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Sept poèmes

Par |2018-08-16T04:58:33+00:00 5 octobre 2014|Catégories : Blog|

 

 

 

Novembre déni­gré, aux pluies gla­çantes il est vrai,
pour­tant si criant – feu des hêtres et des ormes –
de véri­té – la robe obs­cure et grave des coni­fères.

Rien ne ment sous le ciel terne ;
les arbres ne fuient plus dans leur ramage,
leur bruis­se­ment : mur­mures et bour­rasques de feuilles,
mais, plus que jamais enra­ci­nés, ils endurent
leur dépouille­ment : branches nues, feuilles chues ; 

il n’y a rien à dire,
une sai­son est don­née à nos deuils,
du temps nous est accor­dé – c’est à nos peines
pour que peut-être on s’en des­sai­sisse ;
on les aura, pesant, d’abord éprou­vées.

L’oiseau même est à terre ; le rouge-gorge,
le pin­son volètent, et manquent d’élan.

 

 

 

***

 

 

 

Un corps navré ; à terre les feuilles ternes.

Jours de défaite ? Ou est-ce
que l’on a sim­ple­ment désar­mé ? 

D’autres feuilles dans la der­nière lumière
sur le bou­leau orange illu­mi­nées.

Une rose pâle, comme déco­lo­rée.

Faut-il être jusque dans sa chair la tris­tesse,
le champ pié­ti­né d’insondables batailles ?

Au-des­sus, rose et or, le ciel
éblouis­sant avant l’obscurité.
 

 

 

***

 

 

 

Comme si le vent avait rabat­tu
un vol entier de mésanges qui sau­tillent,
volètent, du rosier au filet d’un tram­po­line
au rebord de la fenêtre
jusqu’à la corde ten­due pour le linge ;
por­tés par les rafales,
les oiseaux ici se pressent : 
cela jaillit, fuse…
tout un jar­din écla­bous­sé de bleu – un lieu
à cet ins­tant que l’on dirait élu.  

 

 

 

****

 

 

 

L’enfant s’émerveille d’un oiseau, elle appelle,
qu’on par­tage avec elle cet émoi.
Elle se tient debout devant
la fenêtre : l’aile est si belle, ce bleu
que l’oiseau ne porte pas ailleurs sur son corps.

Et l’on vient en effet, on se tient
debout aus­si, à côté ; ce qui a lieu
alors entre nous, on n’a plus l’ardeur
d’en tirer une sorte de foi.

Mais on sait cela : on est deux,
unies devant l’arbre à la faveur
et à l’intérieur même du bleu,
le temps que dure une halte d’oiseaux.

 

 

 

****

 

 

 

Quand enfin venait le jour,
le seul de la semaine où l’on pou­vait
vivre un peu rêveu­se­ment,
faire naître de soi des gestes inha­bi­tuels,
elle arro­sait, dès le matin, la plante fidèle ; et c’était
comme de se réveiller d’un long som­meil,
longue absence : quelqu’un
se tenait là, debout, dans la mai­son claire,
qui abreu­vait la terre, écar­tait les feuilles,
pre­nait soin de l’existence.

 

 

 

***

 

 

 

Et retour­ner main­te­nant au silence
nous don­nant la chance de nous aimer :
cet enve­lop­pe­ment dont nous avons rêvé !

C’était un châle, un bras – et l’épaule appe­lait,
muette, par­fois elle criait ;
ou bien encore une aile qui nous pous­sait,
toute de feuillages et de plumes empen­née.

A ser­rer des enfants on avait appris les gestes,
une dou­ceur ! c’en était une volup­té.
Mais l’enfant, le vent, l’aimé ne font qu’une halte,
ils sont au monde pour bien plus que nous récon­ci­lier.

Vienne donc et des­cende le silence,
qu’il nous refonde comme la nuit, l’hiver
prennent dans le som­meil soin de la terre.

 

 

 

***

 

 

Pourtant, il y a de la dou­ceur,
la façon comme un sou­rire en avril
que le pru­nus et le ceri­sier ont d’éclore ;

à des car­re­fours, la marche sus­pen­due
le temps qu’on hésite, et le corps
qui prend avec grâce une pause incon­nue ;

le rythme plus lent sur lequel se pro­nonce
une amie, comme pour nous lais­ser le temps
de nous ins­tal­ler dans une parole par­ta­gée ;

et cette place qu’on s’accorde aus­si
en aimant en secret, des­ti­nant des pen­sées
que l’on sait pou­voir être reçues.

Il ne suf­fit pas que l’âme soit effleu­rée
mais on peut sans doute aller, sans fré­mir,
avec l’air, la voix, les corps, l’absence même
et la nature inven­tive pour alliés.

 

Sept poèmes

Par |2018-08-16T04:58:34+00:00 13 septembre 2014|Catégories : Blog|

 

Dedans

 

Entre nous, qui, quoi, fait son lit, se couche
Et puis s’endort ou bien réveille la mai­son­née
D’intempestifs bruits  ou d’échos en accord,
Disposant à foi­son  des  miroirs exacts,
Ou fomen­tant mille rêves de sem­blants ?

 

                            *

Une boîte noire nous veut et nous agite,
Imposant ses lois à une lumière celée,
C’est d’elle qu’il s’agit à ton corps défen­dant
Que sa magie  opère du dehors ou en  toi.

                            *

Là sont  l’intime connais­sance  et un  étrange  insu,
Où, au monde  mul­ti­plié, ton regard double accède,
Machine calme ou hale­tante qui subit,  recycle, invente
D’intérieurs soleils, des lunes insis­tantes,
Les spectres du réel, des fan­tômes de toi,
D’obscurs embra­se­ments.

                            *

Cela seul à tenir, le reste à l’avenant,
Le visible sup­po­sé, l’invisible à la tâche.

 

 

 

Le cime­tière d’étoiles

 

Tu avais appe­lé cette étrange traî­née  
Sous nos pas, un cime­tière d’étoiles.
On en voyait d’une blan­cheur lai­teuse
A l’instar pro­digue de leurs sœurs du ciel,

                            *

D’autres, roses  avec des tresses noires
A leurs branches, main­te­nant immo­biles,
Vinrent après celles aux teintes d’huitre
Ou plus nacrées, leur  ventre à la ren­verse.

                            *

Elles s’égrenaient là par couples ou grappes,
Formant ce che­min endeuillé de dépouilles
Devant notre marche son­geuse et recueillie.

                            *

Le sable déployait, autour de ces guir­landes 
Aux lam­pions éteints qu’avait lais­sés la nuit,
Le  lin­ceul trouble d’un matin froid d’hiver.

                            *

Tu dis alors que leur inter­mi­nable cor­tège
Aurait pu témoi­gner d’une ago­nie déro­bée, 
D’une colère de la mer, secrète et sans mer­ci.

 

 

 

La chasse

 

Vieux chas­seur par­lant aux dieux,
Il y aurait tes invo­ca­tions patientes,
Ces flèches ou paroles déco­chées
Vers des proies vives de sym­boles,
Tes appeaux dans une nuit rebelle.

                        *

Pisteur d’étoiles et vaillant éclai­reur
Sur les traces de cen­taures amènes,
Ou de plus revêches licornes,
Avec tant d’autres butins à satié­té,
Voilà ton office depuis long­temps.

                        *

Il suf­fit de ton doigt déci­dé
Et se joue le des­tin  des palombes,
D’armes plus lourdes bran­dies
A l’enseigne de tes visées mar­tiales,
Et nous répond ton nom.

                       *

Force dépouilles se tiennent là
Et à foi­son excitent ta faconde,
Tu t’engages ou t’avances encore 
Vers le tout des êtres à astreindre

Et d’allègres menées à ton avan­tage.

                       *

Le renard serait meilleur au fond
Qui sus­cite tant de cors à sa suite,
A l’exemple d’autres quêtes folles,
Et ces traces tenues du même sort, où
Avec ses chiens, l’homme se découvre.

                       *

Eclaireur, ren­du taillable à mer­ci,
Du désert à la ville, ven­dant à tous    
Sa chan­son tel un tro­phée ultime,
Coure ce héros sans but ni maître
Sur des pistes arides et sans fin.

                       *

Ton temps comp­té au large
Te fait signe d’une autre urgence,
Tu  pré­fères les miroirs bri­sés
Dont s’est éprise ta face nue,
Et que s’efface l’envers des songes.

                       *

Ton récit, à tout cela res­semble,
Alliant la chi­mère à ses vicis­si­tudes
Et le veneur en toi, à la meute atte­lé,
Tranche pour l’impitoyable  issue 
De gestes insou­cieux qui acquiescent.

 

 

Les eaux amères

 

J’ai bu tes eaux amères
A leur aval sombre
Et la cou­lée des jours
A leur flot là, mêlés.

 

Ces eaux avaient le goût
De  leur plus bas étiage
Que l’océan dédaigne
Et laisse là stag­ner.

 

La source était tarie
Et ne ces­sait ma soif,
Tantale écon­duit
De la tablée des dieux.

 

Ces eaux là s’offraient
D’une orda­lie étrange
A ma barque enli­sée
Sous ton regard absent.

 

Des oiseaux bleus croi­saient
Au large de ta lagune,
D’ailleurs me fai­sant signe, 
Et de toi envo­lée.

 

 

La part d’ombre

 

Tu ne sau­ras pas ce qui te sait
En dépit de tant de cal­culs
Et tous les nombres d’or,
A dis­tance prise de toi
Ou au cœur de l’intime.

                     *

Assures-tu que tu saches,
Rien, de la chose tra­mée,
Ni sa source abon­dante,
La teneur de ses eaux
Ou leur nature même.

                     *

Ici, là, far­fa­dets des rêves,
Lutins de la lumière crue 
Ou adeptes sûrs de la nuit,  
Daignant peu à des traces,
Et moins encore de signer. 

                     *

Ainsi sont tenus le sachant et l’insu,
Accordés ou jaloux l’un de l’autre,
Corps à corps sans reste ni mer­ci
Où cli­quète à une chaîne invi­sible
La ribam­belle sonore des mots.

                      *

Tu ne sau­ras pas ce qui te sait
Malgré le dic­tion­naire et l’archive
Le sys­tème de toi ou celui des étoiles,
A ce miroir pour­tant des  mondes
Renvoyant un sar­casme et son secret.

 

 

 

L’absence

 

Il en est une fatale et qui te laisse
Appauvri et nu, relé­gué à toi seul
Et pour long­temps jusqu’à ton tour ;
Une sans mer­ci ni remède,
Quoique tu dises ou veuilles encore,
Elle, l’ultime et qui tout emporte.

                     *

Il en est une autre plus apai­sée,
Celle géné­reuse des sou­ve­nirs
Avec leur déver­soir intime
Qui n’a pas dit son der­nier mot
Et garde du temps des faveurs
Où per­dure à sa façon ce qui fut.

                     *

L’absence a ses deux figures,
Hélas, par­fois d’une dou­leur égale.

 

 

La lumière

 

Tu serais la plus nue
Et le vête­ment du monde,
Corps sans fin dis­ten­du
A l'échelle de tou­jours,
De tout com­men­ce­ment.

                   *

Fais-tu voir ou es-tu vue,
Sans cou­leur, autant que toutes,
Source des mille nais­sances,
Ou bien, si à jamais tu t'absentes,
Greffière et scel­lés de la mort ?

                   *

L'ultime qui te concerne
Serait une pré­sence impal­pable
Nous lais­sant igno­rants de toi,
Cause dis­crète du tan­gible
Que tu pour­chasses à son insu.

                   *

Qui détient ton secret,
L'ardeur du feu qui ne par­donne
D’immatérielles clar­tés dis­po­sant de ta gloire,
De pro­li­fiques soleils ou nos emprunts
Depuis, aux sur­prises célestes de la nuit ?

                  *

Gardienne de tes secrets
Cachant ta source et tes buts,
Consentante ou impre­nable,
Voyageuse ou cap­tu­rée,
Serais-tu le phare de l’infini ?

                  *

Il res­te­rait ton dedans en nous
Laissant à la porte cent hypo­thèses,
Et ici, plus qu'ailleurs, ta méta­phore,
Qui per­met tout sur­gis­se­ment
A ton autre miroir consen­ti.

© ClRS

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