> Tanikawa Shuntarô, L’Ignare

Tanikawa Shuntarô, L’Ignare

Par | 2018-06-25T06:27:23+00:00 1 février 2015|Catégories : Critiques|

 

M’appelez « poète », quelle blague ?

Tanikawa nous parle de son monde dans ce qu’il a d’essentiel ( la vie, la mort, la mas­tur­ba­tion, les filles…) Il raconte sans emphase, de la manière la plus plate, la plus vraie, des moments de vie qu’il ne consi­dère pas comme des expé­riences ou même des choses à rete­nir : Tout ce que j’ai fait  jusqu’à ce jour /​tout ce qu’à l’avenir je vou­drais faire /​ on dirait que je l’ai oublié dans un coin, par mégarde,… Ce lan­gage cru et tel­le­ment sin­cère place tous les évé­ne­ments  sur le même plan : les épais cra­chats comme le vent noc­turne. Tout est empreint du dérou­le­ment du temps qui passe où pré­sent et pas­sé se mélangent avec des pointes d’humour conte­nues parce que c’est d’un sérieux à vivre dont nous entre­tient l’auteur.

C’est une vie neutre, il n’y a ni attente ni espé­rance, elle va, dis­crète. Avons-nous quelque chose à apprendre de ce pré­sent ? Les contacts humains ne conduisent-ils pas à une impasse et la manière de les dépas­ser n’est-ce pas d’en rire comme d’une comé­die bur­lesque ? L’auteur ne raconte que des faits quo­ti­diens qui accu­mu­lés convergent vers l’inanité de la vie. Derrière la bana­li­té des évé­ne­ments se cache notre condi­tion humaine : âpre, pré­caire où le dés­équi­libre nous guette.

L’absurde a dépas­sé les mots, il est des­cen­du dans la rue et nous dévi­sage. Familier, la révolte s’est éteinte. Il reste un peu de voix humaine déta­chée à tra­vers le vieux poste de radio. Seule véri­té contre les fic­tions, l’écoute du monde même au fond du brou­ha­ha relâ­ché. Toutes les choses du monde flottent, l’auteur ne s’attache à rien, cepen­dant qu’il éprouve la vie et qu’il cherche. Quoi ? Le mince, le ténu qui créent un lien fort entre le monde et l’homme. Plus on pro­gresse dans la lec­ture du recueil, plus les poèmes se den­si­fient sans rien perdre de leur carac­tère cou­tu­mier.

Au milieu de la lec­ture de Tanikawa, de conni­vence, je m’arrête un moment pour cares­ser mes chats Pirou et Mila. Le poète, non il ne veut pas être appe­lé poète, l’homme alors  nous rap­pelle sans cesse au monde, plus il s’en dis­tan­cie et plus nous nous en rap­pro­chons.

Le lec­teur ne peut se rac­cro­cher à aucun élé­ment de la langue pour pal­per le texte : images-rythmes-rejets-mots-méta­phores-sono­ri­tés. La tra­duc­tion est tou­jours une perte par rap­port à la langue d’origine, bien qu’ici, Dominique Palmé nous donne un texte très beau, cer­tai­ne­ment très proche de celui de l’auteur.

L’avion en papier, ce poème, est un art poé­tique où le poème ne pro­met rien /​ Car il laisse seule­ment entre­voir.
Quelqu’un vient de lan­cer un avion en papier de la fenêtre du vingt-hui­tième ou du vingt-neu­vième étage de mon immeuble. Le vent a joué avec lui comme avec n’importe quel mor­ceau de papier.
puis il est allé s’écraser de l’autre coté de la rue, dans le par­king du com­mis­sa­riat
mais avant cela il s’était essayé à un vol hori­zon­tal où il expri­mait toute sa digni­té

 

Le poème part d’un fait divers et glisse len­te­ment vers une abs­trac­tion, un concept. La vie essen­tielle est cette part imper­cep­tible qui gra­vite autour de nous et qui se pro­page comme un silence. Tout était pré­sent avant l’apparition de l’homme, il ne fait que s’ajouter à ce qui résonne. Avec les mots, on avait cru sai­sir le monde. Il ne reste rien, le mutisme l’emporte et fait peur. Les mots ne sont que le décalque de la réa­li­té : insi­gni­fiants.

Le but de la poé­sie serait-ce la non-poé­sie, ce silence son ultime conquête ? Quand le poète ne reven­dique pas le nom de poète, si la poé­sie existe alors, elle brille seule. Serait-ce la dis­pa­ri­tion élo­cu­toire du poète dont par­lait Mallarmé ? La richesse de Tanikawa : un entre deux entre la poé­sie et le poète, point de vue par lequel le monde est visible et vivable. Sans espoir et sans joie. Il est comme le mont Yôkei, il suf­fit de le regar­der de loin. Les mots sont au point zéro, ni haine ni affec­ta­tion. Ce qui compte c’est l’usage que ll’homme en fait, celui-ci peut débou­cher sur un  géno­cide. L’auteur vit entre la pres­sion des poèmes à écrire et du sen­ti­ment de leur inuti­li­té. Il cherche sa juste place de vie pri­vi­lé­giant la soli­tude, Ignare au monde.

L’auteur a un sou­ci de la vie et de toute vie, même celle des arai­gnées. Je m’éloigne des hommes et devient calme-calme-calme. C’est plus que l’homme que cherche Tanikawa, là où l’homme meurt, la vie, elle, sub­siste.

Tanikawa se veut poète qui échappe à la poé­sie, à bonne dis­tance, nous dit-il. Le poème échappe au mot, le poème per­met de s’oublier c’est-à-dire de se dépas­ser puisque Quand je reviens vers moi, je ne suis qu’un être vivant, un homme incor­ri­gible.

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