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Sergeï Essenine, Journal d’un poète

Par |2018-08-19T19:38:17+00:00 16 novembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Dans son intro­duc­tion-ana­lyse à l’œuvre com­plète de Vélimir Khlebnikov, Youry Tynianov disait ceci : « Sa bio­gra­phie ne doit pas écra­ser sa poé­sie. Il ne faut pas se débar­ras­ser de l’homme au moyen de sa bio­gra­phie. »

Dans un pays qui, mal­gré les vio­lents sou­bre­sauts de l’histoire qu’il connais­sait, ado­rait les poètes, Sergeï Essenine fut admi­ré, il connut la gloire, l’exaltation des suc­cès. Par-delà ce ver­nis, cette croute, il faut reve­nir à la chair. A l’homme-poésie. A sa vie-poème.

 

Ne m’en veuillez pas, c’est ain­si !
Je ne bar­gui­gne­rai pas avec les mots :
Elle est alour­die, affais­sée,
Ma jolie tête dorée.

(p. 91)

 

Ce qu’Essenine appe­lait son « jour­nal » c’était ces poèmes. Quoi d’autre en fait serait-on ten­té de dire ? Que pour­rait bien écrire au jour le jour un poète en dehors de poèmes ? Pour ce faire il fau­drait qu’il sorte de son « état de poé­sie », pour reprendre la belle expres­sion de Georges Haldas. Exprimée dans un lan­gage non usuel la vie du poète est entière, et plus véri­table, dans le flot de son verbe.  Ni bio ni auto­bio­gra­phie, le poème est la lave bouillon­nante, par­fois obs­cure, inson­dable, de la vie sous la croute du temps évident, his­to­rique, chro­no­lo­gique.

 

Câliner et déchi­rer, c’est le lot du poète,
Un sceau fati­dique qu’il porte en lui.
Moi j’ai vou­lu marier sur terre
Rose blanche et cra­paud noir.

Inconciliables, irréa­listes – met­tons !
Ces ambi­tions des années roses.
Mais si en mon âme nichèrent tels démons,
Disons que les anges l’habitèrent aus­si.

(p.121)

 

 

Il n’y aurait pas que conven­tion facile et lieu com­mun dans ce pré­sup­po­sé que l’âme russe serait por­tée aux extrêmes. En véri­té il paraît plus juste de dire qu’elle est constam­ment en équi­libre entre deux extrêmes, prise dans les convul­sions comme un funam­bule qui cour­rait sur un fil tran­chant sur­plom­bant un abime. Ascèse et retrait du monde /​ folie-en-Christ et invec­tive au monde, liber­té insou­mise, totale, rou­geoyante et chao­tique mais fra­ter­nelle /​ liber­té sou­mise, humi­liée, contrite assu­jet­tie à un pou­voir tout puis­sant, à la « botte sou­ve­raine de la réa­li­té » (sic) dixit Trotsky… 

La torche poé­tique Essenine se sera consu­mée en un rien. 30 ans. Bouleversant le temps, son temps.
1895 – 1925. Incandescent, son verbe l’aura por­té sur la flamme his­to­rique la plus incan­des­cente de l’histoire de son pays.

 

Comme le pha­lène je vole droit au bra­sier
Et baise l’incandescence.

(S. Essenine)

 

Brûlé. Et pour­tant, jusqu’à sa fin pré­coce il gar­da le beau visage lumi­neux qui lui valut tant de suc­cès auprès des femmes. Consumé. Intérieurement. Dans l’âme.

Marié cinq fois, il épou­sa la célèbre dan­seuse Isadora Ducan, par­ti avec elle aux Etats-Unis mais refu­sa d’apprendre l’anglais, comme tout autre langue étran­gère, pour ne pas prendre le risque de « pol­luer » la sienne, sa langue-de-vie poé­tique. Fuyant « l’occident de cau­che­mar », reve­nant dans sa chère Rus’ il se sen­tit « étran­ger en terre étran­gère », sen­ti­ment si bien par­ta­gé par les poètes russes. C’est dans la langue qu’il se sen­tit tou­jours chez lui. Dans le slo­vo, le verbe russe, celui dont Ossip Mandelstam (avec qui Essenine par­ta­geait le même livre de che­vet « La Geste du Prince Igor », légende du XIIe siècle) disait qu’il est la vraie patrie de l’homme russe. 

Essenine, Poète-para­doxe qui tout en « révo­lu­tion­nant », ornait ses poèmes de mots popu­laires ou rares (sla­von litur­gique, réfé­rences au légendes popu­laires, aux épo­pées mythi­co-his­to­rique).  Il fut par­mi tant d’autres de son temps le chantre d’un renou­veau qui serait total et pour­tant relié à la vie la plus ances­trale. De ces modernes qui ne furent jamais ni moder­nistes ni contem­po­rains, tel son ami  André Biély qui accla­mait la vic­toire des Bolcheviks au cri impro­bable de : Hristos vos­kres­sié ! « Christ est res­sus­ci­té ! » Tous étaient per­sua­dés, de tout cœur, que le verbe russe, jonc­tion ful­gu­rante entre Orient et Occident, avait, par-delà les vio­lences, les larmes et la mort por­tés par les vents noirs de l’Histoire, un des­tin mes­sia­nique de lumière et de paix :

 

L’heure de la trans­fi­gu­ra­tion a son­né ;
Il des­cend, l’hôte lumi­neux,
De sa lon­ga­ni­mi­té cru­ci­fiée
Arracher le clou rouillé.

Au matin et à mi-jour­née
Dans un rou­le­ment de ton­nerre
Il rem­pli­ra nos heures
A pleins seaux, de lait mous­seux.

(Transfiguration, novembre 1917, p.173)

 

Essenine  venait du fond de ce que l’avant-garde éclai­rée d’alors pou­vait consi­dé­rer comme étant la part la plus arrié­rée  du peuple Russe. Né dans un vil­lage du Nord, dans ce qui fut la patrie des pre­miers grand-princes de la Rus’. Elevé par des grands-parents Vieux-croyants. Paradoxe, tou­jours. Ces schis­ma­tiques consi­dé­rés comme d’effroyables rétro­grades conser­va­teurs étaient aus­si l’une des frac­tions les plus rebelles du peuple russe. C’est chez eux que se conservent les contes, les chants et les rites de la plus ancienne mémoire. Mais celle-ci côtoie la pas­sion des plus poin­tilleux débats théo­lo­giques autant qu’un sens non réfré­né de l’ivresse et de la joie fes­tive. 

Passant de la foi des Vieux-croyants à l’athéisme toni­truant, la poé­sie d’Essenine gar­da tou­jours, néan­moins, un cli­mat nos­tal­gique qui pre­nait sa source dans cet écart, dans cet isthme béant de l’âme et de la langue russe.  En 30 courtes et ful­gu­rantes années, bour­lin­guant, tou­jours en mou­ve­ment, com­bien de vies a-t-il vécu ? Et pour­tant, l’unité  d’une seule vie poé­tique.

 

Il a beau écrire en 1923 :

 

Un beau gâchis en véri­té !
Du gâchis, il y en a dans la vie.
Avoir cru en Dieu, j’en ai honte.
Ne plus croire m’est non moins amer.

    

En 1924 il s’afflige dans Retour au pays, de retrou­ver le vil­lage natal modi­fié par les nou­veaux dogmes, les insou­mis Vieux-croyants mis au pas, Lénine en calen­drier à la place des icônes et ses sœurs ânon­ner Marx et Engels comme dans un vieux mis­sel.  Lui qui, mal­gré les désac­cords et les rup­tures, consi­dé­ra tou­jours comme un maître l’étrange Nicolas Kliouev, poète et pèle­rin va-nu-pieds qui pro­pa­geait, en gue­nilles, la vieille-foi et sa poé­sie cos­mo­go­nique sur les places et les mar­chés. Kliouev fut d’ailleurs l’un des der­niers à qui Essenine ren­dra visite en 1925, peu de temps avant son sui­cide (pré­dit dans ce vers de 1916 : « en une verte soi­rée, sous la fenêtre à ma manche je me pen­drai»).

 

 Jusqu’à l’extinction de sa flamme, les livres de che­vets d’Essenine  furent la Bible (Isaïe en par­ti­cu­lier)  La Geste du prince Igor et Le Livre de la Colombe (long poème cos­mo­go­nique d’Abraham de Smolensk ins­pi­ré d’une Apocalypse apo­cryphe très popu­laire). Enserré dans les cordes d’airain d’une époque vio­lente où toute convic­tion, toute espé­rance était mise sens des­sus des­sous, l’enfant-poète de l’antique Russie kié­vienne, pay­sanne et cos­mique, s’est tôt essouf­flé. Le poète-para­doxe fina­le­ment, se prend les pieds dans son propre tapis, tis­sé de rêves et d’orgueil, lorsqu’il dérive sans cadres à débor­der, sans frein à ron­ger. Ne rete­nant de la Révolution et de ses contraintes poli­tiques que l’irrationnel et le mys­tique, com­ment aurait-il pu s’insérer dans l’industrieuse méca­nique de l’asservissement social et éco­no­mique ? Le pro­grès avait pour lui le visage uto­pique de L’Inonie, le « pays d’ailleurs » non le mufle d’une contrée pla­né­taire de tech­no­crates uni­for­mi­sés.  

 

Ne plus aimer ni la ville, ni mon vil­lage
Comment le souf­fri­rais-je ?
Je largue tout. Me laisse pous­ser la barbe.
Et je vais bour­lin­guer en Russie. 

J’oublierai livres et poèmes,
J’irai le bal­lot sur l’épaule
Au noceur dans la steppe, on le sait
Le vent fait fête comme à nul autre.

(p. 91)

 

Vœu pieu. Sans perdre la vie, le poète ne peut aban­don­ner la poé­sie qui est sa vie. C’est sans doute, dans ce moment de ten­sion sus­pen­due, dans ce doute suprême qu’Essenine retrouve le mieux les plus belles expres­sions de ces anciennes contem­pla­tions. 

Ainsi, tout est loin d’être éga­le­ment admi­rable par­mi les vers d’Essenine et la cri­tique de Gérard Conio à pro­pos de sa poé­sie porte tou­jours : 

« Au fond, Essenine ne brillait ni par la nou­veau­té, ni par le moder­nisme, ni par l'originalité… Il brillait par le ton émo­tion­nel de son lyrisme. Une émo­tion naïve, immé­mo­riale, et c'est pour­quoi extra­or­di­nai­re­ment vivante et spon­ta­née, voi­là sur quoi Essenine s'appuyait. Tout le tra­vail poé­tique d'Essenine consis­tait à cher­cher sans cesse des orne­ments pour cette émo­tion pure.  La per­son­na­li­té lit­té­raire d'Essenine s'est dila­tée jusqu'aux limites de l'illusion. Le lec­teur se com­porte envers ses poèmes comme envers des docu­ments, comme envers une lettre qu'il rece­vrait d'Essenine par la poste. C'est cer­tai­ne­ment fort et néces­saire. Mais c'est aus­si dan­ge­reux. Une dés­in­té­gra­tion peut se pro­duire, la per­son­na­li­té lit­té­raire fuyant les vers pour vivre à côté d'eux, et les vers aban­don­nés avouant leur pau­vre­té. » (1)

On peut, tou­te­fois, la trou­ver fort sévère au regard de la sin­cé­ri­té qui irrigue la poé­sie de Sergueï Essenine, sin­cé­ri­té la plus haute qui fina­le­ment sur­monte et uni­fie ses appa­rentes contra­dic­tions, qui célèbre, dans une alchi­mie dont les incer­ti­tudes et les flot­te­ments font la force, les noces enfin consom­mée de la « rose blanche et du cra­paud noir ».

 

 

 (1) Gérard Conio, Le futu­risme et le for­ma­lisme russes devant le mar­xisme, pp. 84-85, L'Âge d'Homme, 1975

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