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Sylvia d’Antoine Wauters

Par |2018-11-19T01:56:27+00:00 22 avril 2014|Catégories : Blog|

Il s’agit de Sylvia Plath, auteur amé­ri­cain, décé­dée par sui­cide.

Cri d’amour d’une recherche vouée à l’impossible, d’une quête à mul­tiples visages où les rôles de chaque mort se confondent à sor­tir de l’ombre, des restes de mémoires, des sou­ve­nirs, à rendre cha­cun à ses objets jusqu’à pou­voir les uti­li­ser, comme si de la langue rom­pue, sac­ca­dée par moments, une har­mo­nie nou­velle pou­vait renaître, comme s’il y avait refus d’accepter  dans une accep­ta­tion quand même. Comme si la juste et mor­bide vision des choses pou­vait gué­rir et nous lan­cer vers un ave­nir où le même sort reste pro­bable. De ce monde réel, une fic­tion tend vers l’infini : la confu­sion des corps morts et vivants, leur inter­pé­né­tra­tion c’est-à-dire le refus d’accepter, dans un pre­mier mou­ve­ment.  Conséquence : le lec­teur ne sait plus très bien où il en est, qui est qui et qui dit quoi, des morts aux vivants et des vivants aux morts. Ce livre n’en est que plus pre­nant plus révol­tant parce que l’on n’échappe pas à sa lec­ture, les faits s’imposent. Dans ces textes où dif­fé­rentes per­sonnes se super­posent, non pas des per­son­nages, nous ne sommes pas dans un roman, un fil nous guide : Sylvia, dont des paroles sur­gissent pour confir­mer des textes, située par une belle qua­trième de cou­ver­ture à laquelle j’ajouterai : J’ignore, Sylvia, d’où tu me parles, … c’est ma voix même qui est à ce point char­riée par un vent tien, ren­ver­sée jusqu’à me faire pen­ser que tes mots sont de moi …dit l’auteur. Echange qui se tra­verse à plein par la grâce d’une écri­ture qui ren­verse la mort ou plu­tôt l’inverse : Nous lais­sant vivre. Nous lais­sant. Nous. Dans une ouver­ture totale à être.

Et pour­tant que s’est-il trans­mis de ces mots. Des phrases qui s’arrêtent en plein cœur du dire, des mots iso­lés qui nous laissent conti­nuer seuls, des actions oppo­sées sou­dées l’une à l’autre par mimé­tisme, comme si l’idée de la mort ren­dait pos­sible une ouver­ture, ouvrait une porte à notre monde de vivants, une conti­nui­té, fusse-t-elle sèche. Mais non, la vie repart et s’ouvre au monde parce qu’il y a les choses plus tristes, plus sour­de­ment tristes. La mort enfin accep­tée parce que l’on se confond un ins­tant avec elle, donne une  nou­velle nais­sance : les contraires enfin réunis : la pour­ri­ture rare, exquise, pré­cieuse.

Ecriture souple, en va-et-vient qui laisse aux mots man­quants le soin de don­ner un sens plus pro­fond, plus secret. Une façon peut-être de ne pas pleu­rer. Ecriture en clair obs­cur, nous lais­sant l’ombre à peu­pler. Sylvia où la vie, sa double face accep­tée.

L’auteur en vient alors à la mort  lente de ses deux grands pères. Lente dégra­da­tion de leur enti­té phy­sique et men­tale. Lent retour vers le néant, pas­sant par l’oubli, la confu­sion, l’abandon des éner­gies, celle de la conscience. Devenu pro­gres­si­ve­ment une chose : Que doiton faire de toi ?, encom­brante et qui a fini par reje­ter le monde. Tout meurt jusqu’à l’inversion, jusqu’à l’impossible pré­sence, jusqu’à l’oubli du monde, le tout accom­pa­gné d’inlassables répé­ti­tions, du retour à l’enfance. Tout cela est dit avec pudeur, sans rete­nue, sans rien cacher avec amour et tris­tesse en fili­grane. C’est à nous et de nous qu’Antoine Wauters nous parle.

Entre les deux morts décrites, celle de Charles et celle d’Armand, Sylvia vient au secours : Le secours ne pour­ra venir que de l’écriture. L’auteur ajoute : quelque chose reste qui, lui, ne mour­ra jamais. 

Pour chaque mort, Sylvia crie vers un là-bas meilleur à l’ultime ques­tion : C’est encore loin ?

Il y a un devoir de mémoire dont s’acquitte A. Wauters. Mais tout reste au niveau des mots … tu me viens par Ariel, Sylvia. Pourtant nous sommes dans le réel, il y a une volon­té de deve­nir ces morts, d’être eux jusqu’à dans leurs gestes, leurs paroles à endos­ser leurs vête­ments, à dis­pa­raître en eux. N’empêche qu’à terme, ces morts encou­ragent à vivre quand on a su regar­der la mort en face c’est-à-dire tour­né vers l’avenir.

Il y a au fond de ces proses poé­tiques une thé­ra­pie, un monde qui s’élargit, qui ne meure pas et qui appelle. Nombre de pages en font la preuve par cette écri­ture nette, débar­ras­sée d’images, claire, vraie, celle qui nous rend confiance à conti­nuer mal­gré la chose que l’on sait.

Nous sommes dans le domaine de l’anecdote, du per­son­nel, de l’intimité, mais par cette grande pudeur du dire, déjà men­tion­née, nous pou­vons, avec Robert Vivier, affir­mer pour Antoine Wauters : Baudelaire jette son drame inté­rieur sur le plan uni­ver­sel. La poé­sie avant tout, c’est d’entrevoir. Ces morts aimés se sont d’abord  effa­cés avant de mou­rir, n’y a-t-il pas là une ultime liber­té, une revanche même ? Ils ont tra­ver­sé le mur des mots pour enfin trou­ver l’espace, celui sur lequel on ne revien­dra plus, celui qui disait : le ciel est bas et le jour est trem­blant.

D’une conclu­sion bien pro­vi­soire : chaque chose veille et tra­vaille à sau­ver son éter­ni­té, nous dit Jean Follain.

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