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Tous les matins, tout au bout du sommeil

Par | 2018-06-19T19:55:04+00:00 10 février 2013|Catégories : Blog|

 

Tous les matins, tout au bout du som­meil,
je monte après toi l’escalier de la Tour Eiffel,
et dans ton dos tout ton mal­heur
pompe la peur pas à pas, chaque matin, chaque 
marche, qui d’autre encore l’entend 

 

ce chant que psal­mo­die tout ce métal.

 

Il est encore tôt et chaque marche t’éloigne,
chaque marche t’en aliène de ce matin qui point
car c’est le bout du som­meil,
et c’est au bout du som­meil qu’il faut tou­jours qu’il arrive
quelque chose à impri­mer,
quelque chose de la vie des gens
Qui montent, frères, à tes côtés,
Qui montent avec
les arceaux de la tour, ses énormes struc­tures bou­lon­nées,
avec toi, chaque matin, François Reichelt,

 

tout au bout du som­meil, des marches,

 

du silence.

 

Le pre­mier étage de la Tour Eiffel.

 

Cinquante-sept mètres de vide, là le silence s’écaille.
Voix amies et d’autres voix, pres­santes, anec­do­tiques
des pho­to­graphes, des jour­na­listes, ni res­pon­sables ni cou­pables ni com­plices,
ambas­sa­deurs ou cha­ro­gnards ils res­tent bien à l’écart

 

Au bout du silence ces voix.

 

Et der­rière, je les vois
en cercle, à leurs fenêtres mas­sés en familles leurs yeux four­millent
du Champ de Mars et d’ailleurs bavant voyeurs pen­chés pour lire avant les autres, par-des­sus ton épaule
la rubrique des faits divers dans le jour­nal du soir

 

où ton des­tin paraî­tra

 

Pleine, avide arène, hyènes

 

Penchées qui tré­pignent impa­tientes et pèsent
tant et si bien sur l’équilibre de la terre que
comme rote un nou­veau-né
l’orbite hoquète
et tu tombes

 

et si ceux qui te pho­to­gra­phient alors
croient sai­sir l’image d’un homme déjà mort
dans cette chute, dans cet énorme effroi,
peut-être n’as tu jamais autant vécu
accou­ché de quatre cuisses de froid

 

au cœur de cet effroi

Ton cœur s’arrêta tout au bord du matin.

 

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Au matin sus­pen­du, éd. Rue des Promenades, 2012

 

(Reichelt) au matin sus­pen­du évoque les der­nières minutes de François Reichelt, mort le 4 février 1912, suite à l'infructueux essai d'un para­chute de sa fabri­ca­tion du haut du pre­mier étage de la tour Eiffel. Ce qui est trou­blant et fut peut-être une pre­mière his­to­rique, c’est que la chute et la mort de Reichelt ont été fil­mées. J’y ai vu comme une pré­mo­ni­tion du XXe siècle com­men­çant et la nais­sance d’un fan­tôme venu à ma ren­contre bien des années plus tard, enfant, puis jeune homme, sur les lieux mêmes du drame.
 

 

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