> Rome Deguergue, A bout de rouge

Rome Deguergue, A bout de rouge

Par | 2018-05-25T03:34:49+00:00 26 avril 2015|Catégories : Critiques|

 

J’affirme que c’est un livre impor­tant, à lire, dont le lec­teur per­çoit le secret dès la pre­mière page. C’est un texte de théâtre. De fait, à l’ouverture nous lisons :

 

Pièce de Théâtre en un seul acte
pour trois per­son­nages prin­ci­paux :
le réci­tant R, deux comé­diens Y et X
for­mant le trio : RYX
et quatre per­son­nages fémi­nins + un chat roux.

 

Cette pré­ci­sion inha­bi­tuelle au début du texte nous intrigue. Les per­son­nages sont-ils des lettres ? Et ce chat roux que fait-il là ? Je recon­nais immé­dia­te­ment une écri­ture que j’adore, laquelle a mar­qué l’histoire du théâtre des avant-gardes his­to­riques, en France et en Europe, durant les deux pre­mières décen­nies du siècle der­nier.

On dirait du Ibsen ou du Marinetti, ou de l’Apollinaire. Du Futurisme, du Surréalisme et sûre­ment du Simultanéisme. À bout de rouge nous mène à bout du voyage, le nôtre, celui de la vie et du rap­port avec notre essence : la parole, la com­mu­ni­ca­tion, l’écriture, le dia­logue, la rela­tion.

Je retrouve les intui­tions du grand musi­cien avant-gar­diste Erik Satie, qui le pre­mier intro­duit sur la scène une machine à écrire avec sa musique du tic tic. Sur les planches un ordi­na­teur, un cla­vier, un arbre, une chaise, une table, un panier. Voilà ce que pré­cise Rome Deguergue, une écri­vaine bor­de­laise connue pour ses ate­liers de plein air, des champs de géo-poé­sie, dis­pen­sés en direc­tion de jeunes publics et de publics migrants jeunes et âgés, appre­nant la langue fran­çaise, tant en France qu’à tra­vers l’Europe :

« Sur la scène : un pia­no ; un cla­vier d’ordinateur ; un arbre (ceri­sier en fleurs, à l’une des branches est accro­chée une balan­çoire) ; sous l’arbre : une chaise blanche, de style ; une table ; sur la table un panier en osier ouvert dans lequel (ou près duquel) se trouve un chat roux, (s’il est impos­sible d’avoir un chat ‘dres­sé’ un comé­dien de petite taille dégui­sé en chat… Une peluche ? ; quatre chaises en bois.

Les chaises seront occu­pées par des écri­vaines invi­tées (per­son­nages ou marion­nettes) en train d’écrire, de ‘pen­ser l’écriture’ (tout en tri­co­tant de temps à autre) et dont les textes anciens seront réécrits par elles-mêmes sur scène et feront ain­si l’objet des démons­tra­tions et autres pro­po­si­tions de lec­ture 1 & 2 du PLI-TXT de R. Mais qu’est-ce que c’est qu’un PLI-TXT ? Un cadavre exquis ?

Prévoir divers mon­tages audio-visuels et un écran de fond de scène ».

C’est le théâtre de la vie, et de la folle moder­ni­té, de notre désir de défier l’histoire et le pro­grès. Pour aller où ? Nous nous retrou­vons tou­jours dans notre cœur, dans notre âme, exac­te­ment comme il arrive dans le théâtre le plus clas­sique. Tradition et inno­va­tion se bras­se­ront à jamais.

C’est un texte tel­le­ment inno­va­teur, que l’auteur lui-même a dû choi­sir un sché­ma de pré­ci­sions conti­nues, de longues et abon­dantes didas­ca­lies, pour aider le met­teur en scène, mais aus­si le lec­teur. Oui le lec­teur, parce que ce texte est de lec­ture et de scène : il nous com­mu­nique que le théâtre aus­si est du texte, pur dans sa concep­tion, avant-gar­diste, révo­lu­tion­naire.

Dans cette écri­ture de Rome Deguergue, il y a le débou­ché d’un fleuve de mots en liber­té. Le texte doit explo­ser pour secouer les consciences, par­ler la langue de l’ordi, de la machine et de l’être humain. Langue de X, de Y, de RYX, langue qui s’est bou­chée, qui demande à reve­nir, à dia­lo­guer, et que les « pul­sa­tions car­diaques » de notre folie ont  conduite à la déroute.

« À BOUT DE ROUGE dans un pays rus­si­fié. Sans VIRGULE », s’écrie X.  Et alors, à la Rimbaud et ses fils, « MIXAGE/CODAGE/ENCODAGE/DES-ORDRE appa­rent ». La nar­ra­tion a per­du sa beau­té d’évidence. Le « BALLET » du monde est celui de la dis­so­nance, du manque de liens, des défi­ni­tions sans connexions. Comment nous par­ler, ou plu­tôt nous repar­ler ?  « Les refrains sont bien­ve­nus. Ils struc­turent ». « Excellente ques­tion », pour réaf­fir­mer qu’il faut peut-être reve­nir à « L’inspiration », sans « DIDASCALIES ». L’abondance des didas­ca­lies, la néces­si­té du « sur-titrage », la simul­ta­néi­té des lettres, des cou­leurs et des sons, nous donnent la tra­gique sen­sa­tion de la route per­due.

Il faut retrou­ver le bon che­min, relire le « géné­rique », « regar­der vers le public », c’est-à-dire vers nous, vers « la simple MÉLODIE DES CHOSES ».

Il ne nous reste que deux modes d’emploi, pour vivre, et bien vivre, si c’est pos­sible.

Le pre­mier :

  

    « Choisir des textes sto­ckés dans la mémoire du disque dur de    l’ordi.
Les impri­mer.
Les lire à voix basse. Ronronner.
Les trou­ver beaux. Profonds. Réflexifs. Mais,
ne pas savoir les dire autre­ment que pour soi.
(Gestes vers le public).
Le pre­mier rang ne sai­sit rien au vol. Le der­nier encore moins évi­dem­ment. Ne rêvons pas. Les textes beaux sont peut-être trop beaux pour être dits, bien comme il le faut. Il suf­fit de les trans­for­mer pour les rendre acces­sibles. (Se tourne vers les écri­vaines). Fournir un gros tra­vail sur le texte ain­si démem­bré. Nouvelle ponc­tua­tion. Nouveau rythme. Nouveau phra­sé. Trouver des accroches pour la scène. Pour le dire et non plus seule­ment pour le lire. Évidemment, c’est mieux pour le théâtre. Ça se dis­cute (Il réflé­chit un ins­tant).
Ensuite, prendre les feuilles impri­mées dans les mains. (Il les prend).
Fermer les yeux. (Il les ferme).
Les plier sans regar­der. Sans méthode. (Il dit ce qu’il faut faire et il fait ce qu’il dit et ain­si de suite jusqu’à la fin de la pro­po­si­tion).
Déplier. Déchirer le long des pliures.
Recommencer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à déchi­rer. Pas trop menus les feuillets quand même, sinon…
Ouvrir un œil pour véri­fier. Siffloter. (Il sif­flote l’air du Pont de la rivière Kwaï).
Mélanger les frag­ments de textes ain­si confec­tion­nés.
Poser ce pli-txt sur le sol et refer­mer les yeux.
Tendre la main.
Partir à la recherche des mots qui brûlent. S’en sai­sir.
Ouvrir les yeux & lire le fruit de la pioche à haute voix.
Miracle. Petit, le miracle. (Vers le public). Y a-t-il de petits miracles ? »

 

Le deuxième :

   « Cueillette de frag­ments de textes qu’on aime bien, c’est plus facile.

De toute façon, le texte est frag­men­té, muti­lé, sans issue. Et alors qu’il  y ait un nou­veau dia­logue : « Sud – Nord – Est – Ouest ». Que tous les points car­di­naux soient convo­qués, pour nous don­ner un nou­vel azur, « sur l’aile tra­ver­sière de l’oiseau ». Qu’est-ce qu’il nous reste ? L’auteur l’affirme de toute son éner­gie, dans une nou­velle joie, celle de l’écriture :
« Mais que reste-t-il alors ? La nais­sance. La nais­sance du texte. La créa­tion. La mélo­die des choses. Le pre­mier plan. L’arrière-fond. La soli­tude. La foul­ti­tude. La bra­vi­tude. Le texte. Et les mots du texte. Les mots qui tuent les maux & les mots qui tuent la mort. La mort qui… ».

Oui, la mort aus­si, parce que la mort c’est la vie.

Ce texte révo­lu­tion­naire est « pres­sen­ti pour le théâtre », pour la vibra­tion de notre cœur, sur un « che­min inno­vant ». Lisons-le. Créons-le sur la scène, toute scène du monde.

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