> Thymus de Julien Blaine

Thymus de Julien Blaine

Par | 2018-02-23T11:26:08+00:00 21 juin 2014|Catégories : Blog|

Cher Monsieur Blaine (Poitevin),

Le média­thé­caire, qui me sait friande de bio­gra­phies et de toutes sortes de confes­sions, m'a mis dans les mains vos mémoires. Au terme d'une fouille rigou­reuse de mes archives de Water-Closer Gala du Monde, je n'ai trou­vé aucune trace de votre per­sonne. Il est vrai qu'une grève des PTT m'avait fait man­quer quatre numé­ros en décembre 1974… Qu'importe ! Les pre­mières pages de votre ouvrage vous ins­crivent dans une hono­rable lignée de per­son­nages qui pré­si­dèrent aux des­ti­nées d'un ravis­sant havre de paix entou­ré d'un grand espace fores­tier à 14 km d'Aix en Provence, nom­mé Ventabren. Et non pas Ventre-a-ben comme s'entête à le pro­non­cer ma petite-fille, laquelle me répond avec inso­lence que le titre veut dire « excrois­sance char­nue » et qu'une des pho­tos montre votre abdo­men rebon­di (il a fal­lu qu'elle tombe des­sus du pre­mier coup!).

Pour com­men­cer, vous direz à votre édi­teur qu'il a oublié de numé­ro­ter les pages, ce qui m'empêche de comp­ta­bi­li­ser cette lec­ture dans mon score men­suel de la méthode de Préservation céré­brale du Pr Memoshima. Mais je ne vous écris pas pour par­ler de moi… Passe encore que l'imprimeur ait mis plu­sieurs fois la page du titre, cela bégaie gaie­ment et va bien avec ce que vous dites du début de la vie. Mais qu'on ne sache, par­fois, s'il faut lire page après page, à che­val sur les deux ou encore dans un miroir, il eût fal­lu sur la cou­ver­ture un aver­tis­se­ment de ne pas se caler trop pro­fond dans son fau­teuil. Je vous accorde que l'effet final est très joli, un livre qui res­semble sou­vent à un tableau moderne, un livre en liber­té.

Au sujet d'être à che­val, vous ne parais­sez pas très fixé sur la base de votre iden­ti­té sexuelle. Julien est bien un pré­nom de gar­çon, je vous ras­sure, pas comme Théodore, et, si vous écri­vez çà et là que votre vrai nom est Christian, cela n'y change rien. Mais il y a plus grave, cher Monsieur Blaine, vous en venez à dou­ter du genre des noms com­muns. Là, la vieille lec­trice que je suis vous dit stop, même si ma peste de petite-fille trouve ça rigo­lo. Je vous cite :

les changements de genre…

Deux se sont immé­dia­te­ment

impo­sés :

la gazonne & le racin.

Mais pour que le mot joue bien la tran­sexua­li­té, il faut les cher­cher un à un, les trier, les lire, les écou­ter, les dire et, fina­le­ment, consen­tir à les écrire :

la cabo­chonne & le purg,

la tam­boure & le tor­gnol,

la planc­tonne & le jup,

la débite & le balein,

la tra­pèze & la tra­ve­lo

le vigne & la vigno­bl

le Vierge & la Jésus (…)

Que vous êtes dérou­tant ! Ça ne suit pas un fil bien net. Certes vous décla­rez que, depuis votre enfance, vous n'avez jamais su écrire droit. Je plains vos ins­ti­tu­teurs !

Pourtant, avec toutes les bribes de votre pas­sé, vous auriez eu de quoi faire un vrai récit… Au télé­phone, ma nièce qui est pro­fes­seur agré­gé m'a dit que nous vivions au temps de la courbe et de la dis­con­ti­nui­té. J'ai pu ain­si abor­der serei­ne­ment ces nom­breuses pages où s'égrainent de courts para­graphes très intenses et intimes. Votre per­son­na­li­té se construit sous nos yeux même si vous avez com­men­cé par 1972, au Brésil, puis conti­nué par 1962 à Aix, puis à nou­veau 1972 et ain­si de suite : 1976, 1962, 1972, 1966, 1976, 1962, 1957, 1966, 1976, 1962. Et à chaque date le même texte répé­té ! Ma nièce, tou­jours, me dit qu'il faut l'entendre comme de la musique moderne car pour vous le temps n'est pas droit, mais une par­ti­tion qui remâche et remâche les mêmes notes. Moi je retien­drai l'histoire de votre grand-père qui, en pleine guerre, ne dut sa sur­vie qu'au fait d'être sor­ti uri­ner au moment pré­cis où une bombe boche détrui­sait la cabane d'ingénieur où il tra­vaillait. Cela nous vaut un émou­vant pas­sage sur

qu'estcequejeseraisdevenusi... ?

… où, étran­ge­ment, vous ne parais­sez pas regret­ter de n'avoir pas fait d'études pous­sées. Ni, au demeu­rant, de n'avoir pas écrit un seul « livre entier ». Vous par­lez aus­si des revues que vous avez créées puis lais­sé tom­ber. : « : des pages qui puent l'ordure ou le cadavre ; l'émanation du remords (…) » Et quelle afflic­tion que vous vous sen­tiez

re plon­gé dans

LE résidu.

M'y réduire,

m'y résoudre,

y rési­der ;

désor­mais

   Y rési­der.

« Souvent la mort me passe par la tête », écri­vez-vous. Et de racon­ter votre sui­cide ima­gi­naire en vous pré­ci­pi­tant d'une route dont vous auriez démon­té les glis­sières. Dans le récit qui suit, on dirait la fin du monde. C'est aus­si une renais­sance : « Le fer rouille, s'effrite, les croûtes s'éparpillent et le fer se dis­sout dans de nou­velles plantes mons­trueuses et sau­vages.(…) Quelques ani­maux sont là, venus des pro­fon­deurs, et quelques humains, habi­tants, comme à leur pre­mier jour, des grottes pro­fondes et iso­lées au centre des forêts (…) Et ils décou­vrirent l'art (…) Ils accueillaient, au cœur de la gale­rie, les humains à qui ils ensei­gnaient l'obscurité et le silence, à qui ils appre­naient le tou­cher dis­pa­ru, l'odorat enfui, le goût éva­noui ».

Par moment, je me demande si votre livre n'a pas été publié deux ou trois siècles trop tôt, tant vous par­lez de « l'homme post-his­to­rique », celui qui n'a RIEN À DIRE.

J'en déduis que votre pas­sé vous inté­resse moins que les mots qui vous en sont res­tés. Et puis vous avez un sérieux compte à régler avec ces mots et que c'est à cause de ça que vous les écri­vez à l'envers, que vous les impri­mez de sorte que les lettres se recouvrent, que vous les répé­tez et les redîtes et que vous tra­dui­sez le fait de n'avoir rien à dire en une tren­taine de langues!Ce pour­quoi, comme vous ne les par­lez pas toutes, vous êtes allé déran­ger des spé­cia­listes. Eh bien ils sont patients !

J'aurais renon­cé à en lire plus si mon ostéo­pathe, qui est psy­cho­thé­ra­peute à ses heures, ne m'avait dit que c'était chez vous la trace d'un trau­ma­tisme infan­tile qu'elle nomme « carence de soin ». Alors j'ai conti­nué.

Et je ne l'ai pas regret­té ! On avait la main lourde chez les Poitevin : « Et la pre­mière baffe arri­vait de la main droite de la mère, sui­vie d'une autre de la gauche, alors le père s'y met­tait aus­si pour un Passage à tabac en règle ». Mais je crois que le pire, c'est cette humi­liante moque­rie qu'on vous a fait subir lorsque, pour la pre­mière fois, vous expri­miez par d'amples hoche­ments de la tête votre pro­fonde émo­tion à l'écoute de Rossini : Non mais, regarde-le, cet imbé­cile !

Vous avez atten­du 64 ans pour dire à votre mère que vous aviez été « un enfant mal­heu­reux » ! Ce serait déri­soire si vous ne fai­siez suivre cet aveu d'une lettre où elle explique quelle dure jeu­nesse a été la sienne et com­bien elle avait dû s'endurcir pour sur­vivre, en par­ti­cu­lier pen­dant la Résistance. Elle retrou­ve­ra une phrase qui se répé­tait jadis dans sa tête : « Je suis là, Christian est là, la vie est belle ! » Ainsi votre com­bat avec les mots et la vio­lence qu'ils ne pou­vaient man­quer de vous rap­pe­ler, ce rêve de silence et d'un « via­duc intact », et tout ce qu'ont crié vos autres livres, paraît trou­ver un peu d'apaisement.

À la fin, on vous connaît depuis tou­jours.