Trois poèmes

Par | 26 octobre 2016|Catégories : Blog|

 

 

L’instant

 

 

 

A cet instant pré­va­l­ut l’incertain,
A portée, le jeu jaugé d’une inconstance
Où s’annonçait la racine d’une perte.
L’air était vif et mon consentement
Don­né plein à ce qui pou­vait s’ensuivre
D’envols for­cés, de chutes acceptables.
Ce fut alors le sur­gisse­ment des étoiles
Et rien ne pou­vant leur faire résistance,
Sauf à démen­tir le ciel enchanté.
La vie, la mort s’invitaient dans la place.

 

 

 

 

 

Restau­ra­tion

 

 

 

Tous poussés là où ne s’échappe,
Lente­ment mais assurée, sans faille
Ni excep­tion, si même ne tarde
Son épreuve, cela qui va son cours
Et où se hâte l’inéluctable avance.

Alors pas un pressé, tenu à l’attelage,
L’aurore rose, le cireux crépuscule,
Pas un, d’élégante ou triv­iale monture,
Rênes en mains ou à force lâchées,
Ne tranche d’un terme ou d’encore.

Et il se peut alors qu’un éclair nu,
Dans la chaîne des nuits successives,
Sans prévenir, ni plus de sommation,
Mon­tre la garde du ciel ou l’ailleurs
D’une immi­nence sans écho ni répons.

 

 

 

 

 

La voix

 

 

 

Por­teuse d’une invis­i­ble lumière,
Voilà franchi  le seuil de la chair massive,
L’arcane d’un dedans qui dévoile,
Et livre ain­si une victoire.

 

                      *

 

De là vient la voix,
Oiseau facétieux
D’une cage béant
D’où s’essayent des trilles.

 

                     *

 

Elle livre ses variantes,
Sen­ten­cieuse ou sommaire,
Req­uise ou regrettée,
S’affirmant ou timide.

 

                    *

 

A son théâtre chante,
L’inconfort ou l’amour,
L’antienne var­iée des heures
A ses cimes ou son creux.

 

                  *

 

Doucereuse, endi­manchée,
Ou fagotée mal et assombrie
D’intentions qui la maquillent,
Elle avère ou peut masquer.

               

                   *

 

S’en tient-elle à ce dit
Où elle se fait entendre
Ou t’offre ce qui l’abouche
A l’unique chaque fois ?

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Trois poèmes

Par | 19 mars 2016|Catégories : Blog|

L’eau douce

 

 

 

Qui a dérangé mon sommeil,
lais­sez-moi dans l’eau douce
lais­sez-moi voy­ager par­mi les étoiles d’eau
vous m’avez assez cru­ci­fié dans les anciens livres
assez recou­vert de vos prières jaunes

Là-bas dans l’eau douce
un pis­tachi­er d’Alep,
sous son ombre une femme
rassem­ble les gémisse­ments de l’air,
elle élève des souvenirs,
tout autour par­mi les herbes
bour­geon­nent les blessures
qui sont des vis­ages de réfugiés

Lais­sez-moi là-bas
en com­pag­nie des mots
qui courent effrayés
pour entr­er dans le poème,
puis ils claque­nt la porte der­rière eux
avant de tourn­er la clé à dou­ble tour.

 

 

 

***

 

 

 

Cré­pus­cule

 

 

Le soleil porte son cos­tume orangé
il salue et part sans retour
l’été ôte son masque d’acier
les feuilles fuient les arbres
tan­dis que le froid s’approche
en por­tant sur son dos
ses cou­ver­tures de laine
et que la lune se souf­fle sur les mains
ô ma bienaimée
la nature met sa tunique blanche
et les gens nous obser­vent de leurs fenêtres
pareils à des fusils
ils nous voient saign­er sans le moin­dre frisson

Emma­gasinez les bou­gies et le bois
les gross­es chaus­sures et les pardessus
vous qui n’avez pas appris de lan­gage nouveau,
des îles nouvelles,
le soleil frappe à vos portes
depuis des années
et vous, dans les salons vous jouez
aux cartes et sif­flez le maté,
je n’ai pas peur,
je suis tou­jours debout
près de la source gelée
par l’intensité des insultes et des injures,
les che­nilles ne se sont pas encore envolées autour de moi
je suis l’arbre qui t’attend toujours
tu me manques
le froid est un blas­phème qui me transperce
il va anéan­tir ces voix aigu­isées comme des regards
mes mains s’étendront vers le bord du lit
comme la mère tend la main à son bébé
mais je ne te trou­verai pas
je crierai d’une voix aveugle
que le dur hiv­er me combat
puis j’allumerai mes sou­venirs l’un après l’autre
pour tra­vers­er sur l’autre rive,
ne me reproche pas d’avoir changé
je recou­vri­rai mon vis­age de poèmes
et dessin­erai sur le mur
après avoir appris le jour
et respiré la lumière,
je ne lèverai pas de drapeau
je ne lèverai pas de slogans,
je dessin­erai seule­ment ton prénom
aus­si petit que la lucarne d’un mausolée
d’où s’envolent les prières.

 

 

 

***

 

 

 

Le grand deuil

 

 

 

A mon ami Ozar dis­paru depuis des années

 

 

L’épouse a déchiré sa mantille,
elle s’est arraché les cheveux,
elle s’est voilée avec le gémissement
et l’a passé der­rière elle,
les sœurs les tantes les nièces
ont égrené les larmes sur la ter­rasse de la maison,
elles ont ôté le voile de leur tête
et soulevé un pont de plaintes,
les heures ont passé pesamment,
les com­bat­tants qui sont arrivés à la fin de la nuit
ne sont pas revenus avec son écharpe
ni avec sa bague de mariage
ornée d’un saphir bleu
ni avec son petit Coran,
même pas avec un fil de son manteau,
mais juste avec son briquet
et sa kalachnikov,
les femmes du vil­lage rassemblées
dans la cour de la maison
ont empli le ciel de leurs gémissements,
les hommes se sont défaits l’un après l’autre
comme les laines d’un vieux pull,
seul son petit enfant
ser­rait le briquet
ser­rait la citadelle d’Alep imprimée autour
couleur de terre,
il riait, riait, riait
aux voix des youy­ous noirs
qui tombaient à verse à verse
comme des douilles vides

 

 

 

 

Tra­duc­tion : Shi­raz al Faraj et Annie Salager 

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Trois poèmes

Par | 7 février 2016|Catégories : Blog|

NI DIABLE NI DIEU  (à Xavier Grall)

Texte Patrice PERRON

Musique Patrice PERRON et Patrick LE HOUEDEC

 

 

Je ne viens de nulle part
Qui soit d’essence supérieure ;
Sauf des corps et de la volonté
De mes dignes aïeux.

Mais je me revendique de Raguénez, Ker­si­dan et Botsulan,
Les lieux de tous mes ressourcements,

Je clame, j’éructe et j’expectore
De toute la force offerte à mes poumons torturés
Qu’il n’y a, ici, en Bretagne,
Ni cheval couché de triste orgueil
Ni cheval d’orgueil bap­tisé de morgue,
Ni de Dieu nous imposant d’être à genoux
Ni de Dia­ble nous cachant dans sa boîte d’enfer.

J’affirme que, portée par la brise tenace,
Ma voix galope, trébuche et arrive
Jusqu’à la lande insoumise,

Que, soutenus jusqu’à vos yeux et vos âmes
Par l’encre indélé­bile de mes livres,
Mes mots espèrent demeur­er utiles.

Je ne m’en retourne nulle part
Qui soit indispensable ;
Sauf à pren­dre ma vessie d’occasion
Pour une lanterne d’exception.

Et que com­mence maintenant
Ma fête de nuit.

 

 

 

***

 

 

 

MEMOIRE DU LIN 

(à Claire Amossé, artiste plasticienne)

 

 

Je recon­nais le fil de mémoire
De ce vieux drap en toile de lin.
J’en sens la trace familiale.

Enfant, j’ai dor­mi dans ces draps
Au con­tact rêche à la peau.
Ursule Ker­varec, ma grand’mère,
Le sor­tait pour moi de son immense armoire.

Elle y avait brodé ses initiales
Cousu des plis à toute épreuve
Et rat­trapé au fil rouge
Quelques accrocs d’usage.

Dehors, dans la cour de la mai­son de Quimperlé,
La grande lessiveuse bouil­lait le linge
Et j’en garde l’image et l’odeur.

 

 

 

***

 

 

 

JE  NE  M’APPELLE  PAS  ASPERGER
       Texte Patrice PERRON. Musique Philippe AUDREN

 

 

Asperg­er
Je ne m’appelle pas Asperger
On me diag­nos­tique, on me classe Asperger.

Je décline ma logique personnelle
Mon cerveau pos­sède sa pro­pre organisation,
Ses for­mules spé­ci­fiques en tous genres.
Je lis en vous le regard que vous portez sur moi,
Je crie dans la nuit.

Pen­dant longtemps les psy­chi­a­tres m’ont dit :
« C’est la faute de ta mère »,
Ils n’avaient rien d’autre à proposer
Que la chimie de l’hôpital spécialisé,
J’ai con­nu l’internement sans solution
Et l’hôpital de jour par défaut,
Je n’ai pas d’ami à l’école
Ni de copine pour mon petit cœur,
Je suis bour­ré de tics et de manies,
Je suis pris­on­nier de règles inutiles,
Je n’aime pas le bruit du monde alentour
Comme si mes oreilles ne savaient pas filtrer
Ce qui est néfaste pour moi.

Je ne m’appelle pas Asperger
On me diag­nos­tique, on me classe Asperger.

Je peux hurler à tout moment,
Me faire mal gratuitement,
Détru­ire la vie sociale de mes parents,
Com­pren­dre exacte­ment ce qui se passe,
Mais ne pas être dans la réal­ité du monde,
Echouer à séduire celle que j’aime,
Quit­ter soudain mon piano d’élection
Si la par­ti­tion manque de rigueur,
Hurler de rage mathématique
Si un impos­teur me torture,
Je me perds entre neu­rone et synapse
Et ma com­mu­ni­ca­tion ne vous parvient pas
Souvent.
Mais je suis vivant.

Je ne m’appelle pas Asperger
On me diag­nos­tique, on me classe Asperger.

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Trois poèmes

Par | 8 janvier 2016|Catégories : Blog|

Le Chant Appelle  l’E­toile Petite

 

Quelque chose entre en nous la nuit-
qui est plus grand que ce que nous rêvons ou osons.
Nous per­dons notre lumière domestique,
nous voyons trop loin.

Mais l’aube arrive, et nous
sommes de nou­veau pré-coperniciens;
Le jour tourne autour
d’une lumière en loca­tion. Reste à payer
l’appartement.

 

*

 

Tech­nique­ment un jour est supposé
com­pren­dre un jour et une nuit;
la logique de la langue
dépasse de beau­coup le poids
que n’importe quel esprit
peut sup­port­er. N’y pense pas,

ne te mets pas
à penser, personne
n’en a le temps. Lève-toi, oublie

la dou­ble hélice, étincelant
de mon­des, ton affaire
c’est ce monde, ce jour tu n’as
qu’à l’ou­bli­er. Fais-toi

une tasse de prévisible,
un habit de Temps, lève-toi, oublie

le rêve de quelqu’un de malade, et de quelqu’un de fou
et de quelqu’un qui erre dans le noir. Tu n’es pas
toi-même! lève-toi! mets
toutes ces idées de lune et ces dessins d’étoile
au rebut, sinon tu vas
finir (Que Dieu nous aide)

vrai­ment tard à la fab­rique de lampes.

 

 

 

The Song Calls the Star Little

 

 

Some­thing  gets into us at night-
it’s big­ger than we dream or dare.
We lose our own domes­tic light,
we see too far.

But dawn arrives, and we
are pre-Coper­ni­can again;
the day revolves around
a rent­ed sky­light. Now to pay

for the apartment.

 

*

 

Tech­ni­cal­ly a day’s required
to com­pre­hend a day and night ;
the log­ic of
the lan­guage weighs
much more than any
mind can bear. Don’t think

of it, don’t get
to think­ing, no one has
that kind of time. Get up, forget

the dou­ble helix, shimmering
with worlds, your busi­ness is
this world, this day for your
for­get­ting. Make

a pot of the predictable,
a habit of the Times, get up, forget

the dream of
some­one sad
and some­one wan­der­ing in black-you’re not
your­self! Get up! Set all
these moon-ideas and star-designs
aside, or you’ll
end up (God help us)

real­ly late at the lamp factory.

 

 

 

***

 

 

 

Ce Qu’Est l’Enfer

Mars 1985

 

 

Ton père attend à l’intérieur
de sa cui­sine spacieuse;
il est lui-même corpulent,
inutile. Per­son­ne ne sem­ble savoir exactement
com­ment ta mal­adie s’est propagée; elle est venue
de l’amour, ou de quelque
autre lieu sem­blable. Ton père a acheté,
au bout de quar­ante ans d’in­vi­ta­tion au jeûne, pièce par pièce,
cette mai­son de rêve où tu es revenu pour mourir.
Laisse-moi te dire ce qu’est l’en­fer, il se tourne vers moi :
je me suis procuré ce frigidaire dou­ble, rem­pli de nourriture,
et je ne peux laisser
mon fils y accéder.

 

*

 

Les amis de tes parents
cessent leurs vis­ites. Tu es pour leur esprit
une cause de tristesse. Chaque jour tu te sens

 

envahi par le froid (pas un humain ici n’en supporte
la pen­sée — il aug­mente quand toi tu
déclines).Si ce n’est pas une chi­en­ner­ie, tu plaisantes, cette

façon de vieil­lir? Je ne suis pas sûr d’en rire;
pas un humain pour te venir en aide, sauf
(d’une façon soudaine, simple)

Jésus. Lui
tu  l’attends.

 

*

 

Tout con­tact avec toi nous était interdit
si tu pleu­rais ou saignais.
Appli­quant une pom­made sur tes plaies qui ne peu­vent cicatriser
ton frère porte un gant en caoutchouc.
Dans le même ordre d’idées, le froid ou un baiser
pou­vaient t’être fatal. Voyons, que sig­ni­fie pour moi
aimer?

 

*

 

L’homme qui était d’habitude
attaché à son apparence
n’a plus que la peau sur les os
et regarde au dehors.

Encadrés par la dou­ble immunité
du télé­phone et de la lampe
sa bouche reste fermée,
son regard reste sombre.

Tan­dis que nous dis­cu­tons sur le désespoir
lui est ce dés­espoir, quelque part
dans la mai­son? De plus en plus
nous par­lons de lui, pas

avec lui. Dans nos conférences
à la cui­sine, nous arrivons
à un com­pro­mis qui nous est
insup­port­able. Mais où

est-il ? Dans l’enfer,
qu’est le salon.
Dans l’en­fer, avec
son fauteuil.

 

 

 

What Hell Is

March 1985

 

Your father waits inside
his spa­cious kitchen ;
he him­self is corpulent,
and pow­er­less. Nobody seems to know exactly
how your ill­ness spreads; it came
from love, or some
such place. Your father’s bought,

with forty years of fast talk, door to door,
this fan­cy house you’ve come home now to die in.
Let me tell you what hell is, he turns to me:
I got this dou­ble fridge, all full of food,
and can’t let
my son go in.

Your par­ents’ friends
stop vis­it­ing. You are a damper on
their spir­its. Every day you feel

more cold (no human being here can bear
the thought –it’s grow­ing huge as you
grow thin). Ain’t it a bitch, you joke, this

get­ting old? I’m not sure I should laugh;
no human being helps, except
(sud­den­ly, simply)

Jesus. Him
you hold.

 

*

 

We’re not allowed to touch you
if you weep or bleed.
Apply­ing salve to stores that can­not heal
your broth­er wears a rub­ber glove.
With equal mean­ing, cold or kiss
could kill you. Now what do I mean
by love

 

*

 

The man who us
to love his looks
is sunk in bone
and look­ing out.

Framed by immunities
of tele­phone and lamp
his mouth is shut,
his eyes are dark.

While we dis­cuss despair
he is it, somewhere
in the house. Increasingly
he’s spo­ken of, not

with. In kitchen
con­fer­ences, we come
to terms that we can
bear. But where

is he ? In hell,
which is the liv­ing room.
In hell, which has
an easy chair.

 

 

 

 

 

 

                    

                    Une lèvre rouge
Pas as

 

                   Pas assez de peau
                    pour cou­vrir son vis­age, dis­ait Tchekhov : afin
                    d’ou­vrir la bouche elle devait
                    fer­mer les yeux, et vice
                    versa.

                     Le corps de Gusef tom­ba par dessus bord
                    dans la mer nébuleuse.
                    Prompt requin,
                    mau­vais ange,
                    Valéry.

                     O mes pères, faut-il qu’une douleur réside
                    dans la tendresse?
                    racine à la dent
                    de la passion?

                     Faut-il qu’on ait un cœur d’hiver
                    juste pour regarder, et non pour voir?
                    J’é­tais esthéti­ci­enne, j’é­tais allée
                    à l’é­cole pour ça, mais je ne fus
                   pas guérie. Au lieu de cela,

                     baisée avec ardeur,
                    j’é­tais aveugle,
                    soumise
                    de la tête aux pieds.
                    O cabanes d’amour, vous avez fait pour moi
                    des palais d’embrassades : des places
                    pour exis­ter. Arrière-arriviste,
                    qui lèche les bottes
                    de pos­si­ble­ment  fraternelles
                    éternités,

 

 

                     je m’in­stal­lais en un clin d’œil. Ejecté
                    le passe-lacet de celui-là, envolée
                    sa chemise à elle, et oh
                    les petits chéris étaient tout alléchés
                    par l’aubaine, c’étaient
                   des tout-petits, des ado­les­cents, des plus de vingt ans,
                    du genre je vois-je prends: des pièces de deux sous leur coulaient des yeux
                    des pièces de nick­el de la charnière des poings,
                   pour devenir pièces de dix cents, dol­lars, pièces d’or. Ce n’est pas
                   qu’ils aient tort ‑ils sont jeunes-
                    mais tôt ou tard un homme, aimant les plaisanteries,

                     pas beau garçon, ni Jupiter, sim­ple­ment un homme,
                    se pelo­ton­nera comme un enfant dans son berceau et
                    ne lâchera pas la main de sa fille. Ce qu’ils veu­lent dire
                    quand ils dis­ent que ses poumons sont pleins à ras bord c’est
                    quelqu’un de mieux
                    s’es­suie les lèvres.
                    Touché,

                     dit le matamore.
                    Je vois, d’un sim­ple coup d’œil  du côté de Mer­cure, ma
                    mau­dite pierre tombale, le sourire fendre sa
                    dis­crète supr­a­clu­sion. Etions-nous
                    ce que nous désiri­ons , ou, que attendions,
                    ou que  nous avions? Elle avait une bouche
                    comme une poche arrachée, disait
                    juste avant sa mort
                    mon papa.

                    

 

 

One Red Lip

 

Not enough skin
to cov­er her face, said Chekhov: in order
to open her mouth she had
to shut her eye, and vice
versa.

Gusev’s body flew off shipboard
into the cloudy sea.
Prompt shark,
Bad angel,
Valéry.

O my fathers, must a pain reside
in tenderness?
Root as the tooth
of passion?

Must one have a heart of winter
Just to look, and not to see?
I was an aes­theti­cian, went
to school for it, but was
not cured. Instead,

shagged with fire,
I was blind,
bound
from the fold to the rack.
O shack­mates, you made me
a  palace of embraces: places
to be. Arrière-arriviste*,
lap­per at the heels
of fraternizable
eternities,

 

I’d set­tle in a flash. Off with
His bod­kin, up
with her chemise, and oh
the babies were all appetite
for oppor­tu­ni­ty, were
tod­dlers, teen­ers, twenty-niners,
look­er-tak­ers: pen­nies pour­ing from their eyes;
nick­els from their knuck­led fists,
dim­ing, dol­lar­ing, gold­en­ing along. It’s not
that they are wrong-they’re young-
but soon­er or lat­er a man, a lover of jokes,

no look­er, no Jove, just a man,
will curl like a child in its crib and will
not loose his daughter’s hand. What they mean
when they say his lungs are fill­ing up is
some­one better
wipe his lips.
Touché*,

said the swashbuckler.
I see, in a glanc­ing blow off Mer­cury, my own
damn head­stone, grin to split its
tightlipped over­bite. Were we
what we want­ed, or , held,
or had? She had a mouth
like a torn pock­et, said
my soon-to-be
dead dad. 

 

 

Poèmes extraits de «  Hinge & Sign, Poems 1968–1993  », Wes­leyan Uni­ver­si­ty Press, pub­lié par  Uni­ver­si­ty Uni­ver­si­ty Press of New Eng­land,  Hanover and Lon­don, 1994 :   p.77 et  p.186 et de “Chica­go Review”, Vol.46, N°1 (Chica­go, 2000). 

 

Tra­duc­tion de Ray­mond Farina

 

*En français dans le texte (NDT)

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Trois Poèmes

Par | 24 août 2015|Catégories : Blog|
 

LE SABLIER

 

Le temps fourre mes cris dans un sablier
Ma parole ne peut y entr­er, ni se multiplier.
A chaque pas­sage je le renverse
et seuls mes cris tombent de sa gorge étroite

Mon nom est la lumière d’une petite et loin­taine étoile
Hes­tia, la salope,
a fait de moi un sou­tien pen­dant dix ans
pour un toit à s’écrouler

Dans l’eau c’est l’eau la demeure de l’éponge
En dehors de l’eau c’est l’éponge la demeure de l’eau
L’un de nous deux est le dedans, l’autre le dehors de l’eau
L’un est l’eau, mon amour, l’autre l’éponge

Que les sabliers se brisent!
Je m’en vais vivre en dehors des parenthèses

 

 

***

 

NOUVELLE ADRESSE

 

Ma nou­velle adresse est comme ci-dessous

Ma mai­son est en dehors de la cité
Sa place n’a pas changé depuis Platon

Sa porte donne sur l’école des enfants espiègles
Dans la rue des poètes

Son toit est cou­vert par les avers­es d’amour

Les tulles des fenêtres fil­trent les jours
Qui ont retrou­vé leur soleil, leur lune, leurs étoiles

Avec la griffe de chat de la vie sur leur cou
Matin et soir des oiseaux migra­teurs partent
De son jardin dont je laboure la terre tous les jours

Ma nou­velle adresse est comme ci-dessous

L’enfance que j’ai attachée à la queue de mes cerfs-volants
Ne court plus dans la rue étroite

Dans mes cheveux blanchis
Les peu­pli­ers ne passent plus le vent par leur passoir
Tous sont rasés

La source au suce-sang est asséchée
Le ruis­seau coule désor­mais dans une petite canalisation
Son lit est dans un som­meil per­tur­bé sous l’asphalte

Dans ma nou­velle adresse un cœur mûr
Com­mence la journée loin des hautes tensions
Avec un sourire frag­ile dans ses lèvres

Ma nou­velle adresse est comme ci-dessus

 

***

 

CLOTURE

 

Droite
Tordue
Barbelée
En pierre
En béton
Electrifiée
Encerclée
Encerclant
Mais tou­jours visible

Je suis à la lettre
La voix de mon maître
Comme un chien
En tour­nant sur place
Pour mordre
Ma queue lourde

Epaisse
Opaque
Mince
Transparente
Haute
Basse
Dressée
Ecroulée
Mais tou­jours lisible

Je suis une clef
Qui ne sait que fermer
Ivresse ou rêve
Folie ou dérapage
Je cherche ma racine
Pour iden­ti­fi­er dans le ciel
Mes branches

Rouil­lée
Brillante
Agressive
Gardienne
Fidèle
Ambitieuse
Dent pointue
Mais tou­jours bonne cible

Je suis grande inven­tion de mon siècle
Qui ne sait que séparer

 

 

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Sommaires

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