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Souffles nomades

Par |2018-11-17T09:52:12+00:00 21 janvier 2013|Catégories : Critiques|

 

Il y a des voix qui n’ont pas besoin d’un lent che­mi­ne­ment pour entrer en réso­nance. Elles éclatent sou­dain dans leur sin­gu­la­ri­té, et défient alors toutes les ten­ta­tions des fai­seurs de mots arron­dis. On ne les écoute pas à l’aune d’une esthé­tique bien hui­lée, mais en se met­tant à rece­voir plein visage des volées de bois vert, ou de bois tendre, et c’est pour la peine (ici com­muée en  authen­tique plai­sir) une vraie leçon d’immédiate éner­gie poé­tique.  Les souffles nomades de Marie Ginet sont de cette trempe-là.

L’ouvrage ras­semble une suite de poèmes écrits pour la voix haute et qu’on a le bon­heur de pou­voir tra­ver­ser aus­si bien sous la forme écrite qu’en enre­gis­tre­ment sonore. Des poèmes mili­tants et tendres, inquiets et assoif­fés que la poète, fami­lière des

scènes slam, dans le Nord de la France et en Belgique, notam­ment au sein de la Compagnie géné­rale d’Imaginaire, a appris à por­ter en bouche à la ren­contre du public.

Jean-Pierre Siméon ne s’y est pas trom­pé, lui qui a choi­si de pré­fa­cer de façon éclai­rante ce pre­mier livre. Marie Ginet « ne se contente pas de secouer la langue, du seul rythme qu’impose la parole jetée, elle varie les rythmes, selon la visée du poème… », écrit-il, et l’on ne peut que sous­crire à son pro­pos. Force de per­cus­sion s’allie en effet ici à une recherche évi­dente de la for­mule qui touche juste. La voix pres­sée d’interpeller sait rete­nir son souffle dans la scan­sion des mots, et le tra­vail des images peut d’autant mieux se loger dans le mou­ve­ment du poème. Et si slam est le ter­ri­toire de cette façon-là d’écrire et de por­ter les mots, qui s’en plain­dra ?  

Celle qui, par un défi intui­tif, aus­si auda­cieux que joueur, s’est don­né le nom d’Ange Gabriel.e, en scène slam, a pris au sérieux l’adresse de René Char : « Comment vivre sans incon­nu devant soi ? » qui figure en exergue de ces Souffles nomades.  Cet incon­nu est sans doute au cœur de la démarche pro­fonde de Marie Ginet dans sa pré­sence à l’autre. Inconnu mal­trai­té « dans le bec de l’homme » par les vio­lences des fron­tières « qui venus du dedans du dehors se chaque jour dur­cissent » ; incon­nu de la dépos­ses­sion de soi-même en sin­gu­lière ébrié­té dans la lita­nie de « Saint Bernardus priez pour nous » ; incon­nu d’une figure proche qui  nous attire vers la dou­ceur du soir sur Athènes, la meur­trie. Autant de visages éprou­vés de l’instant à naître.

C’est sans doute cela qui donne toute sa fer­veur au livre de Marie Ginet. Un alliage convain­cant entre une rage nour­rie de convic­tions et une inté­rio­ri­té qui accueille les trem­ble­ments de la vie, d’où qu’ils viennent. 

 

Les mots inquiets qui disent : « Je ne com­prends pas la pro­fa­na­tion de la terre.

Celle qui, lente étoile,

porte ses assas­sins.

J’écris, je le sais, pour ne pas mou­rir. » coexistent ici, comme par néces­si­té, avec ces autres mots qui ont gar­dé le goût de la pre­mière inno­cence :

« Je suce en pen­sée les anges du ciel.

  J’attends que l’archange m’enflamme le front ».

 

La poé­sie pour défier le péril de nos quo­ti­diens asth­ma­tiques et réap­prendre à res­pi­rer à pleins pou­mons ? Ce pour­rait être la nou­velle réjouis­sante à tirer de la lec­ture des ces pages aux cou­leurs d’insurgée. 

                                                                                         

À signa­ler sur le blog « Terres de femmes » la page  consa­crée à Marie Ginet : http://​ter​res​de​femmes​.blogs​.com/​m​o​n​_​w​e​b​l​o​g​/​2​0​1​3​/​0​1​/​m​a​r​i​e​-​g​i​n​e​t​-​p​l​u​s​-​v​a​s​t​e​-​q​u​e​-​n​o​u​s​.​h​tml

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