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Tellermann

Par | 2018-02-25T12:41:50+00:00 30 mai 2014|Catégories : Blog|

Sous les mots, un texte qui résiste

« Il est impos­sible de per­cer cer­tains secrets mal­gré un nombre incal­cu­lable d’enquêtes, on est sim­ple­ment frap­pé par l’étroitesse des cir­cons­tances… ».

Ainsi s’ouvre,- sur une impasse et sur une sorte d’étau-,  Une odeur humaine, « récit » d’Esther Tellermann, publié en 2004 aux édi­tions Léo Scheer.  Récit ? Le terme, en carac­tères rouges –comme le nom de l’auteur lui-même et le titre-, appa­raît sur le gri­sé de la page en pre­mière de cou­ver­ture. « Toute larme est rouge », dit, quelques pages plus loin, une voix qui apos­trophe et invec­tive son  double, l’interlocuteur/ l’interlocutrice à qui elle s’adresse. Rouge, le sang qui a cou­lé, image de la catas­trophe his­to­rique dont l’Europe a été meur­trie,  dura­ble­ment et irré­mé­dia­ble­ment. Un récit de la plainte et de la dou­leur ? Non. Plutôt une inter­ro­ga­tion lan­ci­nante. Comment mettre en mots le « verbe inhu­main » dont cha­cun d’entre nous est por­teur ? Comment le faire réson­ner sans gémis­se­ments inutiles et sans lamen­ta­tions ? Quelles pul­sa­tions impri­mer au lan­gage pour don­ner à la prose d’Une Odeur humaine toute son ampleur poly­pho­nique ? C’est ce que l’écriture d’Esther Tellermann explore, dans ce récit ten­du à l’extrême, dans une sorte de fer­veur « fan­tas­ma­tique sin­gu­lière » « vers l’impossible à dire ». Qui ne se peut dire qu’en fai­sant le choix d’une iro­nie mor­dante.

L’ « iro­ni­sa­tion » est sans doute l’un des pro­cé­dés majeurs de la luxu­riance de la prose à l’œuvre dans Une odeur humaine. Peut-être la carac­té­ri­sa­tion par le genre est-elle déjà la marque d’un écart dans la tra­ver­sée du lan­gage, et en fili­grane, un indice de cette « iro­ni­sa­tion » que la poète évoque dans l’entretien accor­dé à Patrick Ney pour la revue Nu(e) ? « Ironisation » néces­saire à l’élaboration du conti­nu. Nécessaire dis­tan­cia­tion.

Dès l’incipit, Une odeur humaine brouille les pistes. Esther Tellermann s’ingénie à bous­cu­ler les règles habi­tuel­le­ment asso­ciées au genre du récit, celles de l’énonciation, notam­ment. Le lec­teur désta­bi­li­sé a beau s’attacher à mener son enquête et ten­ter de se sai­sir du « qui parle à qui », d’où partent les voix, pour rejoindre quel point, le texte résiste et ne livre aucune réponse claire.

Ainsi de cette inter­ro­ga­tion : « Où pen­sez-vous que nous ense­ve­lis­sons l’odeur humaine ? » (57)

Qui se cache der­rière le « vous » ?  Quelle(s) personne(s) ce « vous » inclut-il ? 

Ailleurs, au « je » et au « tu », répondent des voix entre­mê­lées qui font alter­ner mas­cu­lin et fémi­nin. De même, au début d’un autre cha­pitre, une voix inter­roge qui passe du « vous » au « tu », puis au « je ». Est-ce la même voix ou d’autres qui se super­posent ou se sub­sti­tuent l’une à l’autre :

« M’entendez-vous ? Non, je ne sens plus vos doigts, plus rien, tout a dis­pa­ru, c’est éter­nel, on casse les mor­ceaux de boue pour m’atteindre, appor­tez –moi l’eau du Nil, du Gange, l’énigme du Nil supé­rieur, pas de doute la mort me fut offerte dans une conti­nua­tion tem­po­relle. Comprends-tu les signes grat­tés par une des­truc­tion per­ma­nente, cette volon­té d’effacer la grande figure pour voir s’il y a une ville flan­quée de notre peur, un unique pay­sage repé­ré par aucun para­graphe de la loi, immo­bi­li­sé dans nos pau­pières ? Je te perds je ne te perds plus, c’est la même lita­nie, nos fian­çailles, oui comme une grande éclipse éprou­vée jusque dans les coro­naires. » (53)

De la même façon, aucun nom propre d’identité ne vient émailler les échanges ; et les termes  de Madame/​Monsieur/​ Docteur  qui dési­gnent les inter­lo­cu­teurs  ne sont pas des indices suf­fi­sants ou fiables. Au-delà de la ques­tion de l’énonciation, il est peu pro­bable de par­ve­nir à recons­ti­tuer une his­toire, selon une tra­jec­toire qui s’ancrerait dans un com­men­ce­ment pour filer vers la réso­lu­tion d’une fin. Il semble qu’il en soit du récit comme de la vie. Une même ques­tion se pose, qui échappe à tout enfer­me­ment, celle de l’origine et celle de l’issue.

« Quand cela a-t-il com­men­cé ? On croit que les choses com­mencent, on s’aperçoit que le début n’est qu’un ver­tige, vous avan­cez et vous n’avancez pas, car la vie n’est pas sys­té­ma­ti­sable sous un concept, Dieu mer­ci. Ainsi qui m’assassine, s’il vous plaît ? »(25)

En réa­li­té, ce qui consti­tue pour le lec­teur une « insta­bi­li­té énon­cia­tive » est pour l’écrivain néces­si­té de se confron­ter à ces « moments de déper­son­na­li­sa­tion » pro­pices à « se lais­ser par­ler par les voix qui l’accompagnent ». Aussi déran­geante soit-elle, cette « insta­bi­li­té énon­cia­tive » impose ses propres marques, « moda­li­tés tech­niques » et « câble­rie » (dis­po­si­tion en para­graphes ou ponc­tua­tion, par exemple) et le lec­teur  décon­cer­té mais peu à peu déci­dé à se lais­ser prendre à cette plu­ra­li­té, – somme toute assez sem­blable à celle qui carac­té­rise la caco­pho­nie de la conver­sa­tion cou­rante -, lui sub­sti­tue pro­gres­si­ve­ment sa propre voix. De sorte que le texte coule, d’un cha­pitre à l’autre, et, à l’intérieur d’un même cha­pitre, d’un para­graphe à l’autre, sans que le lec­teur ait à cœur, en défi­ni­tive, de se pré­oc­cu­per de la ques­tion ini­tiale. L’intérêt du récit est ailleurs. Le lec­teur se laisse acca­pa­rer par cette « poly­pho­nie énon­cia­trice » qui le force jusque dans ses retran­che­ments.

« Ainsi, dans Une odeur humaine, celui qui parle est tour à tour homme et femme, vic­time et bour­reau, capable d’amour et de haine. À nous la tâche d’interroger notre propre inhu­ma­ni­té : en cela réside l’éthique du poète », énonce clai­re­ment Esther Tellermann au cours du même entre­tien avec Patrick Ney.

L’« Ironisation » affleure éga­le­ment dans les leit­mo­tive qui tra­versent les dia­logues.

Ainsi de l’allusion récur­rente  à  Shakespeare pour ponc­tuer le dis­cours. Un leit­mo­tiv dans lequel s’insèrent les cli­chés de la conver­sa­tion tout en fai­sant acte d’autorité :

« Parle-moi de pré­fé­rence de choses humaines, peut-être d’un site ancien, les morts aus­si sont cou­pables, c’est dans Shakespeare… »

Ou bien :

« La mort n’est que l’expiation de l’inceste, c’est dans Shakespeare : fon­da­tions, fruits, taches du cœur, le père avi­li, il ne demande pas grâce, il n’écoute pas le temps… »

 

Ou encore :

« Considérez le monde avec effroi, lisez Shakespeare : notre siècle a allu­mé de grands esprits, déga­gé des mis­sions spi­ri­tuelles, véri­fié des hypo­thèses, mais la haine est pen­sable, c’est acca­blant, d’ailleurs, votre fente est-elle un concept ? » (15)

 

Au-delà de la sil­houette éphé­mère  de l’incipit qui cherche à se sai­sir de son image, « rien n’est véri­fiable ». Pas même la réa­li­té d’un indi­vi­du dont les traits n’existent que pris dans l’erreur inhu­maine de l’Histoire. Une simple erreur, qui ramène l’homme – et le réduit- à une « odeur ». Une « odeur de gaz », lit-on en conclu­sion de l’incipit d’Une odeur humaine.

Une odeur fétide, sacri­fi­cielle, se difracte en effet, tout au long du texte, odeur de chair brû­lée et de cendre, toutes matières confon­dues, odeur dif­fuse qui per­siste, por­tée par toutes les viles stra­té­gies qui la sou­tendent. Le lec­teur com­prend d’emblée que l’extermination des Juifs sert de toile de fond au récit d’Esther Tellermann. Récit qui peut se lire comme une auto­bio­gra­phie impos­sible jusqu’au para­graphe final qui reprend comme en écho assour­di la for­mule ini­tiale et ramène la vie à une suite de tra­ver­sées en « eaux pro­fondes » avec ses passes, ses écueils invi­sibles, ses contour­ne­ments, ses morts suc­ces­sives, à soi-même et aux autres.

«  On revoit toute sa vie les eaux pro­fondes que l’on tra­verse sans même recon­naître les passes où nous avons échap­pé aux leçons apprises. C’étaient des pas­sages invi­sibles et para­doxaux où, au prix d’une autre mort, nous avions sui­vi une eau sou­ter­raine, qu’importe, nous avions sen­ti une odeur humaine. »(172)

Des voix parlent qui disent leur per­cep­tion du monde, se croisent s’entrecroisent, se sus­citent, se cherchent, cha­cune enfour­chant son dada, ses leit­mo­tive, ses han­tises. Amour /​haine forment un couple indis­so­ciable. La haine fait entendre sa voix, une voix jaillie de l’Histoire et com­man­dée par la peur. La peur de ceux qui venaient de l’Est et qu’il fal­lait anéan­tir. Mais les rôles sont inter­chan­geables et cha­cun peut être confron­té suc­ces­si­ve­ment à ses propres voix contraires, le temps de bas­cu­ler de l’un ou de l’autre côté du trou.

«  Je n’avais aucune rai­son de vivre sans le meurtre que je te laisse opé­rer, c’est beau, aucune bête ne fait cela, la pro­fon­deur du vide pho­to­gra­phié, ce point où tout bas­cule, le regard du bour­reau qui vacille : avez-vous eu votre dose de réel ? » (13)

Explicitement nom­més, les Juifs sont accu­sés de tous les maux par une voix qui s’adresse à son thé­ra­peute :

« …Ce sont les Juifs cette sorte d’influence, j’aime les belles choses le tra­vail la prière, c’est les Juifs ils m’empêchent…

Ou encore :

« c’est écrit dans les livres les Juifs qui empêchent…  Avec votre aide, doc­teur, j’analyserai les sources, je veux écrire un scé­na­rio mais quelqu’un s’interpose, je suis consé­quent, j’étrangle… C’est les Juifs, ces manières défi­cientes, ces figures obs­cur­cies, cet air absurde dans les maga­sins de confec­tion, ils orga­nisent les rapines en bal­lots déver­sés dans les cours… » (30-31)

Chacun recon­naît au pas­sage des pro­pos déjà enten­dus, mille fois res­sas­sés. Des pro­pos mal­veillants tou­jours prompts à sur­gir dans les bouches. De sorte que, sous la plume sans conces­sion d’Esther Tellermann, le « juif » reste into­lé­rable. Sans doute parce que le juif  repré­sente « quelque chose d’inadmissible ». Parce que le mot recouvre, (depuis les ori­gines ?) « l’innommable », « l’inadmissible de la condi­tion humaine. »

Une voix assour­die, la mienne, ma voix inté­rieure de lec­trice, s’arrime tour à tour  à toutes les voix incon­nues et pour­tant fami­lières qui hantent le récit, deve­nu sem­blable à une ruche qui four­mille de mille réso­nances. Elle se heurte aux images tron­quées, incom­plètes, approxi­ma­tives qui façonnent l’être tra­ver­sé et ébran­lé par les voix d’Esther Tellermann. Une voix de gorge domine, celle de l’écrivain et poète, qui prête vie à toutes les voix qui l’habitent et fait se lever dans son souffle épique les cendres tou­jours tièdes de l’Europe. Par ce souffle se ras­semblent toutes les ter­reurs tenues sous le bois­seau et la peur, celle-là même qui fai­sait construire le « trou où tout bas­cule », s’empare du lec­teur.  Car cette peur-là gît en cha­cun de nous – peur de soi /​peur de l’autre-, qui se nour­rissent l’une l’autre.

« Voyez la sau­va­ge­rie, l’absolue sau­va­ge­rie de l’humain, vous-même, pre­nez-y garde, vous avez la force brute des bour­reaux, consi­dé­rez les zones vides sur la carte des conflits pla­né­taires, nous avons lut­té pour  la cause du pro­grès, d’autres braillent encore à coups de lance ou conti­nuent de tri­co­ter sur des chaises paillées, oui oui on referme les portes de l’enfer, c’est pas gra­tuit… » (26)

Il serait vain de vou­loir trou­ver dans Une odeur humaine un quel­conque récon­fort, une vague amorce d’apaisement. L’instabilité énon­cia­tive bous­cule toute assu­rance de séré­ni­té. Rien n’est réel ni réel­le­ment véri­fiable, rien n’apporte de réponse, pas même le chant d’Orphée, qui porte en lui, dans le lyrisme le plus sédui­sant, les marques de ses contra­dic­tions et limites :

« Chante Orphée, aucune bête ne fait cela, un hymne selon les règles du contre­point qui sacri­fie à l’élégance du contour mélo­dique, pré­pare dans la com­bi­nai­son cher­chée l’avènement de la fugue ou  de l’orchestration, excède l’étendue dans l’impureté d’un style, sépare le crime du crime. »(92)

Ni même l’amour, lequel, même au plus fort de son évi­dence, reste sourd à nos aspi­ra­tions d’éternité et ne peut y répondre :

« Je t’aime ô mon amour, aucune bête ne fait cela, intro­duire un motif qui dépasse le pré­sent dans une plainte inex­tin­guible, une lumière qui signi­fie­rait tout notre cœur. Nous nous serions ins­tal­lés défi­ni­ti­ve­ment dans l’être comme dans l’éternité, à peine appar­te­nons-nous encore au monde puisque la splen­deur évite cet inté­rêt par­ti­cu­lier pour les plans où ne s’effacerait pas l’ombre, les situant sur une scène plus haute, com­pa­rable à une constel­la­tion silen­cieuse. »

Que dire d’autre, sinon que ce texte magni­fique est inépui­sable, que chaque voix qui porte la nôtre en sus­pens dans la sienne, ouvre des voies nou­velles aux inter­ro­ga­tions du lec­teur. Que conclure est impos­sible, tant est dense la réflexion qu’Une odeur humaine sus­cite.

Reste le souffle de la langue, qui gagne et emporte comme une houle sur laquelle s’abandonner, au moins momen­ta­né­ment,  avant que ne revienne, avec le res­sac, la vague vio­lente des consi­dé­ra­tions phi­lo­so­phiques et his­to­riques et la vision cau­che­mar­desque  de la fosse :

  « Je t’aime ô mon amour, c’est une sorte de direc­tion impla­cable, cela per­siste ce centre tout entier, chaque chose ici ne connaît ni l’épreuve, ni le dehors, ni la ren­contre, non nous sommes le même noyé main­te­nu sur les eaux, déses­pé­ré­ment oui au-delà de lui-même,

   je t’avais cher­ché dans l’insouciance, sus­pen­du à ta pré­oc­cu­pa­tion comme à une matière der­nière, tu disais ne pas te recon­naître dans la langue que je t’adressais mais il y a à l’intérieur de chaque langue une marge réduite où nous ne sommes pas mais où nous pou­vons ne pas être étran­glés… »

Et pour la poète, l’écriture, seule « Terre exacte » sus­cep­tible de   d’accorder sa force à « l’émergence de vivre ».

 

                            Terre     exacte
                           légendes cap­tives
                           des trans­pa­rences
                           d’un nom
                                     d’homme
                           et demeure le contour
                           mes­sa­ger d’une flamme
                           deve­nant mémoire
 

 

                                      jadis se dresse
                            hors du mou­rir.*

 

Poème d’Esther Tellermann, Terre exacte, Éditions Flammarion, p. 219