> Rodrigue Lavallée, hors soi, penché

Rodrigue Lavallée, hors soi, penché

Par |2018-08-16T22:24:55+00:00 5 janvier 2015|Catégories : Critiques|

 

Cet ins­tant, violent, pour­tant cres­cen­do, où on penche, où tout en soi penche, de son corps, de son être “la ligne d’horizon pen­chée /​ s’écroule à l’intérieur du corps /​ à com­men­cer par quelques miettes /​ qui finissent fini­ront en gra­vats stu­pides”

Un choc, oui, une bru­tale évi­dence, qui prend le corps, l’être, l’amène au loin de la ver­ti­cale du vivre, sans pré­ve­nir, sans qu’on com­prenne, ne puisse même réa­li­ser que ça arrive “on sait pas c’est /​ c’était /​ juste avant de tom­ber

Et tout devient auto­ma­tismes, heures robo­ti­sées ; on n’est plus vrai­ment un humain, mais un objet qui se meut, robot échan­geant des don­nées avec d’autres méca­niques intimes “com­ment ça va ? on entend /​ qu’on dit com­ment ça va […] et ça va on entend /​ qu’on dit ça va”

La fron­tière entre soi et soi s’étend, s’amplifie, aveugle, apeure “loin /​ comme un désert sans bord”

On ne voit plus, ne sait plus. Il y a des pos­sibles impal­pables, trop dis­tants, en l’arrière pays de notre his­toire, où tout s’éparpille de notre peu “– trop d’angles morts – la pente /​ le puzzle”

Alors, on se ras­sure, déses­pé­ré­ment, s’accroche à des vétilles, vacui­tés indis­pen­sables, pour ne pas tom­ber trop vite “des listes /​ choses vues pas vies à voir /​ lire faire /​ sur­tout ça faire”

On se sus­pend même­ment à des lueurs abs­traites, repères friables, de chairs connues, aimées, de proches qui s’éloignent, mal­gré eux, mal­gré soi – ils sont eux et n’importe qui d’autres en même temps “il y a des regards des visages /​ des regards plein les visages”

Et le billot tombe, ou risque de. On sait que la fin nous achè­ve­ra tôt ou tard. On ne veut pas, sur­tout pas, subir. On vou­drait devan­cer la perte du cœur.”un jour ou l’autre il fau­dra en finir /​ avec l’amour

Le chœur n’enchante plus, on se sent atone, puis aphone, exas­pé­ré, écœu­ré. Il fau­drait recon­naître ce, ceux, celles, celle qu’on ne recon­naît plus. Impossible. L’autre s’affirme tel le reflet d’un rêve dilué à l’acide de la perte. “à côté la peau ten­due du souffle /​ exha­lé d’un corps /​ mitoyen /​ ne se connaît pas plus /​ que lui”

On vou­drait mettre un point final, à cette fin qui n’en finit plus de finir, qui s’allonge en longues dou­leurs ren­dant presque insen­sible, à la longue. On en arrive à se dire que le plus dou­lou­reux n’est pas la perte, mais la volon­té aveugle de s’accrocher à ce qu’on croit ne pas avoir com­plè­te­ment per­du “que /​ ce qui n’est plus demeure”

Ce corps, soi, ne vit donc plus comme soi. On est tom­bé, la chute nous a ava­lé, corps et biens. On existe déta­ché de ce qui manque de soi, de ce soi pas­sé, dépas­sé. On est ce nou­veau être, au corps ancien, qui doit assu­mer sa pré­sence, ici. Plus hors soi, plus pen­ché ; mais bien soi, droit.”der­rière le rideau /​ n’en pas reve­nir /​ bouche bée che­veux rares /​ une moi­tié de peau grise /​ qui res­pire à sa place”

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