> Sabine Huynh : Kvar lo

Sabine Huynh : Kvar lo

Par | 2018-02-20T18:25:44+00:00 10 juillet 2016|Catégories : Critiques|

 

« On ne peut pas écrire sans la force du corps »1

« Le poème est au plus fort quand il est au bord de lui-même ;
C’est de là qu'il appelle, mais il ne peut plus s'y tenir
Qu’en s'arrachant sans cesse de son déjà̀-plus vers son encore »2

 

 

Le silence des ruines

La force pri­mor­diale du recueil de Sabine Huynh tient dans cette rela­tion d’une dis­pa­ri­tion qui nous plonge d’emblée au cœur du vide d’une parole tue tout autant que meur­trière et qui pour­tant resur­git ici, dans l’anamnèse du poème.

 

Venue au monde sans
Mémoire dans l’absence
D’une langue de cœur
,

 

La nar­ra­trice de ce Kvar lo, « ce qui n’est déjà plus », fait entendre le silence assour­dis­sant qui accom­pagne « l’impossible nais­sance ».

 

Silence
Sur ce qui s’est pas­sé
,

 

Scène pri­mor­diale « d’un ventre » d’où coule ce « fleuve rouge qu’aucune mélo­pée ne fai­sait plus vibrer », comme un sang mort qui se fait « source des secousses », une lymphe muette qui ne trans­met aucune mémoire, aucune vie. Tout y est silence et errance, voix et temps figés dans des « gorges ennei­gées ».

 

De la même manière que la ruine de Babel est au cœur de l’œuvre de Celan, cité en exergue de son livre, Sabine Huynh construit son œuvre, sa langue propre, sur la ruine de ce babil, de cette mélo­pée dis­pa­rue, qui dit la fin de l’insouciance et de la confiance pre­mière qu’un tout petit enfant accorde nor­ma­le­ment à sa mère, dès les pre­miers jours de son exis­tence.

 

Elle dit aus­si la dif­fi­cul­té de faire corps quand il ne reste que des ruines de rela­tion, des cendres de ten­dresse. Mais, tout comme chez Celan, c’est pour­tant dans ce silence de la ruine que pour­ra mieux réson­ner une parole nou­velle qui trou­ve­ra à naître à son tour, mal­gré tout.

 

Quand la langue fait le corps

 

Cette ruine s’inscrit de manière très vio­lente dans le corps.

L’absence, « la sépa­ra­tion lan­ci­nante » se marquent, en effet, au niveau du corps, comme une cou­pure, une déchi­rure où tout est dur, nu, métal­lique :

 

Ton cœur se jette contre les lames.

 

La nar­ra­trice éprouve l’urgence de s’enterrer, de ne pas lais­ser de trace, de dis­pa­raître comme un fan­tôme car « tout a brû­lé » et « fore avec insis­tance jusqu’à la cas­sure ».

 

Au fur et à mesure des pages, l’image du corps se res­serre autour du visage, tout est ten­du vers la bouche, la salive, la langue, la gorge et le cri impos­sible, les mots impro­non­çables,

 

Rage de dents sans lait
Dans ta bouche raide

Sans mots
Close et mau­dite
En mal d’amour
Laide, que le sou­rire a fui

 

Le lien à la mère ne peut donc se dire qu’en creux, en perte, en manque :

 

« Ma » : dis­tance dure
Le vide vous relie

Comme une cica­trice.

 

Ainsi dés­unie, évi­dée, ense­ve­lie, dis­lo­quée, réduite à cette « langue ava­lée membre fan­tôme », la nar­ra­trice atteint son propre anéan­tis­se­ment,

 

Ruines
(un jour on t’a dit

en hébreu :
« tu as vécu
ta propre Shoah ».

Mais « le pay­sage voile ses plaies », le temps de vivre s’impose mal­gré tout, avec ses doutes et ses ques­tions,

 

des caresses rares
étreignent par­fois l’air

un magno­lia en fleurs
un acci­dent de lumière ».

 

Il s’agit de trou­ver quand même, sur les routes, « ce qu’il reste de pluie » pour humec­ter, laver, sou­la­ger. Pour aus­si lan­cer des signaux vers le ciel, espé­rer des hori­zons, cher­cher au dehors ce qui ne peut être trou­vé dedans.

 

Mais ces pay­sages éphé­mères ne sont que « fan­tasmes de foyer lin­guis­tique ».

 

Comment se réveiller de cette amné­sie ? Dans son ventre à elle, il y a bien des choses qui remuent, des lettres nou­velles qui peuvent peut-être for­mer un nou­veau lan­gage,

 

Langue, ses fruits
suaves tu désires

ardem­ment,

 

Même s’ils res­tent ceux « d’un bon­heur et d’une mère inac­ces­sible ».

 

Puisqu’une langue mater­nelle n’est pas pos­sible, en cher­cher d’autres, comme des mères de sub­sti­tu­tion, devient une néces­si­té vitale pour « (s)on mutisme d’exilée »,

 

le mot sera ta famille
les langues tes sœurs

de deuil infi­ni.

 

Pourtant ces gref­fons ne font guère illu­sion. Ils per­mettent tout au plus un étayage, « trans­muant la cas­sure des corps en sou­ve­nirs d’élan ». Le corps à corps amou­reux avec les langues étran­gères, apprises, ne per­met pas non plus de remon­ter « le fleuve ori­gi­nel de la colère » jusqu’à cette langue source qui fut « éga­rée » et « obs­cur­cie ».

 

A l’opposé, ici, d’une Rose Ausländer, pour qui la langue mater­nelle fut recom­po­si­tion de son être frag­men­té lorsqu’il ne lui res­tait plus rien d’autre, affir­mant que « (s)a langue mater­nelle (l)’assemble homme mosaïque »3,

Sabine Huynh, elle, cherche sur­tout à

 

expul­ser la langue mère
la seule apprise par devoir
ingur-dégur-gitée
poi­gnard affo­lant
(s)es entrailles.

 

Trouver son nom hébreu

 

Au-delà de cette « langue bar­be­lée », un « après est-il pos­sible ? ».

 

De ce drame intime et per­son­nel, qui entre en réso­nance avec le chaos vécu par le peuple exter­mi­né, se consti­tue une résis­tance, un germe de pro­messe. C’est alors que

 

Recevoir l’hébreu
C’est (
l)’aimer

 

L’enjeu vital ici est de trou­ver une langue à soi, un espace de lan­gage où contac­ter sa propre véri­té et à par­tir duquel se tenir et se redres­ser.

 

L’hébreu est cette langue de nomades et d’exilés, langue struc­tu­rante qui la « sangle » et lui per­met de rece­voir un corps et d’entendre la mélo­pée de sa propre nais­sance, ce « chant (qui) sourd en toi, obs­ti­né­ment »,

 

l’hébreu langue
si étrange fait pour­tant

corps avec le tien

 

Car quelque chose s’enfante à nou­veau, « l’intuition d’une pré­sence dans la chair » ain­si que le rap­pelle Philippe Rahmy, avec beau­coup de finesse, dans la post­face du recueil.

 

Une voix s’étoffe, prend forme et irrigue ce fleuve mort qui peut cou­ler désor­mais, pour qu’émergent, « de la chry­sa­lide, (…) des mots-arbre généa­lo­gique ». Une « langue-fille hybride », qui est aus­si celle de « ta fille » se consti­tue alors en langue com­mune,

 

vous des­sine
à elle et toi

des sfa­taïmes de fable
des lèvres de fleurs.

 

Dans une écri­ture cor­se­tée, construite sur le jeu dia­lo­gique entre un « Je » occul­té et ce « Tu » omni­pré­sent, qui dit à la fois ce qui est tu et ce qui tue, on assiste, mal­gré tout, à la mon­tée de sève d’une langue qui cherche son fleu­ris­se­ment.

 

Et tout res­pire à nou­veau « dans cette langue façon­née pour elle et toi » et qui retisse un conti­nuum dans le tis­su déchi­ré, troué, des rela­tions généa­lo­giques.

 

Le poème se fait ici acte de lan­gage et rend pos­sible le retour à « la parole ori­gi­nelle » car « tu en viens en lui par­lant ».

 

 

Une écri­ture du seuil

 

Pour Sabine Huynh, comme pour Marguerite Duras, il semble que l’expérience du chaos soit le lien qui a per­mis l’accès à l’écriture. Le corps fécond de la mère tout comme la struc­ture vivante et construite de la langue se sont éla­bo­rés dans l’écriture et par elle.

 

Ainsi, au-delà de la force brute et nue de ce beau texte, Sabine Huynh nous livre ici, sans fausse pudeur, et dans une langue sèche et cou­pante comme les vents du désert, son propre noyau de véri­té.

 

Elle nous donne à entendre une écri­ture du seuil, où ce qui est déjà mort res­pire d'un autre souffle pour dire la (re)naissance de la parole après le chaos et rejoint ain­si la lignée fra­ter­nelle de Paul Celan ou de Claude Vigée pour dire ce « peu de cendre blanche sur la langue muette »4.

 

Le che­min qu’elle nous offre ain­si en par­tage, c’est « moi en che­min vers moi, là-haut »5, c’est-à-dire l’émergence d’un sujet par­lant depuis le Rien qui le fonde jusqu’à sa réa­li­té sub­jec­tive. Les encres vibrantes de Caroline François-Rubino, par leurs cal­li­gra­phies ver­ti­cales, retracent à mer­veille ce che­mi­ne­ment, cette émer­gence, dans et par le lan­gage, du sujet nié, en voix vivante :

 

« Parce qu’il m’a fal­lu m’adresser à quelqu’un, à moi ou à toi, m’adresser à quelqu’un avec ma bouche et avec ma langue »6

 

 

1M. Duras, Ecrire, Gallimard, 1993.

2Paul Celan, Le Méridien, Po&Sie, n°9, 1979.

3Rose Auslander, Pays mater­nel, Héros-Limite, 2015.

4Claude Vigée, , « Les pas des oiseaux dans la neige » dans Danser vers l’abîme, Editions Parole et Silence, 2004.

5P. Celan, Entretien dans la mon­tagne, Editions Verdier, 2001.

6Idem

 

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