> Trois poèmes de Jean Sénac choisis par Christophe Dauphin

Trois poèmes de Jean Sénac choisis par Christophe Dauphin

Par | 2018-02-24T06:48:56+00:00 2 mars 2014|Catégories : Blog|

 

 

QUARTIER BLANC

   à R.P.

Si tu viens un jour
je ferme les yeux
je laisse les yeux
je laisse le bleu
mordre

Mais tous les prin­temps
ne sont pas pré­sents
dans une seule
vie

Toi tu prends le marbre
l’or les églan­tiers
moi je garde dans mes plaies
le sable

Un jour si tu rentres
dans le jar­din clos
tu ver­ras mes os
fleu­rir

Le lilas grif­fer
la rose blan­chir
et les orties tordre
l’été.

  Oran, février 1953

 

(Poème extrait de Les Désordres, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972. © Les Hommes sans Épaules édi­tions).

 

 

HÉLIOPOLE

1

Après l’Enfer voi­ci une sai­son
Belle comme la lune avec ses enfants.

2

Belle ?

3

Une ville de char­dons
Prise dans le verre bleu de l’aube.
On n’y atteint qu’après avoir long­temps lon­gé
Le rem­part de cac­tus
(En toi aus­si, cal­ci­nées, les fleurs taillent l’injure
(Les poches bour­rées de sou­rires,
Mais qui for­ce­ra leur blue-jeans ?).
Dans les fau­bourgs un par­fum assaillant
De géra­nium, de tomate et d’urine,
Auréole les macs joueurs de domi­nos.
Les femmes sont dans les murs.

4

Et cette ville ne fut qu’un sou­hait de la détresse
Pour conju­rer les bagnes de ton sang.
Entrevue (comme l’os sous ta plaie). Imaginée.
Pour qu’un mot puisse à l’autre sou­der
Son ave­nir.
Mais que pour­rions-nous bâtir sur des nénu­phars ?
Déjà l’impériale moi­sis­sure…

5

Sinon ces plages triom­phantes
Un redent de bles­sures
  Mais pas
Ce bas-quar­tier d’ulcères !
  À force de se fuir
Nos lèvres, ce sont les mots qui fuient, nos phrases qui s’agressent.
Quelques mégots froids nous tiennent lieu de bivouac.
Ni magie ni pré­sence.
  Le glas
Lancinant qui d’une ver­tèbre à l’autre
Égrène encore un nom (le car­bone usé d’un regard).

   

(Poème extrait de Les Désordres, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972. © Les Hommes sans Épaules édi­tions).

 

PANOPLIE

1

Alors il fut per­mis à cha­cun de périr selon sa joie.
Les mots n’encombraient plus les ver­tèbres
Ni la moelle notre hori­zon.
Toute haie abo­lie tu allais du pas de ceux qui n’attendent plus de halte
Et savent autour du sang ce qui est pous­sière de l’astre, ce qui est para­phrase du néant.
Dieu mugit dans le désastre de tes doigts.
Souhaiter a dis­pa­ru,
Toute sai­sie, tout orage.
Le sexe – et lui seul exis­ta plus ferme que ton âme –
A dis­pa­ru, la pulpe du poème
N’est même plus trace de sperme.
Vivant, il ne res­tait plus qu’à périr dans la mul­ti­tude des jours.
(Sous l’ongle, le fuit gla­cé et la glaire d’accueil).
Chacun selon son orgasme dans le néant de Dieu.

 

2

Mes mots, ver­tèbres trans­fi­gu­rées.

    Pointe-Pescade, Blida, Alger
    12 jan­vier – 29 novembre 1968

  

(Poème extrait de A-Corpoèmes  in Jean Sénac vivant, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1981. © Les Hommes sans Épaules édi­tions).