> Sur deux recueils de Maram al-Masri

Sur deux recueils de Maram al-Masri

Par |2018-11-18T21:48:34+00:00 10 mai 2013|Catégories : Critiques|

 

Maram al-Masri : Du corps à corps sen­suel à la soli­da­ri­té

(lec­tures de Par la fon­taine de ma bouche & La robe frois­sée)

 

Poète syrienne, Maram al-Masri vit à Paris depuis de nom­breuses années et se consacre à l’écriture, à la poé­sie et à la tra­duc­tion. Parmi ses der­nières publi­ca­tions, une antho­lo­gie qu’elle a com­po­sée, tra­duite et pré­sen­tée, Femmes poètes du monde arabe (Le temps des cerises, 2012) et deux recueils parus chez Bruno Doucey, Par la fon­taine de ma bouche et La robe frois­sée.

 « Elle écrit une poé­sie claire et ten­due, où les femmes sont sur le devant de la scène de crime : bat­tues, insul­tées, vio­lées, séques­trées, aban­don­nées », notait Patrick Besson à pro­pos de Maram al-Masri en évo­quant Les âmes aux pieds nus (le Temps des cerises, 2008), recueil qui traite de la vio­lence sociale et domes­tique subie par les femmes, et Je te menace d’une colombe blanche (Seghers, 2007) où il est ques­tion du couple, de l’amour bles­sé, de la sépa­ra­tion.

Par la fontaine de ma bouche 

Pour ma part, j’ai d’abord enten­du Maram al-Masri à Sète, puis je l’ai ren­con­trée au Festival International de poé­sie de Saint-Martin-d’Hères (près de Grenoble) où j’ai pu appré­cier son affa­bi­li­té. Entre temps, j’avais décou­vert son écri­ture avec Par la fon­taine de ma bouche, publié par Bruno Doucey (2011).
Éloge du corps dans une langue on ne peut plus sen­suelle, ce recueil chante la jouis­sance et l’art de se dénu­der pour mieux se livrer à l’être, à l’autre et à son propre aban­don à la poé­sie du monde : « je me débar­rasse de l’inutile /​ des écorces qui m’alourdissent » écrit Maram.
Le corps à corps y est aus­si glo­ri­fi­ca­tion de la fémi­ni­té (« je me fonds dans toutes les femmes »), des seins, des ais­selles, du duvet du ventre et des sexes, de l’amour char­nel et de l’âme ardente. Célébration fluide d’un « corps fait de bai­sers /​ sculp­té de caresses /​ hâlé de soleil /​ qui désire /​ qui embrasse /​ et jouit ».
La poé­sie y appa­rait comme une forme du don : « devant vous je me dénude /​ doigt /​ par doigt /​ ongle par ongle /​ peau /​ et puis os /​ puis poème. »

La robe froissée 

Avec « La robe frois­sée » (Bruno Doucey, 2012), Maram al-Masri reprend dans la par­tie inti­tu­lée « La femme à la fenêtre » des poèmes publiés dans un ouvrage col­lec­tif et nés dans le cadre d’une rési­dence iti­né­rante sur le ter­ri­toire d’Artois et à Béthune. Ces poèmes d’abord écrits en fran­çais avant d’être tra­duits en arabe (l’édition est bilingue) sont donc le fruit du regard por­té par une femme du Sud sur les pay­sages et les gens du Nord. Regard bien­veillant qui s’attarde sur la place où « les façades des mai­sons /​ sont visages d’attente /​ les fenêtres, les yeux de la place /​ les portes, ses bouches » et où les mai­sons sont aus­si « témoins éter­nels /​ des cara­vanes de l’Histoire ». Car si elle s’attache à sou­li­gner la lumière des manèges d’une fête foraine, le ven­deur de barbe à papa, ou ces « pluies du Nord /​ (qui) sont des verres pleins de bière /​ que boivent les gar­diens de son ciel » elle n’oublie pas qu’ici « la guerre est pas­sée /​ elle a plan­té des tombes ».
De même, elle rap­pelle «  entre les fenêtres fer­mées /​ des bou­tiques à céder /​ et les mai­sons à vendre » que la crise rôde, comme elle note le sou­rire fané de la ser­veuse de bar érein­tée par le sur­croit de tra­vail alors qu’on a licen­cié ses col­lègues. C’est en dou­ceur, l’air de rien, que Maram réins­crit ain­si dans le quo­ti­dien la dimen­sion sociale des détresses humaines. Et avec cette même déli­ca­tesse qu’elle invite dans ses pages les rêves échap­pés des têtes des dor­meurs, décline « des noms, des lieux /​ des visages, des êtres, des vies /​ (qui) tous sont des chan­sons pour les sou­ve­nirs », ou qu’elle dit son sen­ti­ment de fra­ter­ni­té en affir­mant : « Les gens se res­semblent quand ils sou­rient ».
Le temps qui passe et nous dépasse, thème récur­rent de la poé­sie de Maram, est encore bien pré­sent dans ce recueil, qui s’ouvre par la ques­tion : « Est-ce toi Maram ? » pour répondre : « Sur mon visage ont pas­sé /​ les bai­sers, le soleil, les vents /​ et les mains /​ Le temps y a posé /​ la robe frois­sée de son voyage. »
Le temps, conju­gué à l’exil, donne sa tona­li­té mélan­co­lique à cette belle poé­sie lim­pide et douce :

« La pous­sière
Une voya­geuse comme moi
Une immi­grante comme moi
Qui, mal­gré tout, ne s’enracine nulle part
Sans patrie
Elle vient de tous les hori­zons
Portée sous les ais­selles du vent
Le vent la ramasse avec son balai
Avec sa che­ve­lure épaisse
Ou avec ses mains
Il la sème là où per­sonne ne la soup­çonne
Il la sème même dans le tiroir secret
Du cœur »

Mais je n’oublie pas que Maram se veut aus­si soli­daire, notam­ment de toutes les femmes en souf­france dans le monde, comme elle l’avait été avec Les Âmes aux pieds nus, et elle le prouve encore avec une antho­lo­gie qu’elle a com­po­sée, tra­duite et pré­sen­tée, Femmes poètes du monde arabe (Le temps des cerises, 2012) où l’on découvre, loin de la tra­di­tion poé­tique arabe, des voix réso­lu­ment modernes – et la fer­veur géné­reuse d’un témoin de son temps. 

Ce texte a paru sur le site de Michel Baglin : http://​revue​-tex​ture​.fr/

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