page blanche, le mou­ve­ment du dan­seur. Mais sans doute ne me suis-je pas assez inter­ro­gé sur le qua­li­fi­ca­tif blanche… Mais sans doute encore ne me suis-je pas suf­fi­sam­ment inté­res­sé au rap­pro­che­ment que je pou­vais faire entre L'âme et la danse de Paul Valéry, tra­duit plas­ti­que­ment par Kijno et les cro­quis de danse de Robert Renard… Car il s'agit bien de cap­ter ce qu'il y a d'irréductible dans le mou­ve­ment du dan­seur. Car, il faut y prendre garde, Robert Renard invente une nou­velle écri­ture pour mieux repré­sen­ter la ges­tuelle de la danse qui occupe tout l'espace de la page. Kijno ? Il me faut le dire, il y a une cer­taine simi­li­tude entre les Cavaliers de la Paix de l'inventeur des papiers frois­sés et la série de cro­quis de Robert Renard ins­pi­rés par Bartabas. Encre de Chine ou feutre, pointe fine ou crayon, chaque page est à prendre dans son ensemble, l'œil ne doit pas s'arrêter au détail qui rédui­rait la démarche de l'artiste…

 

Voilà long­temps que le peintre s'immerge dans les bal­lets pour en cer­ner l'essence avec des moyens essen­tiel­le­ment pic­tu­raux, avec les moyens du des­sin. Tout a com­men­cé en 1988 quand le cho­ré­graphe Dominique Bagouet l'invite à cap­ter par le cro­quis le lan­gage de la danse. Nul idéa­lisme dans cette démarche mais, au contraire, un maté­ria­lisme atta­chant tant l'écriture est pré­sente car il s'agit pour Robert Renard de voler le mou­ve­ment sur la scène ; ne déclare-t-il pas : "Je tra­vaille avec le corps humain et plus par­ti­cu­liè­re­ment avec la danse contem­po­raine. Face à un corps, toute l'humanité est pré­sente depuis son ori­gine. Je cherche son énigme. […] Les gestes des dan­seurs sont les mots d'un voca­bu­laire qui me convient". Il n'est donc pas éton­nant qu'il ait accu­mu­lé des mil­liers de pages de cro­quis depuis 1988. Aussi faut-il se réjouir qu'aujourd'hui Robert Renard ait déci­dé de don­ner à voir au lec­teur deux gros ouvrages qui pré­sentent cette expé­rience ori­gi­nale née du regard por­té sur une petite cen­taine de cho­ré­graphes ou de corps de bal­let… Deux forts volumes qui courent sur envi­ron un mil­lier de pages, volumes imi­tant à la per­fec­tion le car­net de cro­quis (cou­ver­ture car­ton­née, mer­veille de l'impression qui montre l'aspect du papier ori­gi­nal ou les traces de l'outil (ou de la matière) ayant ser­vi à la prise de ces notes par­ti­cu­lières…)

 

Le pro­blème que (se) pose le peintre est simple : com­ment rendre compte du mou­ve­ment dans un tra­vail qui est figé une fois ter­mi­né ? Or la danse est avant tout mou­ve­ment. Si je cite Robert Renard qui affirme que les gestes des dan­seurs sont comme les mots d'un voca­bu­laire, si je parle à pro­pos de son tra­vail d'une écri­ture sin­gu­lière, ce n'est pas par effet de style. Mais bien parce qu'ainsi je m'approche du pro­ces­sus créa­teur du peintre. Chaque page de cro­quis res­semble à un texte, la suc­ces­sion des nota­tions plas­tiques figure une phrase, voire un cal­li­gramme (comme les deux planches -dont l'une est numé­ro­tée 13- consa­crées à Pina Bausch au Festival d'Avignon le 6 juillet 1995 ; tome I) ; le cal­li­gramme évo­quant ici, peut-être, le corps de bal­let évo­luant sur scène (c'est ain­si que je lis cette planche)… Parfois la page ne pré­sente qu'un pic­to­gramme qui se confond avec un seul mot et c'est alors un abîme de réflexion. Il faut éga­le­ment signa­ler le balan­ce­ment entre le figu­ra­tif et l'abstrait : l'abstrait res­sem­blant à une page cou­verte d'un gra­phisme illi­sible quand le figu­ra­tif ren­voie au corps (on devine alors le cos­tume orien­tal qui couvre le corps comme dans les pages réser­vées à Daniela Luca) mais ce gra­phisme n'est que le reflet de l'essence d'un mou­ve­ment col­lec­tif ! Comment donc lire ces varia­tions ? La réponse à cette ques­tion est dans un texte qu'Edwige Phitoussi 1 a consa­cré à Paul Valéry et à son étude "Philosophie de la danse". On peut trans­po­ser ce qu'elle dit de l'écriture à la démarche de Robert Renard : la danse est un pré­texte pour rendre compte de la dyna­mique du tra­vail du peintre dans son achar­ne­ment à pré­ci­ser le mou­ve­ment. N'écrit-elle pas que le temps "est l'espace du mou­ve­ment" ? Chaque des­sin pris iso­lé­ment en tant que nota­tion met en scène, noir sur blanc dans l'espace de la page, le figé mais la suc­ces­sion de ces nota­tions tra­duit le mou­ve­ment. Il y a donc équi­va­lence entre l'énergie du dan­seur et celle du plas­ti­cien. Il est alors légi­time d'affirmer que ces cro­quis de danse sont des poèmes visuels sans mots…

 

Les deux volumes de Croquis de danse sont pré­fa­cés par Christiane Vollaire mais le texte est le même. Mastic à l'impression, l'imprimeur ayant réa­li­sé deux ouvrages pour des rai­sons tech­niques, semble-t-il ? Mais le lec­teur dis­trait tom­be­ra for­cé­ment sur ce texte éclai­rant qui montre que le tra­vail de Robert Renard s'apparente à la cal­li­gra­phie. Puissent, les lec­teurs, en nombre, décou­vrir cet art sin­gu­lier…

 

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1. Edwige Phitoussi, "Philosophie de la danse : du para­digme à l'énergie". In revue Rémanences, n° 4/​5 (juin 1995), pp 179-184.

Rémanences est une revue de créa­tion lit­té­raire et artis­tique fon­dée en 1990. Son n° 4/​5 est le recueil des actes du col­loque inter­na­tio­nal que le Centre d'Étude du XXe siècle a consa­cré à Paul Valéry.

Edwige Phitoussi est titu­laire d'un doc­to­rat en lit­té­ra­ture et arts de l'École Pratique des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Elle est, entre autres, spé­cia­liste de Paul Valéry et elle a créé Les Écrans de la danse (qui mettent en évi­dence, grâce à la vidéo, les enjeux de la créa­tion d'une pièce cho­ré­gra­phique, juste après le spec­tacle) auprès de l'ENS de Paris.

 

 

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