> Seyhmus Dagtekin, Elégies pour ma mère

Seyhmus Dagtekin, Elégies pour ma mère

Par |2018-10-17T03:06:49+00:00 29 avril 2014|Catégories : Blog|

 

Terre, tu nous a assoif­fés
Tu as ense­ve­li nos bles­sures dans le cime­tière des lézards
Tu as grillé les lézards dans la four­naise de midi
Terre, nos vil­lages enfourchent les che­vaux et courent les noix.

Funèbres, à la limite du déses­poir, ces élé­gies semblent des tapis aux figures nom­breuses répé­tées jamais tout à fait pareilles. Mais au lieu de faire un jar­din, un cos­mos pro­pice à la médi­ta­tion ou la prière, elles se meuvent erra­ti­que­ment dans un uni­vers bis­cor­nu. Tendu, jamais en repos.

De Seyhmus Dagtekin, Kurde de Turquie ayant adop­té à 22 ans la France et son idiome, n'attends pas un regard atten­dri vers les mon­tagnes de son pays natal où pui­ser à peu de frais la sagesse que l'Occident a ces­sé d'entretenir sur ses terres. La mémoire, il l'appelle l'enragée. Comme l'eau, elle ne s'arrête pas, empor­tant les lieux, ne laiss(ant) que le départ. Les morts frappent ten­dre­ment aux portes de ta voix /​ pour que tu ramasses leurs miettes.

Un per­son­nage, l'oncle, tourne dans le fau­bourg d'une ville que le poème contourne sans même la nom­mer… coupe-gorge dont on ne sait quel pont fran­chir /​ ni sur quel pied. L'oncle en ques­tion a per­du son cou­teau contre leurs gilets. Sa tête qui ne cesse de gran­dir, il la pro­jette contre chaque rocher du désert.

Des chants qui disent l'empêchement de chan­ter :

Ne sachant plus rien nom­mer, je me suis assis.(…) Le cré­pus­cule est tom­bé. Le champ déci­mé. Les pieds se sont emmê­lés avec les mains. les mains se sont recro­que­villées sur le soir. J'ai atten­du. J'ai pous­sé mes mains à la ren­contre de la forêt et j'ai dépouillé ton être sous les arbres cal­ci­nés…

Voici le poète, Orphée d'après, ou d'avant, déca­lé en tout cas, né au mau­vais endroit et au mau­vais moment. Orphée ou Caïn ? Violent (mais sans cal­cul), per­du, sans repères, et sans bien­veillance pour toi, lec­teur.

Et cepen­dant, insigne espé­rance, il se dit novice devant l'haleine des roses.
 

Ce sont moins les êtres et les lieux que Seyhmus Dagtekin nous fait tou­cher de son lyrisme hale­tant, mais les liens, les par­fums. Pense à ces enrou­le­ments qui assurent aux tapis leur lega­to et que les yeux suivent sans vrai­ment les voir.

Le pre­mier de ces liens, c'est la langue, la facul­té de parole, la voix du poète. Comme le cou­teau per­du, le mot est une épine dans la nuit(…) Quel cours d'eau suivre, notre cœur est désert /​ Avec quelle eau alour­dir notre parole ? À la source, la nuit, c'était le titre du pre­mier roman de l'auteur. Après tant d'années d'immersion dans la langue « des immor­tels prin­cipes de 89 », il n'a donc pas trou­vé la lumière ?

Fais de ton som­meil une caverne
De notre peur une alti­tude
/​
Expulse-nous de ton cré­pus­cule dans un cri

Cette langue ne cherche pas l'apaisement, elle sait trop ce qu'il faut de vie aveugle et sombre pour une véri­té. Pourtant, reve­nant à ce « cœur désert », ce point de vue moral ravi­vé dans l'épreuve de l'égarement, je ver­rai un deuxième motif d'espérer.

Seyhmus Dagtekin écrit avec une fièvre au corps /​ Pour que le mot s'envole de la plaie des langues.Habité qu'il est par cette cer­ti­tude, -la trame de ce tapis insup­por­table ?-, qu'au delà des langues ins­ti­tuées et lasses, recrues de trop de men­songes et d'indifférence, il en est une, vive, à inven­ter :

Faisons un pas dans cette autre langue à nous (je sou­ligne)
Allumons le feu sur cette autre tête à nous
Secouons une gre­nouille sur la terre des ancêtres
Et posons-la sur ta chair vieillie
Tandis que cha­cun se gonfle pour tenir le monde en équi­libre sur le bout de sa langue.

Poésie de l'effort, du muscle ten­du. Sisyphe ? Oui, pour ce qui est de l'entêtement. Mais à l'échelle d'un homme qui se sait seul, pri­vé du châ­ti­ment et du secours gal­vau­dés des dieux, cher­chant une voix, une voie, pour quit­ter le domaine des ombres.

Permets-moi, en ce Samedi saint où j'écris ces lignes, de faire une digres­sion oppor­tu­niste par la fresque de Fra Angelico qui montre la des­cente de Jésus aux enfers. On y voit Adam sur­gir des intes­ti­nales grottes à la ren­contre de celui qui vient depuis la lumière. Lequel vient sau­ver l'autre ? Pas plus de flammes ni de gueules den­tues que, de l'autre côté, de beau ciel ou d'architecture ras­su­rante. Rien que la forme heur­tée du rocher et la beau­té épu­rée des vête­ments, rien que la ren­contre, l'étincelle sourde d'un ami­cal accord. De même que le peintre de cloître a fait de ce rocher des enfers une image étran­ge­ment apai­sante, Seyhmus Dagtekin regarde la réa­li­té décou­sue, il s'astreint à l'obscur, dévi­sage la nuit, et, à la faveur d'un adverbe, d'une ren­contre contre nature, il va te tou­cher d'une sorte de grâce… Un adverbe, presque rien, une injonc­tion, ou des ques­tions :

Nous sommes sur la terre avec nos allés et venues
Qui brûlent nos pieds à lon­gueur de pas
Notre bouche reste aride dans la pour­suite du jour
Nous, essouf­flés à pour­suivre ce chien
Ô aveugle, asperge d'une goutte d'eau ce feu qui brûle notre terre
Devant la fou­lée de ce chien per­du
Quel arbre nom­me­rai-je avec ses vignes enter­rées
Quelle herbe mâche­rai-je et met­trai-je sur ta vive plaie
Quel djinn lève­rai-je dans ma parole (…)

Questions qui, ain­si pri­vées de ponc­tua­tion (ponc­tua­tion, ins­ti­tu­tion), t'obligent à sen­tir éclore dans ta pen­sée ou ta voix toute la jubi­la­tion du verbe-sujet inver­sé et du ton qui monte, frêle et mal­adroit sou­vent.

 

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