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Rouges, de M. Glück

Par |2018-10-18T20:08:50+00:00 15 juin 2013|Catégories : Critiques|

La poé­sie de Michaël Glück est poly­pho­nique. C’est l’une des rai­sons pour les­quelles Rouges s’écrit for­cé­ment au plu­riel. Tout d’abord, les voix d’autres poètes tra­versent le recueil. Dans le pre­mier texte, les vers de Michaël Glück dia­loguent avec ceux des autres (Yehuda Amichaï, Mahmoud Darwish, Abdellatif Laâbi, Ibrahim Souss…).

Je n’écris pas j’écoute
j’écoute
je laisse en moi mon­ter vos voix

Cela se repro­duit, dans l’ensemble inti­tu­lé « comme un p’tit coqu’licot » : on croise Arthur Rimbaud, Heinrich Heine. Michaël Glück est à comp­ter par­mi les pas­seurs : en le lisant, on passe d’une rive à l’autre, d’une ville à l’autre, d’une écri­ture à l’autre. Du sou­ve­nir au pré­sent aus­si.

nous avons la terre des mots
dans la bouche

Dans cet uni­vers où la parole est pré­cieuse, le silence joue aus­si un rôle impor­tant. Il est pré­sent à chaque bout de vers – sou­vent très courts – et entre les strophes. Dans l’entretien sur lequel l’ouvrage se referme, Michaël Glück attire notre atten­tion sur les rai­sons de cette place accor­dée au silence. Ce der­nier est à la fois ce qui met en lumière, donne du poids à la parole, et un acte de résis­tance. « Force du silence dans le poème, comme en musique, comme le vide en pein­ture […], résis­tance au trop-plein, au gavage géné­ra­li­sé. »

je ne sais pas encore tra­cer
les por­tées du silence

Si le silence appa­raît par­fois comme un idéal auquel il tend, à d’autres moments, sa poé­sie devient plus bruyante. Dans l’ensemble inti­tu­lé « jours de colère », on entend net­te­ment le ton mon­ter, le débit de parole aug­men­ter.

assez de nau­frages assez

Michaël Glück est deve­nu tri­bun. On l’imagine le poing levé. Il faut ici pré­ci­ser que ce bou­quet de textes a été com­po­sé en octobre 2007. Or la colère a gran­di, cette année-là (et cela ne s’est pas vrai­ment arran­gé par la suite).
L’écriture de Michaël Glück n’est pas pour autant deve­nue mono­chrome.
Un jour le poète se bat dans le pré­sent, parle au nom de ceux qui n’en ont pas (dans le texte « 100 papiers ») :

vous expul­ser qu’ils disent vade retro qu’ils disent tous ceux-là

Le len­de­main, il se sou­vient du temps où il mar­chait dans les pas d’Arthur Rimbaud, ce qui reste un acte pro­fon­dé­ment poli­tique, mais plus un acte mili­tant.

mon père /​ qui m’offrit ce livre /​
celui-là /​ à cou­ver­ture bleue /​ ne
l’avait pas lu /​ je ne lui ai jamais
deman­dé pour­quoi /​ pour­quoi ce
livre à moi offert /​ le jour de mes
qua­torze ans /​ pour­quoi /​ il ne 

savait pas qu’il dépo­sait entre mes mains /​ 
une bombe à retar­de­ment /​ contre lui-même /​ 
contre moi-même /​ ne savait pas /​ je crois

[…]

Rimbaud m’a dit tu traînes
tu traînes la patte va
arrache les amarres

[…]

Michaël Glück a qua­torze ans, il marche un livre à la main, et ce livre est une bombe. Car c’est après cet épi­sode du livre à cou­ver­ture bleue qu’il pose ses yeux sur le monde et les lève vers les étoiles dif­fé­rem­ment. Et puisque nous évo­quons les étoiles, citons ce très beau texte écrit au monas­tère de Saorge :

j’ai trop levé
les yeux vers le ciel
trop cher­ché les Céphéides

j’ai l’œil droit en sang

une étoile est tom­bée
dans la pupille

un dra­peau rouge pâlit
près du bleu de l’iris

Le poète a cette double aspi­ra­tion : par­ler au nom de ceux que cer­tains aime­raient bâillon­ner, effa­cer de nos vies, et par­ler la langue des poètes d’hier – que Michaël Glück consi­dère, à juste titre, comme ses contem­po­rains –, la lais­ser mon­ter en lui. Dans l’entretien, il dit l’importance des livres : « Les livres m’étaient, me sont encore, ce silence bruis­sant, cette forêt-refuge qui me per­met de faire face au tumulte bruyant et ter­ri­fiant du monde. Les livres m’ont ancré dans la com­mu­nau­té humaine (autant qu’ils m’en ont pro­té­gé) ».
Le recueil Rouges est bâti sur ces oscil­la­tions :
le poète s’avance /​ se met en retrait,
crie /​ mur­mure,
mani­feste /​ contemple…
Cela ne signi­fie aucu­ne­ment que sa poé­sie est un joyeux bazar dans lequel on trouve un peu de tout et que le recueil manque de cohé­rence. Il est des sen­ti­ments, des atti­tudes qu’on ne croise pas chez Michaël Glück : la rési­gna­tion, par exemple.

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