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Suite initiatique

Par |2018-10-18T04:58:38+00:00 3 août 2012|Catégories : Blog|

 

     Comme au ciel, je suis à Cordes. Je m’incline sur la Bride : j’embrasse le vide. Voici : à l’expiration de la contem­pla­tion la Cité, dénu­dée par mon œil, se tourne d’elle-même vers son écri­ture essen­tielle.
     J’écris à son ventre ; c’est depuis son ventre éter­nel. Je veille à ses cré­neaux, comme une sen­ti­nelle ici scru­tait tou­jours le nord : les oiseaux à s’envoler. La belle étoile me dira l’armée adverse, dans les sucs de bois frais, dans la cabale des arbres. Au jour, j’aborderai l’huile et la poix, ce que l’on jette sur l’ignorance. La Cité parle avec ses Anges, à la bouche de son puits déchi­ré.

 

 

     Voilà que les nuits s’en viennent, que les nuits appellent les rites. Des nuits dif­fé­rentes, vou­lues dans l’intervalle. Avec force – avec magni­fi­cence – on y remonte la pro­fon­deur, les cla­vi­cules, les sin­gu­la­ri­tés tem­plières, et les oracles à l’odeur de rose.
     Mes nuits sont des jours, des jugu­laires, qui imposent le rythme du sang. Mon sang ne souffle pas, comme il est irri­gué d’élixir : je peux par­ler, res­pi­rer, voir l’avenir il est vrai, savoir l’heure de mon retour et de ma réin­té­gra­tion. Mais quelle impor­tance ? Sûr que l’on pour­rait mou­rir sans avoir éprou­vé la juste parole.

 

    

     L’éveil se sus­pend déjà dans les ruelles, aux tours, aux portes, au dédale… Et voi­ci que je déam­bule entre les signes de la pierre, le janus sub­til, la fleur aux cinq pétales, la tête de maure et la tête rouge, l’inclinaison de la sala­mandre. Comme accro­ché à l’échauffement, au mur­mure de la cuis­son, au sif­fle­ment du chau­dron, de l’alambic, de la retorte, le der­nier évan­gile cir­cule jusqu’à mes murs, à ma dis­til­la­tion. Contre ma pen­sée sou­daine, les lilas d’Espagne s’arrêtent au nom d’Isis.
     Un jour, je sau­rai la vision de Jonas : comme cette eau me ren­dra l’or potable… Je ver­rai, à la nuit, la construc­tion des Maîtres, comme j’en dépose le secret ; comme j’en garde mon pied sur le seuil…

 

 

     Comme au ciel, je suis à Cordes. J’inspire, j’aspire, sans bri­ser le fil d’or qui lie mes lèvres au cœur de mon silence. C’est un autel qui se construit dans l’eau de mes mains, dans la peau de mon ventre, dans le creux de mon soleil tant obs­cur. Si je deviens immense, c’est à la nasse du souffle, au petit filet de bras de la prière la plus étin­ce­lante.
     Merci pour la mois­son ô mon Maître, mon Atalante est bien venue sur mon rivage, pour s’y réfu­gier. Je ne sais si la lune a pu bouillir au creux de tes fagots, mais je sais main­te­nant quel est le dra­gon qui s’envole à nos lames de déses­poir.

 

 

     Je sais main­te­nant que les nuits qui reviennent sont les nuits des rites dis­pa­rus. Des nuits indif­fé­rentes, dis­so­ciées dans l’intervalle… Avec force – avec splen­deur – on y admet le ver­tige immo­dé­ré pour la hau­teur, les péli­cans, les syl­labes des Archanges, l’incroyable Ascension et les oracles à l’odeur de rose.
     Je mar­che­rai la nuit dans les artères : où les armées ont pas­sé. Je vou­drai les joyaux, les reliques, les lapi­daires ; je dirai les lumi­naires sou­dain si vivants. Je par­le­rai par les cita­delles per­cées au creux des tom­beaux, je par­le­rai de la cou­ronne, de la sou­rate et du pre­mier pays noir. Le vent por­te­ra jusqu’à mon front la flamme de la véri­table nuée.

 

 

     Comme au ciel, je suis à Cordes. Dans la cir­cu­la­tion du grand vide : je sais la mon­tée de Sirius, la conjonc­tion. Un chant syriaque va ber­cer ma bles­sure : je serai immo­bile, au temps bru­tal, dans la nuée des sau­te­relles. Dans l’aspiration de la spi­rale. Et quelque traî­née de feu nour­ri­ra encore mon ardeur.
     Qui pour­sui­vra la route tou­che­ra à la méta­mor­phose, à la cruau­té, à la tur­pi­tude, à la béa­ti­tude, à la vin­dicte, à la déchi­rure, à la ten­dresse, à la joie, à la cris­pa­tion et à son reflet, à la per­fec­tion sans doute. Il sau­ra dans les méandres de l’oye que les che­mins de la nuit se dérobent pour mieux se libé­rer. Que les che­mins se croisent comme ils se sont livrés. Alors à mes nou­veaux mots futurs les che­mins de la nuit se sont refer­més comme des livres.

 

en hom­mage à Maurice Blanchard.
Six poèmes inédits écrits à Cordes,
sous les feux de la grande coc­tion
du ven­dre­di saint, 2012.

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