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Tous les fils dénoués (extraits)

Par |2018-10-19T17:45:33+00:00 3 mai 2014|Catégories : Blog|

 

 

De l’attente le jour ne dit rien, ne la dévoile pas.  Elle est là cepen­dant comme le manche de la cognée fer­me­ment tenu dans nos mains. On avance au fil des heures, bûche­ronne avec la fer­veur qui met de la clar­té dans le sombre. On croît dans le moment où cette attente nous appa­raît vaine. Notre pro­gres­sion est réelle. Le corps en est com­plice. Et si le ciel penche un peu sous le poids d’un oiseau qui plonge, il demeure ami­cal sans que sur­vienne la crainte d’un abais­se­ment impo­sant la fer­me­ture, noyant les lignes que nous avions tra­cées.
    Mais déjà les mots font défaut, impriment une allure de défaite. Il convient de redou­bler d’effort — d’accorder sa confiance aux arbres qui sans com­plai­sance se pro­jettent dans l’air , assu­rés d’eux mêmes et du sol dont ils s’éloignent tout en le ser­rant dans leurs ramures — , pour reprendre, s’il se peut, l’outil avec un achar­ne­ment décu­plé . Ne pas se retour­ner, gar­der l’œil fixé sur une écuelle de lumière que lapent des ronces noires, y par­ve­nir avant qu’il ne reste rien sinon un émail écaillé.

 

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   Premiers mots comme un vase de par­fum mal­ai­sé­ment loca­li­sable. Il nous pour­suit cepen­dant et en cer­taines heures nous baigne d’un sen­ti­ment d’étrangeté d’où le fami­lier n’est jamais exclu. Mais il se pré­sente dans sa fuite. D’abord c’est un allè­ge­ment puis vient le moment où c’est une ten­sion qui nous accable, nous met en alerte . Le monde d’hier nous entre­prend afin de nous bas­cu­ler dans une aven­ture où l’effroi le dis­pute au bon­heur.

 

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On a, bien sûr, l’éclat du jour. Est-ce tra­hi­son d’affirmer que rien ne le jus­ti­fie hor­mis, peut-être, sa loin­taine indif­fé­rence.
   Si d’un coup il se pen­chait sur nous, sur  nos tra­vaux, dure­rait-il ?
   Nous le conta­mi­ne­rions. Il pren­drait pitié, per­drait de sa lumière. Nous lui ferions un cor­tège d’ombres. Il par­ti­rait en lam­beaux.

 

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Ce qui se pré­sente c’est la cime  des arbres bar­rée bru­ta­le­ment d’un vol d’hirondelles éga­rées sans doute à cette heure tar­dive.
   Bientôt ne demeurent que les herbes hautes devant le seuil où je me tiens avec pour com­père le chien  inquiet ou sim­ple­ment éton­né de voir se chan­ger la contrée en un entre­lacs d’ombres.
   Nullement enne­mi, plu­tôt pro­tec­teur, s’allongeant presque serei­ne­ment, échap­pant au jour qui fut d’une belle lumière mais rigide, cer­tai­ne­ment trop solen­nelle avec ses céré­mo­nies d’eau, de pierres, de fausses trans­pa­rences.

 

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Alignées une aile contre l’autre, bien­tôt elles se ruent en tour­billons, se dis­persent pour tendre dans l’air les fils où le mot joie vien­dra se prendre. Ce pour­rait être le vœu que nous for­mons afin de nous allé­ger, nous désen­com­brer de ces pen­sées qui nous tiennent cap­tifs d’un encom­bre­ment géné­ral.
   Nous rete­nons les pas­sa­gères étoiles. Le ciel est froid, la terre aus­si. Le mot joie intra­dui­sible nous pour­suit dans  un son grêle  —  une envo­lée d’hirondelles.

 

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   Ces herbes hautes ne sont ni des haillons ni des plantes mau­vaises. Elles occupent un espace que le cadastre a oublié. Rien ne les dérange hor­mis notre pas­sage. Le silence sif­flant de la faux n’est pas dans leur mémoire. Mais le jour venu elles se cou­che­ront, dépo­se­ront sur le sol une litière spon­gieuse. Nulle voix audible, nul effort visible. Un tra­vail obs­cur pour un retour vivace.

 

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Ce qui des­cend c’est une cou­leur frot­tée d’un noir de suie. D’une légè­re­té à peine conce­vable, elle se dépose avec la dis­cré­tion d’un loup guet­tant une impro­bable proie, la reni­flant de toute l’attention de son pelage.
   Le silence par­ti­cipe de la quête. Il luit comme une pomme à la teinte que l’on dirait cirée tant elle rayonne, unique, sur la cor­beille à fruits.
   Peut-être ras­semble-t-elle un soleil rete­nant encore un dra­pé rou­geoyant mais déchu de ses anciens pou­voirs car vain­cu dans on ne sait quel com­bat. L’adversaire cepen­dant aura échoué à lui reti­rer ce qu’il lui reste : don­ner le change.

 

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Il y a une hési­ta­tion – un rien
qui clau­dique

Le jour point

C’est l’éclairement
d’un bord de table

Plus tard nous par­le­rons
de son enla­ce­ment avec la lumière
quand les arbres
une fois visibles
por­te­ront sur leurs épaules
un ciel sans cou­tures

 

 

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Ceux-là

 — mots chu­cho­tés
au bord de la table
avec le com­men­ce­ment
du jour
ni gais ni tristes
sans attaches –

flottent, se replient,
s’avancent
croissent à mesure
que le bruit s’élève

jusqu’à la vague inces­sante
dont nous sommes les jouets
rou­lés
sur les gouffres

 

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Des mains nom­breuses
tai­seuses pour la plu­part
se sont frot­tées à la table

Les visages rosis­saient
avec la cha­leur que le bois
dis­pen­sait ou le vin
ou ces regards
qui regar­daient droit

Sommes- nous cer­tains
que cela fût ?

Les images ont un socle
d’indécision. .Si elles éclairent
c’est à la faveur d’une porte
qui s’ouvre

Entrez donc ! On la recon­naît
entre toutes cette voix légère
Ne serait-ce pas le doigt de l’enfant
dési­gnant ce qui l’étonne et le ravit ?

Avons-nous fran­chi le seuil ?
Non !
Nous nous sommes retour­nés
pour par­tir

Dans notre dos
les portes se ferment

 

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La crainte croît
à mesure que nous avan­çons
sur une terre sans arbres
dans l’air dépour­vu d’oiseaux

Devant c’est une feu d’eau
blanc où s’effile une barque
La sil­houette du bar­reur
qu’on dirait fraî­che­ment char­bon­née
nous fait signe sou­dain

Pourra-t-il la mener à la rive et
nous y prendre place
aus­si sim­ple­ment qu’on s’assied
à la table d’un hôte ?

Il y a sur la gauche
un che­min immo­bile
à cause d’un grand chien
qui regarde

 

Aurons-nous quelque chose
encore à perdre ?

Nous n’avons rien éga­ré
des jours , les dis­po­sons
à mains nues dans l’herbe haute

Nous pei­nons à nous étendre
sur la nuit

 

 

 — Poèmes extraits du recueil Tous les fils dénoués sui­vi de Nocturnes , à paraître chez Folle Avoine
 

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