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TRAINS

Par |2018-10-18T22:24:05+00:00 8 juin 2013|Catégories : Blog|

 

I

Tout est si fra­gile !
Le pré­sent, si on n’y veille, si loin­tain
– fil tis­sé par-delà les mers…

La petite enfant et la jeune fille algé­riennes
jouent et rient dans la soli­tude
au tra­vers des noms de ban­lieues
jouent et rient
et pleurent leurs frères morts.

Des mots, des regards, des bai­sers
– Un grand cèdre vert sou­dain dans le ciel
si bas, dans la gri­saille de l’hiver

II

Un arbre un matin de mars
contre la muraille grise et sous un ciel plu­vieux

et des années plus tard

toute une ran­gée d’arbres cou­verts de fleurs roses
des arbres de Judée dirait-on
le long de la voie fer­rée
dans le jour bru­meux.

L’arbre là-bas
entre deux masses d’immeubles
et la toute petite fille seule
dans les bruis­se­ments des signes.

III

Triste est le lan­gage
quand la voix devient sourde
ou que la peur fige les paroles.

Mais ce matin dans la nuit encore
ce fut une joie d’entendre par­ler cet homme
dont j’ai pen­sé qu’il venait d’Inde
car il pro­non­çait presque en chan­tant
les mots, les phrases de sa langue
qu’il adres­sait grâce au télé­phone public
à quelqu’un qui, vivant très loin
peut-être dans l’une de ces villes déme­su­rées,
Bombay ou Calcutta,
s’est trou­vé un ins­tant très proche.

Et c’est pour­quoi il riait tout en par­lant.
Sa voix pro­pa­gea dans le gris de l’heure
mati­nale une vive et étrange cha­leur.

 

IV

Dans l’espace des ban­lieues qu’en décembre
ténèbres et pluies vite recouvrent luisent
les wagons des trains aux vitres embuées.

Dans tant de nuit, des voix – un homme dérai­sonne –
plus loin, une femme, un homme. Leurs mots :

comme une main
qui sur un visage
un ins­tant se pose.

V

Un grand man­teau froid
ou la bâche d’un chan­tier
mal­gré l’arbre de Mars
le soleil qui déchire un nuage
se déploie en cha­cun de vos gestes
voya­geurs des matins
qui êtes tout sépa­rés
ou, comme des enfants,
dans la fatigue des jours repliés.

L’aube est grise comme le mur
le brou­ha­ha de l’ignorance en laquelle
cha­cun tient cha­cun.

Mais voi­là qu’entre deux amis loin­tains,
deux musi­ciens,
a lieu cet échange indis­tincte
qui inter­rompt ma phrase
comme entre les pages du livre
l’image oubliée d’un visage de pierre.

 

VI

Ne regar­dons-nous pas sou­vent comme au tra­vers
d’une vitre – larme ou légère fumée –
ce monde, ces chan­tiers, ces jar­dins épars
d’autant plus vite fran­chis que leur temps est autre ?

Espaces troubles qui ne sont qu’une loin­taine
image tan­dis que nos corps sont muti­lés.

Il y a une immense fatigue qui est
dis-tu la force des éprou­vés. Tu le sais
pour­tant : tu n’as que ta parole à offrir.

Où sont les pierres, où est le bois pour bâtir
la mai­son de vie, pour que flambe un feu ? 

 

VII

C’est le soir le train
dont les vitres sont embuées
mais s’ouvrent sur la cam­pagne
roule vers le sud.

Des oies sau­vages volent en V
elles aus­si vers le sud
au même rythme que nous.

D’où viennent-elles ? Où vont-elles ?
Elles connaissent leur che­min.

 

VIII

Brièvement aper­çues – ces eaux du fleuve
si lentes qu’on ne sait vers où elles s’écoulent

sou­vent déro­bées
un ins­tant offertes.

Un rideau d’arbres qui est déjà forêt les cache.

Nul ne convoite ces rives
qui sont terres en friches
buis­sons, herbes
espaces de paix.

Terres comme affran­chies du temps.

Fleuve large qui par­tage ce pays.

Il faut pour vous voir
eaux pai­sibles
pas à pas gra­vir la col­line
entre prés et vignes

faire halte.

Fleuve : tu as la majes­té
des ser­vi­teurs offen­sés et insou­mis.

 

IX

L’enfant s’est assis et tourne la tête
vers le monde dont le séparent les vitres
du train du soir. L’ombre et la lumière
alternent quand en hâte on longe les feuillages
d’un vert déjà sombre. Cependant sa mère
lui tend de l’eau. Il en boit dis­trai­te­ment
une gor­gée. Elle range ses affaires
dans un sac sur lequel on peut lire : « la terre »
et voir une pho­to­gra­phie : un grand pré d’herbe
dense avec en son creux un arbre iso­lé.

Terre, quand ne demeu­re­ra de toi
qu’une trop belle image ne devrons-nous pas
au moins gar­der la mémoire de nos gestes ?

 

X

Pendant tous ces mois d’hiver atte­nant
au che­min de fer ces arbres n’ont été
à tes yeux pas­sant du matin et du soir
rien de plus que l’invisible amon­cel­le­ment
de leurs branches. Trop douce lumière !
la blan­cheur irréelle de ces fleurs
que tu regardes comme des flo­cons de mars !

Qu’un feu brûle ces arbres puisqu’ils ne sont rien !
Qu’ils soient par leurs cendres puisque, com­pa­gnons
incon­nus, jamais ils n’interrompront
le soli­loque de votre détresse !

 

XI

La vie humaine –
A tout ins­tant sen­sible – par le nombre.

Corps se tou­chant tan­tôt silen­cieux, iso­lés
tan­tôt ani­més par la conver­sa­tion
qui vous réunit vous que tant d’années séparent.

Voyageuse ! ne sont per­çus qu’un pied
comme nu – si légè­re­ment chaus­sé !
une bague qui annonce votre visage.

Nous avan­çons là où per­sistent les fleurs
sous le vent qui sème les pol­lens d’acacias.

Par un reflet de la vitre te voi­là
accueillie toi qui n’es que silence
res­pi­ra­tion qui sou­lève ton sein.

 

XII

Nos hâtes – brusques
allers-retours.
Aussi loin que proche
l’enclos où sau­tillent
quoi ? Une poule ? Un coq ?

Pure cou­leur
dans la pénombre com­men­çante.

Le temps de l’animal
indif­fé­rent aux bruits.

Le temps de l’herbe
ou de l’arbre insi­tuable.

Nous tra­ver­sons des cou­leurs
élec­triques – jaunes et verts
aper­ce­vons les rous­seurs
et oran­gers de novembre
– cou­leurs de nos paix.

TRAINS

Par |2018-10-18T22:24:05+00:00 11 mai 2013|Catégories : Blog|

 

Les voya­geurs munis d’un billet
savent l’heure, le numé­ro de la voi­ture.

Nous atten­dons bras bal­lants,
per­dus, indé­cis.
Notre train est-il déjà pas­sé ?
Serait-ce celui qui entre en gare ?

Nous hési­tons
et déjà les portes se referment.

 

 

  Juillet 2012

Poème paru dans Poètes fran­çais et maro­cains (1), édi­tions Polyglotte, 2013.

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