> Tomas Venclova, Le chant limitrophe

Tomas Venclova, Le chant limitrophe

Par |2018-12-11T08:16:26+00:00 22 septembre 2014|Catégories : Critiques|

Si le sta­li­nisme est condam­nable et ses crimes impar­don­nables, j'ai tou­jours été mal à l'aise devant la poé­sie des Soviétiques ayant choi­si l'émigration, en Amérique du Nord notam­ment, tant elle recèle de naï­ve­tés et de contra­dic­tions. L'accueil dont ils ont béné­fi­cié aux USA, par exemple, n'efface pas les meurtres légaux de Sacco et van­zet­ti, d'Ethel et Julius Rosenberg, le mac­car­thysme et sa chasse aux sor­cières, l'emprisonnement à vie de Mumia Abu-Jamal, la créa­tion de la bor­der-patrol, etc.  Aussi est-ce avec une cer­taine cir­cons­pec­tion que j'ai ouvert Le Chant limi­trophe de Tomas Venclova qui quit­ta l'URSS en 1977 pour les USA où il ensei­gna la lit­té­ra­ture russe dans une uni­ver­si­té. Il est connu comme l'un des plus grands poètes litua­niens contem­po­rains. Le Chant limi­trophe se pré­sente comme une antho­lo­gie s'étendant sur un demi-siècle (tous les poèmes sont datés), la seconde par­tie du livre, Conversation en hiver, regrou­pant les plus anciens. L'ouvrage est pré­fa­cé par Joseph Brodsky qui fut expul­sé d'Union Soviétique en 1972 et qui fini­ra par s'installer aux USA. Cette pré­face est inté­res­sante dans la mesure où, non seule­ment, elle situe le par­cours de Venclova, mais carac­té­rise sa poé­sie d'émi­nem­ment for­melle tout en étant à l'opposé des tra­di­tions.

La poé­sie de Venclova est savante, com­plexe, par­fois à la limite de l'obscurité pour le lec­teur moyen : mytho­lo­gie, réfé­rences à l'histoire contem­po­raine et plus ancienne, flux lan­ga­gier… Mais elle reste d'une tona­li­té élé­giaque. Poésie for­melle dif­fi­cile à cer­ner dans la tra­duc­tion fran­çaise due à Henri Abril : tout au plus le lec­teur atten­tif remar­que­ra-t-il l'enjambement non seule­ment d'un vers au sui­vant mais d'une strophe à l'autre, le rythme du vers qui se laisse devi­ner dans la ver­sion fran­çaise… Il fau­drait pou­voir lire Venclova dans sa langue ! L'ignorant que je suis est dès lors condam­né à une approche poin­tilliste. Un poème comme Commentaire est un éloge de la langue et du tra­vail du poète : "Par-des­sus tout, aimer la langue", tel est le pre­mier vers ; tout le poème valo­rise l'effort fait par le poète pour "retrou­ver la dimen­sion per­due"… Écho loin­tain (et invo­lon­taire ?) au vers mal­lar­méen "Donner un sens plus pur aux mots de la tri­bu" ? Quelques exemples de cette lec­ture poin­tilliste… Les Ménines est une médi­ta­tion sur le tableau de Vélasquez et l'interprétation qu'en fit Michel Foucaut dans le pre­mier cha­pitre des Mots et les Choses. Après un cours est une médi­ta­tion sur la poé­sie, le poème ; peut-être l'amorce d'une poé­tique ?  Dans Du Landwehrkanal à la Spree, l'histoire se mêle : Rosa Luxemburg et la Stasi, le Politburo et la socié­té du sexe et de la consom­ma­tion réunis sans que l'on sache ce qui est à tirer de ce constat… Près des lacs est un poème à la fois nar­ra­tif et des­crip­tif… qui ne va sans mys­tère avec Boulevard de la mai­rie qui amène le lec­teur à s'interroger comme le poète s'interroge sur l'exil. Le Partisan met en scène un épi­sode de la "guerre" menée après 1945 par les Occidentaux contre Staline, qui, cruau­té de l'Histoire, n'est pas sans rap­pe­ler, toutes pro­por­tions gar­dées, le débar­que­ment de la baie des cochons à Cuba… Et, dans la par­tie Conversation en hiver, les poèmes les plus anciens, anté­rieurs au départ d'URSS de Venclova, qui sont par­mi les plus poi­gnants, disent la mort qui rôde. On pour­rait ain­si conti­nuer lon­gue­ment mais chaque lec­teur sera sen­sible à tel ou tel autre poème…

Notre ami et col­la­bo­ra­teur Lucien Wasselin vient de faire paraître : Aragon. La fin et la forme

X