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Terrestres, de D. Rigal

Par |2018-08-15T11:36:45+00:00 31 août 2013|Catégories : Blog|

l’homme se regarde cou­ler
entre ses propres doigts

Denis Rigal
 

 

Né en 1938, Denis Rigal vit en Bretagne. Sa poé­sie a paru chez Rougerie (trois recueils), ce qui n’est pas une mince affaire, Folle Avoine, Wigwam, HB et Gallimard (Aval, 2006). Le poète est aus­si l’auteur d’essais et d’une antho­lo­gie consa­crée aux poé­sies d’Irlande. Rigal fait par­tie des fon­da­teurs de la revue Poésie-Bretagne. Avec Terrestres, il offre un ensemble com­po­sé de trois par­ties (Terrestres, Proses et Cahier de Stresa), ensemble de grande force et beau­té, comme une œuvre par­ve­nue à l’authentique matu­ri­té. Je dirais même qu’il s’agit là de l’un des recueils qu’il convient d‘avoir lu cette année. D’avoir lu, même, sim­ple­ment. Car la poé­sie et le défi­lé des années… On s’en moque un peu, pour tout dire. Des mor­ceaux d’architecture de l’opus ont paru dans les revues Po&sie et Lieux d’être. Ce n’est pas ano­din non plus.

Le recueil com­mence par un texte, « En temps de détresse », texte qui donne le ton :

 

« Des galets lan­cés par les vagues ; repris ; relan­cés ; à force, trouvent moins dur qu’eux ; meulent, érodent, évident ; creusent des flaques, des vasques, des mar­mites ; des mondes à part, incon­çus ; des limbes. Un peuple sans nom s’y assemble ; des faces dif­formes, des corps aus­tères, des membres grêles, sac­ca­dés, tri­tu­rés ; concen­trés là ; des hié­ro­glyphes myria­podes qui gigotent ; par­fois se fixent un ins­tant, réseau de lignes bri­sées, illi­sibles, tou­jours. »

 

Lisant Rigal, on écoute le chant ryth­mé de la vie et du monde. Là où le son/​musique de l’écriture sai­sit au vol, l’espace d’un ins­tant, le réel en pro­fon­deur du temps pré­sent. Le regard du poète est regard vrai et lucide sur ce que nous sommes, nous, plus frêles et absents que ces galets creu­sant des « mondes à part ».

Plus loin :

« Cela se met en place : le décor, le roc, les ébou­lis, les trous d’eau qui sont des yeux cre­vés, des contre-lunes. Il suf­fit d’un mil­lé­naire ou deux, un rien dans le temps inco­lore, dans le temps de per­sonne. En deux mil­lé­naires à peine cela advient : le monde a un centre vide, sur quoi tourne une absence. L’homme consulte ses rele­vés redon­dants, éta­blit des cau­sa­li­tés, remonte à la fic­tion pré­cé­dente, qu’il ne recon­naît plus ; il essaie d’imaginer la dou­leur des muets, les paroles des morts ; ses lèvres tremblent ; il songe qu’autrefois, de l’autre côté des mers, il y eut une déesse dont le nom était « Qui-es-tu ? ». Elle non plus ne connais­sait pas la réponse. Ainsi vint le temps de détresse, le temps de l’homme per­du. » 

 

C’est ici, pré­ci­sé­ment, que com­mence l’histoire réelle du monde, non dans les élu­cu­bra­tions des manuels sco­laires, pré­ci­sé­ment là où nous avons com­men­cé à deve­nir ces « hommes per­dus », ceux-là qui ont per­du le nom, leur nom. Notre nom. La Parole semble s’être éloi­gnée, et cepen­dant elle frappe sans cesse à notre porte. Le « temps de détresse » est aus­si par nature, ose­rais-je dire, celui qui annonce le temps ou les temps à venir, ceux de l’homme retrou­vé, de l’homme revenu/​redevenu lui-même. En sommes-nous si loin ? La réponse dépend du degré de pes­si­misme dans lequel on accepte de se lais­ser enfer­mer. Oui, il fau­drait lire, relire, pen­ser, et vivre cela : le monde a un centre vide, sur quoi tourne une absence. Un che­min de vie, une qua­si défi­ni­tion de l’être poé­tique venu au monde. Et croire. Non pas en une quel­conque divi­ni­té mais en la simple part ani­mée en cha­cun des hommes. En nous. Là où se niche la mémoire de la Parole, la porte d’entrée du palais du roi. Cet homme que nous sommes tou­jours tout en ne l’étant plus. L’absence est seule­ment un oubli de l’être. Quelle tra­di­tion spi­ri­tuelle dit autre chose ?

Ainsi, Denis Rigal pose un regard lucide et aigui­sé et (de mon point de vue de vieux réac assu­mé) juste sur ce qui fait la réa­li­té de notre monde moderne. Peu de choses, com­pa­ré à un galet – et au sillon que celui-ci trace dans le réel. Puis, le poète pose la VRAIE ques­tion :

 

« et qu’en est-il alors de la beau­té »

 

Il faut beau­coup de force et de marches en com­pa­gnie de la sagesse inté­rieure pour poser cette ques­tion, au cœur d’un monde deve­nu absent à lui-même. C’est dire si les temps sont à la « détresse ». Et pour­tant, pour­tant, pour­tant, c’est bien depuis les tré­fonds que scin­tillent toutes les lumières, fussent-elles d’apparence faibles. Chacun sait qu’il convient de se méfier des apparences/​apparats. La vie est tou­jours ailleurs. Et cela fait vio­lence, dans l’homme, en nous, autant qu’au sein de la poé­sie :

 

à chaque neuve niaise lune,
la grande gueule du chaos
éructe, salue la sombre aurore,
l’astre à venir et le désastre,
expulse homon­cu­lus vis­queux,
vineux, violent, vain­cu, voué
à la folie des grands heurts, dé
-muni face au bleu abso­lu,
hur­lant, nu, essen­tiel, non pas
vaines ques­tions aux vains abîmes
mais défi, beau­té, viande crue.

 

Evidemment, la vie et le vivre ne vont pas sans sou­bre­sauts. Ainsi va la réa­li­té poé­tique de ce qui est. Elle est vio­lente. Les doux rêveurs, contrai­re­ment à ce que pré­tendent les pon­cifs, lisent rare­ment de la poé­sie.
La force – et ce qui force le res­pect – de la poé­sie de Denis Rigal ne se trouve pas seule­ment dans le fond de ce qu’il dit. Elle est aus­si dans la puis­sance ryth­mique d’une écri­ture ancrée dans le cœur même de l’univers. On y lit le miroir étoi­lé de la nuit. On y entend l’écoute dis­po­nible du poète, l’âme posée sur les bat­te­ments des artères du monde. On y voit aus­si l’image du monde dépo­sée sous nos yeux, éten­due à perte de vue, au point que l’on ne sent plus guère au-delà, et cela donne une approche du titre, Terrestres. En effet, ter­restres, trop ter­restres sans doute :

 

il était là,
le noir-rien insa­tiable,
lippe, crocs, panse énorme,
il atten­dait
 

et les che­vaux des­cen­daient des mon­tagnes
en grands trou­peaux galo­paient à l’abîme.

 

Et la musique est poé­sie, musique/​poésie pré­sente alors en chaque grain de cette œuvre :

 

là est le prin­cipe,
dans ces pou­mons minus­cules
par où res­pire
l’âme d’un monde har­mo­nique.

 

Nous res­pi­rons au creux du monde, comme un enfant les lèvres posées sur le sein de sa mère. Et cepen­dant nous vivons fort peu cette res­pi­ra­tion, éper­dus dans une course vide de sens. Souvent. Le monde ne souffre-t-il pas avant tout de cette absence de vision simple, celle qui nous condui­rait à sim­ple­ment regar­der le tra­cé de notre res­pi­ra­tion au sein de celle de l’âme du monde ? Il s’agit là d’un pro­jet révo­lu­tion­naire authen­tique, pas de rêves de poètes. Transformer le monde, ce n’est pas le ter­ra-for­mer, cela nous savons le faire et ambi­tion­nons semble-t-il de par­ve­nir à le raser. Mais le trans­for­mer et le sau­ver en nous trans­for­mant et en le sau­vant ? Là est le défi du réel, pas dans la lutte contre de vagues crises éco­no­miques, les­quelles n’existent que dans le faux monde que nous fabri­quons, un monde en forme de simu­lacre.

Le recueil de Denis Rigal lance une espèce d’appel à la poé­sie, au Poème. Et oui… Nous en sommes-là, les temps sont venus d’aider la vie à pour­suivre son che­min par le prisme et le recours au Poème. Il y a tant et tant de réel dans ce mot, « Poème », que l’on s’autorise à ver­ser des flo­cons de larmes en le pro­non­çant. N’est-ce pas, cela est quand même autre­ment beau que tout ce que l’homme ose faire à l’homme par les temps de « détresse » qui courent. On parle même par­fois d’apocalypse, cela même pour­quoi nos amis scien­ti­fiques ont fixé une « hor­loge », laquelle nous dirait que nous serions à moins de cinq heures de ladite apo­ca­lypse. De quoi s’effrayer ? Pas sûr. Cela revien­drait à oublier le sens même du mot « apo­ca­lypse », un sens proche de celui de « renais­sance ». Et sur la cendre de ce monde renaî­tra le Poème. Il y a de la vie. Encore, quand :

par­fois je coïn­cide avec moi-même

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