> Thérèse Plantier, C’est moi Diego

Thérèse Plantier, C’est moi Diego

2018-01-21T21:19:35+00:00

J’avais à renaître de mes cendres
ce fut une sur­prise
trop long­temps sans rece­voir de visites infer­nales
j’avais trou­vé sur terre mes morts
irra­diés par l’arc-en-ciel des siècles larges
arrière-arrière-arrière-Arrière-cou­sins à la mode
de Bretagne
moi fidè­le­ment cata­lep­tique devant eux
en coma insu­li­nique
prêt à rou­ler sur le mor­tel ver­sant
j’avais à me ré-age­nouiller sur les gra­viers
de mes vilaines petites cours at home
engor­gées de Zombies de menthes
d’un par­fait maté­riel folk­lo­rique
on y peut far­fouiller par­tout ram­per gam­ber­ger
mas­ti­quer
m’asticoter com­pul­ser mico­cou­liers
souf­fler faux dans le clai­ron vai­ron de mon
arrière-arrière-arrière-Arrière-neveu à
la mode tout sim­ple­ment un âne
taper dans les tam­bours-tes­ti­cules des mes plus récentes
copines
faire la queue aux bar­desses fémi­nin des bardes
dans la vraie mai­son prin­ci­pale prin­ci­pielle
et dis­tin­guer de là uni­que­ment
la comète qui annonce mon retour
brillante comme au fond d’un puits un seau d’étoiles
ain­si que le vôtre
j’avais à naître encore sur­tout en Jacques à la barbe
ché­no­pode
per­du pour sa maman et leurs com­plexes com­muns
déje­té par sons amour du far­niente et de l’amour
et sur­tout en tous les autres c’est
moi Diégo
El Capucino
dont l’apparition coïn­cide avec la vôtre
je n’ai d’autre but que
d’emprunter un élé­phant un châ­teau
des dra­peaux heu­reux des planches et che­vrons
bas­ta !
de les­si­ver la pla­nète sans pou­voir lui four­nir mes
rai­sons
de me plan­quer dans les vil­lages
tou­jours cap­ter les san­glants fila­ments du futur
par exemple à Cracovie où les rues vides
hur­laient silence par le regard de leurs fenêtres
j’avais à être éjec­té des veines de la mort
avec mon énorme far­deau pro­phé­tique
ils rient et ils oublient
c’est moi                                   Diégo
j’ai tout aban­don­né avant que de me mettre en
wagon à bes­tiaux
c’est moi qui longe l’avenir en mugis­sant
pattes cas­sées
je recom­mence à zéro venu d’Espagne par Hampton
           Court
en trem­blo­tant sur mes pattes géla­ti­neuses
des endroits où l’on assas­sine
et dévore en par­ti­cu­lier l’âme des ani­maux
je suis la fille en velours au cha­peau fri­pé
plan­té de camé­lias de gar­dé­nias de pan­cakes
un par­terre plein les yeux
je suis le gar­çon tête-solaire avec une roue
                                                                     au bas
                                                                           du ventre
la vieille tâtant le mur d’une main
l’autre pleine d’oignons
l’idiot-type
les mots pous­sant de sa bouche comme les pètes hors
                                                                           d’un anus de chèvre
sur son front en tuyau cinq agrafes
et du mer­cu­ro­chrome
il l’a fait exprès il nous sur­classe
vous moi nous avant et après
je recom­mence
ô j’ai tant souf­fert tou­jours par­tout tant mieux
 

 

Poèmes extraits de C’est moi Diégo (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1971).

Présentation de l’auteur

Thérèse Plantier

 Née à Nîmes, en 1911, Thérèse Plantier fut long­temps ensei­gnante à Marseille, puis reti­rée à Faucon dans le Vaucluse. Elle com­men­ça à publier, en 1945, vivant pas­sion­né­ment le sur­réa­lisme. En 1964, Thérèse Plantier répon­dit avec délec­ta­tion à l’enquête de la revue La Brèche sur les « repré­sen­ta­tions éro­tiques ». André Breton la com­pli­men­ta pour sa réponse. Il avait d’ailleurs déce­lé en elle : « une vio­lente volon­té de ver­tige ». Plantier rétor­qua : Je ne m’exprime qu’en sur­réa­liste. Le temps n’est pas venu où l’on puisse s’exprimer autre­ment. Thérèse Plantier par­ti­ci­pa aux réunions sur­réa­listes, au café La Promenade de Vénus et fut invi­tée chez André Breton, à Saint-Cirq-Lapopie (Lot). Thérèse Plantier prit ensuite ses dis­tances, non avec Breton, mais avec son entou­rage, pour se rap­pro­cher davan­tage du Pont de l’Epée de Guy Chambelland et de « la Poésie pour vivre » de Jean Breton.

 

Thérèse Plantier

Liée d’une forte ami­tié à Simone de Beauvoir et à Violette Leduc (à qui elle écri­ra : « Vous écri­vez comme Van Gogh peint »), Thérèse Plantier entre­prit très tôt, comme l’a écrit son ami Jocelyne Curtil, une étude cri­tique du  dis­cours des hommes dans dif­fé­rents domaines : phi­lo­so­phie, anthro­po­lo­gie, eth­no­lo­gie, socio­lo­gie… et se pen­cha sur les reven­di­ca­tions fémi­nistes, pour édi­fier sa phi­lo­so­phie : le « fémo­nisme inté­gral », qu’elle mit en œuvre dans ses livres de poèmes, qui se veulent défense et illus­tra­tion d’un lan­gage spé­ci­fi­que­ment « fémo­nin ». Du lan­gage, ins­tru­ment de l’asservissement des femmes, Plantier fit un ins­tru­ment de libé­ra­tion. Appropriation-des­­truc­­tion-recréa­­tion du lan­gage, telle est la triple voie qui don­ne­ra exis­tence à l’être-femme. Plantier reprit l’assertion de Montaigne (« Les femmes n’ont pas tort quand elles refusent les règles qui sont intro­duites au monde, d’autant que ce sont les hommes qui les ont intro­duites sans elles »), pour affir­mer : « Moi qui n’ai pu jusqu’ici me sai­sir par aucun concept, je contes­te­rai glo­ba­le­ment pen­sée, lan­gage, culture (« il faut la détra­quer, cette culture de com­mer­çants, c’est-à-dire faire appa­raître ce qu’elle est, un car­rou­sel de mythes, une machine à décer­ve­ler, un écra­bouilleur »), mœurs (« à chaque fois qu’est invo­quée la morale – une rivière tran­chée se convulse sans s’atteindre »), hideux gou­ver­ne­ments (« gou­ver­nés ava­chis, les lois, les juri­dic­tions, les armées, les ensei­gnants… »)

Thérèse Plantier cher­cha à tout empoi­gner, tout trans­for­mer, tout malaxer, afin de démys­ti­fier toutes ces conso­la­tions que nous inven­tons pour sur­vivre. Sa voix épou­sa celle des élé­ments : brise ou tor­nade. Ses vers, sou­vent courts, cla­quèrent au vent. De nom­breux poèmes sont des récits oni­riques, bur­lesques, des anec­dotes à facettes, de style baroque, menées avec brio, fan­tai­sie, humour. Le poète donne vie à tout ce qui l’entoure grâce à la magie du « sur­vrai », si proche du sur­réel, d’un lan­gage réin­ven­té : « mire-œuf arsé­­nio-sul­­fure », car le lieu de la parole est lieu de vie. Thérèse Plantier écrit aus­si pour échap­per à la mort, la nar­guer, la tra­ves­tir, l’apprivoiser (« mots anti-mort, mort anti-mots »). Ainsi, par la parole, le poète trans­forme la mort en lumière ; la mort devient « cet espace – où s’éteignent les lampes – à mesure que gran­dit comme une ombre la lumière »). Femme-mots, Thérèse Plantier nous dit : « J’appartiens à mes paroles – je les donne – et ain­si me trans­porte ailleurs : même dans le puant aux varices ban­dées ». Bien qu’elle s’interroge : « L’amour ne serait-il pas contrainte, n’aurions-nous pas été contraints à l’amour ? Sans le savoir, sans le vou­loir ? » Toute sa poé­sie est mar­quée au sceau de l’amour, « ce bruis­sant besoin ». Cette poé­sie scrute, palpe, décante la femme pour mon­trer la dés­in­té­gra­tion morale du monde, per­ver­ti par les hommes, tour­nant en ridi­cule la domi­na­tion mas­cu­line pour libé­rer la femme de son alié­na­tion cultu­relle. L’angoisse, la déchi­rure du temps, la mort, la des­truc­tion, la déchéance, ne trouvent guère d’antidotes, qu’en la révolte, l’amour char­nel, l’écriture et la liber­té.

Une chose est cepen­dant cer­taine, c’est que l’œuvre de Thérèse Plantier ne met pas à l’aise. Elle inquiète. N’avait-elle pas écrit : « Je veux me connaître par ces mots qui me dérobent à moi-même. »

Signalons enfin que Thérèse Plantier, nature vol­ca­nique, aus­si inéga­lable qu’ingérable, eut quatre maris. Le der­nier, Robin Morlot, avait vingt-cinq ans, lorsqu’il fit sa ren­contre (elle était alors âgée de soixante dix ans) : un gar­çon pour lequel je ne veux pas dor­mir – afin que mon cœur gronde et chauffe – comme un moteur exten­sible. Le « grand gar­çon fra­gile » se don­na la mort, après la dis­pa­ri­tion du poète.

Thérèse Plantier a publié des poèmes dans la 2èmesérie des HSE, revue qui fut la seule à signa­ler sa dis­pa­ri­tion et à lui rendre hom­mage. Thérèse Plantier fut éga­le­ment pré­sen­tée (par Jean Breton) comme « Porteur de Feu » dans Les HSE 1 (3ème série, 1997). Un dos­sier (signé Jocelyne Curtil et Alice Colanis) lui a été consa­cré dans Les HSE 13/​​14 (3ème série, 2003).

Thérèse Plantier est l’auteur d’une œuvre poé­tique mael­ström, géniale, ori­gi­nale et chao­tique, qui compte par­mi l’une des plus fortes de la poé­sie contem­po­raine. L’une des plus grandes Voix fémi­nine du siècle, à nos yeux, avec Joyce Mansour, Claude de Burine et quelques autres.

Œuvres de Thérèse Plantier :

  • Les Anges dia­bo­liques (éd. Confluences, 1945),
  • Leçons de Ténèbres (éd. du Scorpion, 1959),
  • Chemin d’eau (éd. Chambelland, 1963),
  • Mémoires infé­rieurs (La Corde, 1966),
  • C’est moi Diégo (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1971),
  • Jusqu’à ce que l’enfer gèle (éd. Pierre-Jean Oswald, 1974),
  • La Loi du silence (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1975),
  • Le Sonneur (Atelier des Grames, 1977),
  • Le Portentule (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1978),
  • Discours du mâle (Anthropos, 1980),
  • Provence, ma haine (Christian Pirot, 1983),
  • Semence du tré­pas (Le Pont de l’Epée, 1986),
  • Le Discours Du Mâle – Logos Spermaticos (éd. Anthropos, 1980),
  • George Sand ou ces dames voyagent (Atelier de Création Libertaire, 1986),
  • Je ne regrette pas le Père Ubu (éd. Chambelland, 1988).
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