> Thierry Jolif, Internelle ardence

Thierry Jolif, Internelle ardence

Par |2018-11-18T22:21:26+00:00 18 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Des géo­gra­phies de trem­ble­ments.

Un gar­çon a écrit un jour : Le vrai voyage, c'est d'atteindre le point de non-retour. Et puis de reve­nir. 

Moi, qui suis igno­rant de tout, n'ai encore rien aper­çu, n'ai rien vécu – quelques coups de poings dans la nuit, la crosse d'un revol­ver et des menaces de mort, ça ne fait pas de vous un être -, je crois une chose et j'ai peut-être tort, c'est que lorsqu'on est arri­vé à ce point, tout là-bas, le voyage c'est d'y res­ter. Et puis de conti­nuer à par­tir

Mais je suis igno­rant de tout

.J'ai lu qua­torze fois Internelle ardence de Thierry Jolif

.Quatorze fois, c'est deux, le livre et le lec­teur, mul­ti­pliés par sept anges sans trom­pettes. Ou alors des trompes de silence qui voient entrer l'air dans leur corps lourd et creux, non par leur embou­chure mais par le pavillon. Le vide se fait dans la note

.Un soleil monte, mais il est bar­ri­ca­dé par les nuages – ou des fumées, car on ne sait si l'ardence habite le ciel, ou si elle monte ori­gi­nel­le­ment depuis la terre. Le pays appa­raît néan­moins. On y repère des géo­gra­phies de trem­ble­ments, des sentes emprun­tées par des voi­tures très noires et trop grosses, aux vitres opaques, alors que plus bas la clai­rière est déchi­rée par des auto­routes vides qu'éclairent de fré­quents lumi­naires. Quatorze fois on part à l'ascension de la pyra­mide qua­drillée par les four­gons étranges, qua­torze fois pour­tant on ne sau­rait s'empêcher de don­ner du regard vers la grand-route en contre­bas, au risque de tom­ber. Et l'on tombe qua­torze fois

.
A cha­cune de ces fois, l'on revient avec des preuves du monde d'avant. Certaines sont inuti­li­sables, d'autres déjà sont deve­nues nous, d'autres encore appellent la patience et la décoc­tion. J'y ai vu des lettres gra­vées à flanc de mon­tagne, j'ai guet­té des oiseaux aux ailes courtes dépo­ser des chan­sons aux­quelles manque une musique, puis j'ai sur­tout enten­du un chant. Une voix qui ne venait pas d'eux.

La voix sour­dait d'un trou au som­met du vol­can.

Il y avait un homme là-haut, pié­gé à ciel ouvert. Il ne pour­rait plus redes­cendre, mais ne sou­hai­tait pas bou­ger. On ne le délo­ge­rait plus. Il était la mon­tagne et la mon­tagne était lui. C'était comme cela.

Cette voix, elle m'a inti­mé l'ordre de dis­pa­raître. C'était bien­veillant, presque pas pen­sé. Cardinal. Comme la mon­tagne.

Je n'écoute pas tou­jours les livres, mais cette voix je l'ai enten­due, j'ai sui­vi la rampe qu'elle offrait, et depuis, je dis­pa­rais. Je dis­pa­rais.

Par paliers ascen­dants.

Je dis­pa­rais.

Ou plu­tôt : mon absence réap­pa­raît en lieu et place d'un moi-même. Ce je n'est plus que le palimp­seste sur lequel l'homme qui chante, tout à fait en haut, et tout à fait par­tout, ins­crit les effa­ce­ments suc­ces­sifs. Comme une figure qui s'enfuit der­rière un linge humide. Un pola­roid inverse, de la cou­leur vers le sépia puis le car­ré noir, comme un écran fraî­che­ment éteint.

Lu qua­torze fois Thierry Jolif, bel arbre plan­té au cœur, trans­for­mer un essai poé­tique. Il essaie la poé­sie. Il la tente. Il la laisse l'escalader. Elle le baigne et le per­fore, l'infiltre. Il n'en est pas mort. C'est pour­quoi il est impos­sible à un ardent de sous­traire la moindre page, la moindre strophe, le moindre apho­risme, la moindre cita­tion, de l'ensemble de ce corps ten­du dans la nuit. Il te crible et tu renais au contact du souffle caché der­rière chaque mot qu'il disait faux. Un mot, pour être lu, doit être dit. C'est en disant que tu insuffles. C'est en res­pi­rant que tu refais vivre les verbes tués sur la page

Disparaître.
Ce n'est ni ces­ser d'exister, ni mou­rir, ni fuir. C'est être à côté de son être.

C'est faire poie­sis de tout soi.

La poé­sie n'est jamais à sa place.

La poé­sie est la place que se dis­putent toutes, sans se l'avouer aucune, les autres caté­go­ries et dis­ci­plines, qu'elles s'estiment scien­ti­fiques, lit­té­raires, spi­ri­tuelles ou ce que l'on vou­dra. Elle est dans un trou, creu­sé tout en haut de tout. On n'y tombe que si l'on vient un peu du ciel.

 

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