> Sublimisme balkanique, anthologie de Tomislav Dretar

Sublimisme balkanique, anthologie de Tomislav Dretar

Par |2018-10-21T08:10:26+00:00 8 mars 2014|Catégories : Blog|

Dix-neuf poètes de Bosnie sont pré­sen­tés dans une tra­duc­tion soi­gnée et agréable à lire. Grâce à ce choix réduit, le nombre de poèmes varie entre 7 et 10 par auteur, ce qui per­met de bien sen­tir la voix sin­gu­lière de cha­cun. Toutes les géné­ra­tions sont pré­sentes, ceux qui sont nés pen­dant la guerre et entrent juste dans la car­rière, leurs parents jeunes adultes vers 1991, et ceux qui, nés vers les années 50, ont connu une vie « ins­tal­lée » avant les bou­le­ver­se­ments et l'exil. Tomislav Dretar est l'un d'eux.

Même s'il défi­nit le subli­misme bal­ka­nique par la facul­té à « subli­mer dans la poé­sie et par la poé­sie » la guerre qui a « trau­ma­ti­sé leur chair et leur ima­gi­naire », on sent que l'oeuvre de tous ces poètes tourne autour de ce sujet… impos­sible… et que l'écriture nait de cette impos­si­bi­li­té même. Le res­sen­ti­ment, les regrets, le natio­na­lisme, le pro­sé­ly­tisme sont en effet absents de ces textes, mais ceux-ci n'en témoignent pas moins d'un enga­ge­ment poli­tique huma­niste et, pour cer­tains, d'une foi cha­leu­reuse et ouverte.

Outre la mai­son et le che­min, un des motifs récur­rents est celui du pont. Il a des réso­nances com­munes que l'on devine aisé­ment et bien sûr des pro­lon­ge­ments très divers selon les auteurs. Celui, très sym­bo­lique, de Mostar, Vesna Hlavacek le sur­plombe de nuages gris pigeon (qui) flot­taient dans le ciel bleu. Mais des­sous cou­laient les pro­fon­deurs de la Neretva en silence /​ (qui) par­laient de beau­té, de tris­tesse /​ chu­cho­taient inau­dibles /​ sur les temps mau­vais, les rires et les pleurs, /​ sur com­ment le matin res­plen­dit en rosée de perles, … Le pré­sent et la vie ont chez elle le der­nier mot.

Mais chez Marjan Hajnal, le pont est char­gé de nos­tal­gie et donne sur un can­ton inin­tel­li­gible :

Il est quelque part un pont étrange.
Sous la brume des sou­ve­nirs
On n'en voit pas le bout,
De l'autre et invi­sible rive
On ne per­çoit que la réso­nance
De chants.

L'inintelligibilité, l'incapacité de la rai­son à sai­sir quelque chose du monde, tra­verse l'ensemble des oeuvres. Ainsi, dans une paren­thèse de Mensur Catic, né en 1960 :

(moi je ne dis rien du tout
je ne suis pas phi­lo­sophe
(…) absence de toute
pen­sée claire…)

 Comme dans Impénétrabilité de la conscience de Tarik Jazic, né en 1991 :

Ils deve­naient pri­son­niers des ténèbres
en quête d'une lampe.
(…) C'était tour­ner en rond
encore et encore…

 

Les figures de l'exil sont nom­breuses. Pour Admiral Mahic, né en 1948, la vie a été tout entière errance. Ayant exer­cé des métiers manuels comme rela­tion­nels, seule la poé­sie est sa terre stable. « Le mar­teau » évoque un tra­jet en train vers Vienne :

Chers pas­sa­gers, voi­là ce que je suis : une pleine lune de Sarajevo /​ qui ne parle pas alle­mand et en bos­nien je vous demande : /​ Pourquoi n'irions-nous pas tous boire un coup en Zambie !? /​ Et bien sûr, de Zambie nous pour­rions che­vau­chant des girafes reve­nir à Sarajevo /​ dépo­ser une cou­ronne de fleurs des champs /​ sur le tom­beau de la mère incon­nue !

Une « prose du trans­si­bé­rien » ? Mais en plus tra­gique, et rigo­lard aus­si :

Dans le vol­can d'où je viens nul /​ ne fait son tra­vail. /​ Ô, mar­teau de la Terre, fais que je devienne citoyen /​ de l'Autriche. /​  Ô, mar­teau du ciel, fais que je trouve femme !

Certes, le désen­chan­te­ment et l'errance n'appartiennent pas en propre à ceux qui ont connu la guerre, mais l'ensemble des auteurs donnent à ces motifs un tour très concret. Peu céré­brales, jusque dans les plus modernes, ces écri­tures cinglent à l'esprit du lec­teur, ain­si Darko Cvijetic :

Dans les pou­pées sur l'étagère
Il n'y a pas d'utérus.
Comme un amas de muscles.
Cela n'est pas à toi comme
Brisé par le ver­tige du désert.
Quand les femmes pleurent
Toutes les césa­riennes fument
Sur les rafales de balles.
Tout se tait aux évo­ca­tions réci­proques.

Explorant ce silence, l'excavant avec téna­ci­té, ces poètes n'en négligent pas les enjeux du temps pré­sent. Ainsi Ferida Durakovic, dans une sai­sis­sante lamen­ta­tion « à Olena, fillette sans per­sonne », que « les mâles qui l'exploitaient » ont mar­ty­ri­sée jusqu'à la porte de l'hôpital où elle venait se réfu­gier, grave en lettres capi­tales un monu­ment de révolte :

MÂLES MÂLES MÂLES

MÂLES OLENA POPIK MÂLES MÂLES

MÂLES POLITIQUE POLITIQUE OLENA

COMMERCE DES FEMMES COMMERCE

(…) MÂLES MÂLES OLENA EST OUEST NORD SUD

     ISLAM CHRISTIANISME

ORTHODOXIE JUDAÏSME MÂLES MÂLES

     POLITIQUE POLITIQUE POLITIQUE

COMMERCE…

Le poème et le sens de l'acte d'écrire sont remis en cause. Culpabilité, pour Ferida Durakovic : Je me sens cou­pable /​ pour ces lignes /​ qui invo­lon­tai­re­ment me sont tom­bées des mains, /(…)un poème d'amour…

Marjan Hajnal, lui, se refuse à écrire des vers sur l'amour. Josip Osti, avec humour, cherche un poème : Le cherche depuis ma tendre enfance et ne trouve sous le lit qu'un billet de banque dis­si­mu­lé /​ d'un État entre-temps effon­dré por­tant le sou­rire /​ d'un tout-puis­sant monarque mort depuis long­temps.

L'humour encore, mais très ambi­gu, dans ce « conte » de Sead Begovic où Dieu, pris de pité, fait cou­ler l'eau dans le désert et offre au fidèle et pieux cal­li­graphe une nou­velle contrée heu­reuse (qu'Il a) cou­verte du jar­din luxu­riant de la séduc­trice pen­sée de Satan.

Ce choix réunit des gloires lit­té­raires et des jeunes gens peu connus que Tomislav Dretar « appré­cie tout autant ». Sa sub­jec­ti­vi­té de bon aloi donne une vision diverse et cohé­rente de cet ancien peuple en construc­tion.

 

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