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Trois poèmes

Par | 2018-02-19T22:54:30+00:00 26 octobre 2016|Catégories : Blog|

 

 

L’instant

 

 

 

A cet ins­tant pré­va­lut l’incertain,
A por­tée, le jeu jau­gé d’une incons­tance
Où s’annonçait la racine d’une perte.
L’air était vif et mon consen­te­ment
Donné plein à ce qui pou­vait s’ensuivre
D’envols for­cés, de chutes accep­tables.
Ce fut alors le sur­gis­se­ment des étoiles
Et rien ne pou­vant leur faire résis­tance,
Sauf à démen­tir le ciel enchan­té.
La vie, la mort s’invitaient dans la place.

 

 

 

 

 

Restauration

 

 

 

Tous pous­sés là où ne s’échappe,
Lentement mais assu­rée, sans faille
Ni excep­tion, si même ne tarde
Son épreuve, cela qui va son cours
Et où se hâte l’inéluctable avance.

Alors pas un pres­sé, tenu à l’attelage,
L’aurore rose, le cireux cré­pus­cule,
Pas un, d’élégante ou tri­viale mon­ture,
Rênes en mains ou à force lâchées,
Ne tranche d’un terme ou d’encore.

Et il se peut alors qu’un éclair nu,
Dans la chaîne des nuits suc­ces­sives,
Sans pré­ve­nir, ni plus de som­ma­tion,
Montre la garde du ciel ou l’ailleurs
D’une immi­nence sans écho ni répons.

 

 

 

 

 

La voix

 

 

 

Porteuse d’une invi­sible lumière,
Voilà fran­chi  le seuil de la chair mas­sive,
L’arcane d’un dedans qui dévoile,
Et livre ain­si une vic­toire.

 

                      *

 

De là vient la voix,
Oiseau facé­tieux
D’une cage béant
D’où s’essayent des trilles.

 

                     *

 

Elle livre ses variantes,
Sentencieuse ou som­maire,
Requise ou regret­tée,
S’affirmant ou timide.

 

                    *

 

A son théâtre chante,
L’inconfort ou l’amour,
L’antienne variée des heures
A ses cimes ou son creux.

 

                  *

 

Doucereuse, endi­man­chée,
Ou fago­tée mal et assom­brie
D’intentions qui la maquillent,
Elle avère ou peut mas­quer.

               

                   *

 

S’en tient-elle à ce dit
Où elle se fait entendre
Ou t’offre ce qui l’abouche
A l’unique chaque fois ?

Trois poèmes

Par | 2018-02-19T22:54:31+00:00 19 mars 2016|Catégories : Blog|

L’eau douce

 

 

 

Qui a déran­gé mon som­meil,
lais­sez-moi dans l’eau douce
lais­sez-moi voya­ger par­mi les étoiles d’eau
vous m’avez assez cru­ci­fié dans les anciens livres
assez recou­vert de vos prières jaunes

Là-bas dans l’eau douce
un pis­ta­chier d’Alep,
sous son ombre une femme
ras­semble les gémis­se­ments de l’air,
elle élève des sou­ve­nirs,
tout autour par­mi les herbes
bour­geonnent les bles­sures
qui sont des visages de réfu­giés

Laissez-moi là-bas
en com­pa­gnie des mots
qui courent effrayés
pour entrer dans le poème,
puis ils claquent la porte der­rière eux
avant de tour­ner la clé à double tour.

 

 

 

***

 

 

 

Crépuscule

 

 

Le soleil porte son cos­tume oran­gé
il salue et part sans retour
l’été ôte son masque d’acier
les feuilles fuient les arbres
tan­dis que le froid s’approche
en por­tant sur son dos
ses cou­ver­tures de laine
et que la lune se souffle sur les mains
ô ma bie­nai­mée
la nature met sa tunique blanche
et les gens nous observent de leurs fenêtres
pareils à des fusils
ils nous voient sai­gner sans le moindre fris­son

Emmagasinez les bou­gies et le bois
les grosses chaus­sures et les par­des­sus
vous qui n’avez pas appris de lan­gage nou­veau,
des îles nou­velles,
le soleil frappe à vos portes
depuis des années
et vous, dans les salons vous jouez
aux cartes et sif­flez le maté,
je n’ai pas peur,
je suis tou­jours debout
près de la source gelée
par l’intensité des insultes et des injures,
les che­nilles ne se sont pas encore envo­lées autour de moi
je suis l’arbre qui t’attend tou­jours
tu me manques
le froid est un blas­phème qui me trans­perce
il va anéan­tir ces voix aigui­sées comme des regards
mes mains s’étendront vers le bord du lit
comme la mère tend la main à son bébé
mais je ne te trou­ve­rai pas
je crie­rai d’une voix aveugle
que le dur hiver me com­bat
puis j’allumerai mes sou­ve­nirs l’un après l’autre
pour tra­ver­ser sur l’autre rive,
ne me reproche pas d’avoir chan­gé
je recou­vri­rai mon visage de poèmes
et des­si­ne­rai sur le mur
après avoir appris le jour
et res­pi­ré la lumière,
je ne lève­rai pas de dra­peau
je ne lève­rai pas de slo­gans,
je des­si­ne­rai seule­ment ton pré­nom
aus­si petit que la lucarne d’un mau­so­lée
d’où s’envolent les prières.

 

 

 

***

 

 

 

Le grand deuil

 

 

 

A mon ami Ozar dis­pa­ru depuis des années

 

 

L’épouse a déchi­ré sa man­tille,
elle s’est arra­ché les che­veux,
elle s’est voi­lée avec le gémis­se­ment
et l’a pas­sé der­rière elle,
les sœurs les tantes les nièces
ont égre­né les larmes sur la ter­rasse de la mai­son,
elles ont ôté le voile de leur tête
et sou­le­vé un pont de plaintes,
les heures ont pas­sé pesam­ment,
les com­bat­tants qui sont arri­vés à la fin de la nuit
ne sont pas reve­nus avec son écharpe
ni avec sa bague de mariage
ornée d’un saphir bleu
ni avec son petit Coran,
même pas avec un fil de son man­teau,
mais juste avec son bri­quet
et sa kalach­ni­kov,
les femmes du vil­lage ras­sem­blées
dans la cour de la mai­son
ont empli le ciel de leurs gémis­se­ments,
les hommes se sont défaits l’un après l’autre
comme les laines d’un vieux pull,
seul son petit enfant
ser­rait le bri­quet
ser­rait la cita­delle d’Alep impri­mée autour
cou­leur de terre,
il riait, riait, riait
aux voix des youyous noirs
qui tom­baient à verse à verse
comme des douilles vides

 

 

 

 

Traduction : Shiraz al Faraj et Annie Salager 

Trois poèmes

Par | 2018-02-19T22:54:31+00:00 7 février 2016|Catégories : Blog|

NI DIABLE NI DIEU  (à Xavier Grall)

Texte Patrice PERRON

Musique Patrice PERRON et Patrick LE HOUEDEC

 

 

Je ne viens de nulle part
Qui soit d’essence supé­rieure ;
Sauf des corps et de la volon­té
De mes dignes aïeux.

Mais je me reven­dique de Raguénez, Kersidan et Botsulan,
Les lieux de tous mes res­sour­ce­ments,

Je clame, j’éructe et j’expectore
De toute la force offerte à mes pou­mons tor­tu­rés
Qu’il n’y a, ici, en Bretagne,
Ni che­val cou­ché de triste orgueil
Ni che­val d’orgueil bap­ti­sé de morgue,
Ni de Dieu nous impo­sant d’être à genoux
Ni de Diable nous cachant dans sa boîte d’enfer.

J’affirme que, por­tée par la brise tenace,
Ma voix galope, tré­buche et arrive
Jusqu’à la lande insou­mise,

Que, sou­te­nus jusqu’à vos yeux et vos âmes
Par l’encre indé­lé­bile de mes livres,
Mes mots espèrent demeu­rer utiles.

Je ne m’en retourne nulle part
Qui soit indis­pen­sable ;
Sauf à prendre ma ves­sie d’occasion
Pour une lan­terne d’exception.

Et que com­mence main­te­nant
Ma fête de nuit.

 

 

 

***

 

 

 

MEMOIRE DU LIN 

(à Claire Amossé, artiste plas­ti­cienne)

 

 

Je recon­nais le fil de mémoire
De ce vieux drap en toile de lin.
J’en sens la trace fami­liale.

Enfant, j’ai dor­mi dans ces draps
Au contact rêche à la peau.
Ursule Kervarec, ma grand’mère,
Le sor­tait pour moi de son immense armoire.

Elle y avait bro­dé ses ini­tiales
Cousu des plis à toute épreuve
Et rat­tra­pé au fil rouge
Quelques accrocs d’usage.

Dehors, dans la cour de la mai­son de Quimperlé,
La grande les­si­veuse bouillait le linge
Et j’en garde l’image et l’odeur.

 

 

 

***

 

 

 

JE  NE  M’APPELLE  PAS  ASPERGER
       Texte Patrice PERRON. Musique Philippe AUDREN

 

 

Asperger
Je ne m’appelle pas Asperger
On me diag­nos­tique, on me classe Asperger.

Je décline ma logique per­son­nelle
Mon cer­veau pos­sède sa propre orga­ni­sa­tion,
Ses for­mules spé­ci­fiques en tous genres.
Je lis en vous le regard que vous por­tez sur moi,
Je crie dans la nuit.

Pendant long­temps les psy­chiatres m’ont dit :
« C’est la faute de ta mère »,
Ils n’avaient rien d’autre à pro­po­ser
Que la chi­mie de l’hôpital spé­cia­li­sé,
J’ai connu l’internement sans solu­tion
Et l’hôpital de jour par défaut,
Je n’ai pas d’ami à l’école
Ni de copine pour mon petit cœur,
Je suis bour­ré de tics et de manies,
Je suis pri­son­nier de règles inutiles,
Je n’aime pas le bruit du monde alen­tour
Comme si mes oreilles ne savaient pas fil­trer
Ce qui est néfaste pour moi.

Je ne m’appelle pas Asperger
On me diag­nos­tique, on me classe Asperger.

Je peux hur­ler à tout moment,
Me faire mal gra­tui­te­ment,
Détruire la vie sociale de mes parents,
Comprendre exac­te­ment ce qui se passe,
Mais ne pas être dans la réa­li­té du monde,
Echouer à séduire celle que j’aime,
Quitter sou­dain mon pia­no d’élection
Si la par­ti­tion manque de rigueur,
Hurler de rage mathé­ma­tique
Si un impos­teur me tor­ture,
Je me perds entre neu­rone et synapse
Et ma com­mu­ni­ca­tion ne vous par­vient pas
Souvent.
Mais je suis vivant.

Je ne m’appelle pas Asperger
On me diag­nos­tique, on me classe Asperger.

Trois poèmes

Par | 2018-02-19T22:54:31+00:00 8 janvier 2016|Catégories : Blog|

Le Chant Appelle  l'Etoile Petite

 

Quelque chose entre en nous la nuit-
qui est plus grand que ce que nous rêvons ou osons.
Nous per­dons notre lumière domes­tique,
nous voyons trop loin.

Mais l'aube arrive, et nous
sommes de nou­veau pré-coper­ni­ciens ;
Le jour tourne autour
d'une lumière en loca­tion. Reste à payer
l'appartement.

 

*

 

Techniquement un jour est sup­po­sé
com­prendre un jour et une nuit ;
la logique de la langue
dépasse de beau­coup le poids
que n’importe quel esprit
peut sup­por­ter. N'y pense pas,

ne te mets pas
à pen­ser, per­sonne
n'en a le temps. Lève-toi, oublie

la double hélice, étin­ce­lant
de mondes, ton affaire
c'est ce monde, ce jour tu n'as
qu'à l'oublier. Fais-toi

une tasse de pré­vi­sible,
un habit de Temps, lève-toi, oublie

le rêve de quelqu'un de malade, et de quelqu'un de fou
et de quelqu'un qui erre dans le noir. Tu n'es pas
toi-même ! lève-toi ! mets
toutes ces idées de lune et ces des­sins d'étoile
au rebut, sinon tu vas
finir (Que Dieu nous aide)

vrai­ment tard à la fabrique de lampes.

 

 

 

The Song Calls the Star Little

 

 

Something  gets into us at night-
it’s big­ger than we dream or dare.
We lose our own domes­tic light,
we see too far.

But dawn arrives, and we
are pre-Copernican again ;
the day revolves around
a ren­ted sky­light. Now to pay

for the apart­ment.

 

*

 

Technically a day’s requi­red
to com­pre­hend a day and night ;
the logic of
the lan­guage weighs
much more than any
mind can bear. Don’t think

of it, don’t get
to thin­king, no one has
that kind of time. Get up, for­get

the double helix, shim­me­ring
with worlds, your busi­ness is
this world, this day for your
for­get­ting. Make

a pot of the pre­dic­table,
a habit of the Times, get up, for­get

the dream of
someone sad
and someone wan­de­ring in black-you’re not
your­self ! Get up ! Set all
these moon-ideas and star-desi­gns
aside, or you’ll
end up (God help us)

real­ly late at the lamp fac­to­ry.

 

 

 

***

 

 

 

Ce Qu'Est l'Enfer

Mars 1985

 

 

Ton père attend à l'intérieur
de sa cui­sine spa­cieuse ;
il est lui-même cor­pu­lent,
inutile. Personne ne semble savoir exac­te­ment
com­ment ta mala­die s'est pro­pa­gée ; elle est venue
de l'amour, ou de quelque
autre lieu sem­blable. Ton père a ache­té,
au bout de qua­rante ans d'invitation au jeûne, pièce par pièce,
cette mai­son de rêve où tu es reve­nu pour mou­rir.
Laisse-moi te dire ce qu'est l'enfer, il se tourne vers moi :
je me suis pro­cu­ré ce fri­gi­daire double, rem­pli de nour­ri­ture,
et je ne peux lais­ser
mon fils y accé­der.

 

*

 

Les amis de tes parents
cessent leurs visites. Tu es pour leur esprit
une cause de tris­tesse. Chaque jour tu te sens

 

enva­hi par le froid (pas un humain ici n'en sup­porte
la pen­sée – il aug­mente quand toi tu
déclines).Si ce n'est pas une chien­ne­rie, tu plai­santes, cette

façon de vieillir ? Je ne suis pas sûr d'en rire ;
pas un humain pour te venir en aide, sauf
(d'une façon sou­daine, simple)

Jésus. Lui
tu  l’attends.

 

*

 

Tout contact avec toi nous était inter­dit
si tu pleu­rais ou sai­gnais.
Appliquant une pom­made sur tes plaies qui ne peuvent cica­tri­ser
ton frère porte un gant en caou­tchouc.
Dans le même ordre d'idées, le froid ou un bai­ser
pou­vaient t'être fatal. Voyons, que signi­fie pour moi
aimer ?

 

*

 

L'homme qui était d’habitude
atta­ché à son appa­rence
n’a plus que la peau sur les os
et regarde au dehors.

Encadrés par la double immu­ni­té
du télé­phone et de la lampe
sa bouche reste fer­mée,
son regard reste sombre.

Tandis que nous dis­cu­tons sur le déses­poir
lui est ce déses­poir, quelque part
dans la mai­son ? De plus en plus
nous par­lons de lui, pas

avec lui. Dans nos confé­rences
à la cui­sine, nous arri­vons
à un com­pro­mis qui nous est
insup­por­table. Mais où

est-il ? Dans l'enfer,
qu'est le salon.
Dans l'enfer, avec
son fau­teuil.

 

 

 

What Hell Is

March 1985

 

Your father waits inside
his spa­cious kit­chen ;
he him­self is cor­pu­lent,
and power­less. Nobody seems to know exact­ly
how your ill­ness spreads ; it came
from love, or some
such place. Your father’s bought,

with for­ty years of fast talk, door to door,
this fan­cy house you’ve come home now to die in.
Let me tell you what hell is, he turns to me :
I got this double fridge, all full of food,
and can’t let
my son go in.

Your parents’ friends
stop visi­ting. You are a dam­per on
their spi­rits. Every day you feel

more cold (no human being here can bear
the thought –it’s gro­wing huge as you
grow thin). Ain’t it a bitch, you joke, this

get­ting old ? I’m not sure I should laugh ;
no human being helps, except
(sud­den­ly, sim­ply)

Jesus. Him
you hold.

 

*

 

We’re not allo­wed to touch you
if you weep or bleed.
Applying salve to stores that can­not heal
your bro­ther wears a rub­ber glove.
With equal mea­ning, cold or kiss
could kill you. Now what do I mean
by love

 

*

 

The man who us
to love his looks
is sunk in bone
and loo­king out.

Framed by immu­ni­ties
of tele­phone and lamp
his mouth is shut,
his eyes are dark.

While we dis­cuss des­pair
he is it, somew­here
in the house. Increasingly
he’s spo­ken of, not

with. In kit­chen
confe­rences, we come
to terms that we can
bear. But where

is he ? In hell,
which is the living room.
In hell, which has
an easy chair.

 

 

 

 

 

 

                    

                    Une lèvre rouge
Pas as

 

                   Pas assez de peau
                    pour cou­vrir son visage, disait Tchekhov : afin
                    d'ouvrir la bouche elle devait
                    fer­mer les yeux, et vice
                    ver­sa.

                     Le corps de Gusef tom­ba par des­sus bord
                    dans la mer nébu­leuse.
                    Prompt requin,
                    mau­vais ange,
                    Valéry.

                     O mes pères, faut-il qu'une dou­leur réside
                    dans la ten­dresse ?
                    racine à la dent
                    de la pas­sion ?

                     Faut-il qu'on ait un cœur d'hiver
                    juste pour regar­der, et non pour voir ?
                    J'étais esthé­ti­cienne, j'étais allée
                    à l'école pour ça, mais je ne fus
                   pas gué­rie. Au lieu de cela,

                     bai­sée avec ardeur,
                    j'étais aveugle,
                    sou­mise
                    de la tête aux pieds.
                    O cabanes d'amour, vous avez fait pour moi
                    des palais d'embrassades : des places
                    pour exis­ter. Arrière-arri­viste,
                    qui lèche les bottes
                    de pos­si­ble­ment  fra­ter­nelles
                    éter­ni­tés,

 

 

                     je m'installais en un clin d'œil. Ejecté
                    le passe-lacet de celui-là, envo­lée
                    sa che­mise à elle, et oh
                    les petits ché­ris étaient tout allé­chés
                    par l'aubaine, c'étaient
                   des tout-petits, des ado­les­cents, des plus de vingt ans,
                    du genre je vois-je prends : des pièces de deux sous leur cou­laient des yeux
                    des pièces de nickel de la char­nière des poings,
                   pour deve­nir pièces de dix cents, dol­lars, pièces d'or. Ce n'est pas
                   qu'ils aient tort -ils sont jeunes-
                    mais tôt ou tard un homme, aimant les plai­san­te­ries,

                     pas beau gar­çon, ni Jupiter, sim­ple­ment un homme,
                    se pelo­ton­ne­ra comme un enfant dans son ber­ceau et
                    ne lâche­ra pas la main de sa fille. Ce qu'ils veulent dire
                    quand ils disent que ses pou­mons sont pleins à ras bord c'est
                    quelqu'un de mieux
                    s'essuie les lèvres.
                    Touché,

                     dit le mata­more.
                    Je vois, d’un simple coup d’œil  du côté de Mercure, ma
                    mau­dite pierre tom­bale, le sou­rire fendre sa
                    dis­crète supra­clu­sion. Etions-nous
                    ce que nous dési­rions , ou, que atten­dions,
                    ou que  nous avions ? Elle avait une bouche
                    comme une poche arra­chée, disait
                    juste avant sa mort
                    mon papa.

                    

 

 

One Red Lip

 

Not enough skin
to cover her face, said Chekhov : in order
to open her mouth she had
to shut her eye, and vice
ver­sa.

Gusev’s body flew off ship­board
into the clou­dy sea.
Prompt shark,
Bad angel,
Valéry.

O my fathers, must a pain reside
in ten­der­ness ?
Root as the tooth
of pas­sion ?

Must one have a heart of win­ter
Just to look, and not to see ?
I was an aes­the­ti­cian, went
to school for it, but was
not cured. Instead,

shag­ged with fire,
I was blind,
bound
from the fold to the rack.
O sha­ck­mates, you made me
a  palace of embraces : places
to be. Arrière-arri­viste*,
lap­per at the heels
of fra­ter­ni­zable
eter­ni­ties,

 

I’d set­tle in a flash. Off with
His bod­kin, up
with her che­mise, and oh
the babies were all appe­tite
for oppor­tu­ni­ty, were
todd­lers, tee­ners, twen­ty-niners,
loo­ker-takers : pen­nies pou­ring from their eyes ;
nickels from their knu­ck­led fists,
diming, dol­la­ring, gol­de­ning along. It’s not
that they are wrong-they’re young-
but soo­ner or later a man, a lover of jokes,

no loo­ker, no Jove, just a man,
will curl like a child in its crib and will
not loose his daughter’s hand. What they mean
when they say his lungs are filling up is
someone bet­ter
wipe his lips.
Touché*,

said the swa­sh­bu­ck­ler.
I see, in a glan­cing blow off Mercury, my own
damn head­stone, grin to split its
tight­lip­ped over­bite. Were we
what we wan­ted, or , held,
or had ? She had a mouth
like a torn pocket, said
my soon-to-be
dead dad.  

 

 

Poèmes extraits de «  Hinge & Sign, Poems 1968-1993  », Wesleyan University Press, publié par  University University Press of New England,  Hanover and London, 1994 :   p.77 et  p.186 et de “Chicago Review”, Vol.46, N°1 (Chicago, 2000).                                                                                                                                                                              

 

Traduction de Raymond Farina

 

*En fran­çais dans le texte (NDT)

Trois Poèmes

Par | 2018-02-19T22:54:31+00:00 24 août 2015|Catégories : Blog|
 

LE SABLIER

 

Le temps fourre mes cris dans un sablier
Ma parole ne peut y entrer, ni se mul­ti­plier.
A chaque pas­sage je le ren­verse
et seuls mes cris tombent de sa gorge étroite

Mon nom est la lumière d’une petite et loin­taine étoile
Hestia, la salope,
a fait de moi un sou­tien pen­dant dix ans
pour un toit à s’écrouler

Dans l’eau c’est l’eau la demeure de l’éponge
En dehors de l’eau c’est l’éponge la demeure de l’eau
L’un de nous deux est le dedans, l’autre le dehors de l’eau
L’un est l’eau, mon amour, l’autre l’éponge

Que les sabliers se brisent !
Je m’en vais vivre en dehors des paren­thèses

 

 

***

 

NOUVELLE ADRESSE

 

Ma nou­velle adresse est comme ci-des­sous

Ma mai­son est en dehors de la cité
Sa place n’a pas chan­gé depuis Platon

Sa porte donne sur l’école des enfants espiègles
Dans la rue des poètes

Son toit est cou­vert par les averses d’amour

Les tulles des fenêtres filtrent les jours
Qui ont retrou­vé leur soleil, leur lune, leurs étoiles

Avec la griffe de chat de la vie sur leur cou
Matin et soir des oiseaux migra­teurs partent
De son jar­din dont je laboure la terre tous les jours

Ma nou­velle adresse est comme ci-des­sous

L’enfance que j’ai atta­chée à la queue de mes cerfs-volants
Ne court plus dans la rue étroite

Dans mes che­veux blan­chis
Les peu­pliers ne passent plus le vent par leur pas­soir
Tous sont rasés

La source au suce-sang est assé­chée
Le ruis­seau coule désor­mais dans une petite cana­li­sa­tion
Son lit est dans un som­meil per­tur­bé sous l’asphalte

Dans ma nou­velle adresse un cœur mûr
Commence la jour­née loin des hautes ten­sions
Avec un sou­rire fra­gile dans ses lèvres

Ma nou­velle adresse est comme ci-des­sus

 

***

 

CLOTURE

 

Droite
Tordue
Barbelée
En pierre
En béton
Electrifiée
Encerclée
Encerclant
Mais tou­jours visible

Je suis à la lettre
La voix de mon maître
Comme un chien
En tour­nant sur place
Pour mordre
Ma queue lourde

Epaisse
Opaque
Mince
Transparente
Haute
Basse
Dressée
Ecroulée
Mais tou­jours lisible

Je suis une clef
Qui ne sait que fer­mer
Ivresse ou rêve
Folie ou déra­page
Je cherche ma racine
Pour iden­ti­fier dans le ciel
Mes branches

Rouillée
Brillante
Agressive
Gardienne
Fidèle
Ambitieuse
Dent poin­tue
Mais tou­jours bonne cible

Je suis grande inven­tion de mon siècle
Qui ne sait que sépa­rer

 

 

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