> Ta seule fontaine est la mer de Thierry-Pierre Clément

Ta seule fontaine est la mer de Thierry-Pierre Clément

Par | 2018-05-26T17:46:32+00:00 14 janvier 2014|Catégories : Blog|

Ce recueil, Ta seule fon­taine est la mer, est un mélange de fraî­cheur, d’incertitude et de raf­fi­ne­ment. Il y a une sim­pli­ci­té du dire qui est pro­fon­deur et qui rehausse autant les sen­sa­tions que les idées qui n’apparaissent qu’en fili­grane.  Il est le lieu de consta­ta­tions déce­vantes et d’une volon­té, d’un espoir même de les sur­mon­ter. La lumière en est le fil conduc­teur, tou­jours pré­sente mais qui varie d’intensité le long de ce par­cours car il s’agit d’un iti­né­raire où l’auteur bute contre le vide, l’absence que rien ni les “mots” ni les “bai­sers” ne peuvent com­bler. Vaste ten­ta­tive de se dépas­ser mal­gré ce que l’on sait et de rejoindre quelque part un port même introu­vable.

Quel espoir aujourd'hui per­du.

 

S’affranchir du désir, de tous les dési­rs mais rete­nir toutes choses au fond du cœur, telle est la démarche fon­da­men­tale de ce recueil qui est en fait une leçon de bon­heur par l’acceptation et la trans­for­ma­tion du néga­tif en posi­tif.
 

L’absence est un oiseau
qui tra­verse le ciel

Très beaux vers, presque impos­sibles à com­men­ter tel­le­ment l’image en est forte, celle que l’on reçoit en direct au fond du cœur et qui un ins­tant nous fait fré­mir. Mais, c’est un bel exemple de l’esprit du recueil, de son carac­tère feu­tré, du ton proche de la confi­dence mais tou­jours empreint de réserve, de rete­nue, une forme de poli­tesse à l’égard du lec­teur. Les contraires s’y marient par une sub­tile asso­cia­tion du concret et de l’abstrait, de la fixi­té et du mou­ve­ment, du plein et du vide. Thierry-Pierre Clément aère le réel pour notre plai­sir mais aus­si pour nous le rendre sup­por­table, et ce, par des mots simples aux sono­ri­tés douces :

Tristesse
comme des lam­beaux de vête­ments usés
traî­nés trop long­temps
der­rière soi.
 

Des inter­ro­ga­tions qui remettent en cause notre exis­tence, Comment se rendre libre ? , Qu’as-tu fait toutes ces années?, pour la pro­je­ter devant nous de manière pro­fonde et durable, sans oublier que :

Ce matin
le soleil te cha­vire
en plein visage
par-des­sus les toits
et les bour­geons
 

Quitte les bords de l’absence
elle s’unit à la pré­sence
où elles se joignent
la vie s’accomplit 
 

Il y a une révolte mesu­rée, celle à laquelle on prête d’emblée atten­tion parce qu’elle n’est pas des­truc­trice, elle construit aus­si bien le pré­sent que l’avenir et qu’elle est équi­libre entre les deux. Il y a aus­si une beau­té des textes dans leur force et leur fra­gi­li­té qui sur­git légère, à peine appuyée. Les mots sug­gèrent plus une impres­sion qu’un sens et c’est le sens pré­cis de ces mots ordi­naires qui conduit à l’émotion, à ce sen­ti­ment d’autre chose. Une forme d’effacement peut-être, une épure du che­min. Ce sont des coups de lumière lan­cés dans le silence et qui ne se font pas par des images mais par la seule magie de mots abou­chés à la nature. J’apprécie beau­coup cette façon de dépas­ser l’image, de sup­pri­mer tous termes de com­pa­rai­sons. Nous sommes plus proches du dire qui lève les obs­tacles. Thierry-Pierre nous rend tout pré­sent  même le futur qui est déjà pré­sent loin de son attente. Nous ne lisons pas ses poèmes nous les écou­tons. Le poète sait que pas­ser la lumière, c’est livrer pas­sage sans déchiffrer. La condi­tion est de se dépouiller et de por­ter le chant même avec une faible bou­gie :

pour cares­ser
accueillir
offrir au monde
 

et de conclure par ce che­min de l’amour :
 

Laisse-toi
aimer.

 

Les mots touchent à peine la page, prêts à s’envoler ou à réin­té­grer la blan­cheur. Ils ne sont pré­sents que l’instant de leur écoute. Ils donnent leur lumière d’un coup et livrent pas­sage. Tout peut alors adve­nir, se trans­for­mer mais sur­tout recom­men­cer car il faut aller, le che­min n’a pas de fin. Voilà l’itinéraire, il n’y en n’a pas. Thierry-Pierre Clément nous emmène vers la mer, le large, l’infini qui sont autour de nous pour y dis­pa­raître et atteindre l’invulnérabilité : le som­met du recueil,  pour se perdre ou se retrou­ver.

Reste l’ambigüité de la der­nière sec­tion du livre : on peut y voir une renais­sance mais aus­si une mort. Dans les deux cas, c’est une forme de salut. 

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