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Ulysse brûlé par le soleil

Par |2018-10-15T12:55:36+00:00 2 juin 2012|Catégories : Critiques|

Et sou­dain il m’a sem­blé,
Emporté par une telle fré­né­sie
De ter­reur et de désir,
Que mon cœur écla­tait en musique
Et que mon corps pre­nait feu.

                                      [ Soirée ]

 

Le nom de Frederic Prokosch est de prime abord un nom de roman­cier amé­ri­cain. Le nom de l’auteur des Asiatiques ou de Sept fugi­tifs. On ne le connais­sait pas poète. Prokosch l’a peu été, mais cela ne signi­fie pas grand-chose en poé­sie, domaine où l’on peut être l’auteur d’un seul poème et être ain­si l’un des poètes les plus impor­tants de l’histoire de l’humain, depuis que nous avons ces­sé de man­ger de la viande crue à pleine dents. La poé­sie se fiche du règne de la quan­ti­té, du bruit des machines à laver lit­té­raires. Elle parle depuis l’intérieur du sacré. Elle parle le lan­gage de la vie. La poé­sie est du domaine de l’être. On peut avoir écrit des romans, on est l’auteur de poèmes. De ce point de vue, que Prokosch soit un roman­cier ayant don­né un seul recueil de poèmes (à Londres, en 1944, sous le titre de Lyrics) n’a aucune espèce d’importance.

Remercions les édi­tions de la Différence qui, pour cette renais­sance, pour cette nou­velle série de la col­lec­tion Orphée, celle qui pro­clame que « La poé­sie est la pre­mière parole », nous donnent à décou­vrir la poé­sie de Frederic Prokosch en ce volume inti­tu­lé Ulysse brû­lé par le soleil, et pré­sen­té par Michel Bulteau. Le poète était fort enga­gé contre la mode poé­tique de son époque, celle qui voyait dans l’expérimentalisme une sorte de voie unique à suivre. Cela Prokosch le refu­sait, argu­men­tant en faveur d’une poé­sie lyrique, reliée au lan­gage pre­mier de l’homme, la Parole éga­rée du mythe. La poé­sie est ici une révolte vou­lue contre la déca­dence, ou ce que Prokosch iden­ti­fie comme telle et les formes expé­ri­men­tales de la poé­sie lui parais­saient comme étant par­tie pre­nante de cette déca­dence, non un déclin de la poé­sie mais bien la déchéance de l’homme. Décadence de l’homme et déca­dence de la poé­sie sont ici intrin­sè­que­ment liées, l’homme et la poé­sie étant insé­pa­rables. Le poète dit l’état de l’être de l’homme. Et Prokosch s’oppose à ce que l’homme devient.

 

Le bou­le­vard

 

La mort, mais pas seule­ment la mort,
A por­té la peur à un tel degré
Que la mort elle-même s’est arro­gée de nou­velles atti­tudes :
          elle fré­mit, elle convoque, elle salue : elle est pour
          nous une soif et un opium : nous la dési­rons : c’est
          la mort qui

 

A jeté une ombre et badi­geon­né
De traits de lumière pla­tine les visages
Sur le bou­le­vard, tan­dis qu’ils regardent d’un côté et d’autre,
          les chaus­sures en daim et les soie­ries dans les vitrines
          et l’interminable défi­lé des visages mas­qués, cha­cun
          guet­tant un ultime

 

Regard de désir, un regard
Momentané, intense, rapide comme le tigre,
Chaud comme les Indes, d’une exac­ti­tude mathé­ma­tique
          ayant la grâce du daim le soir, naseaux trem­blant sur
          les eaux du ruis­seau

 

Tout ce qu’ils voient, tout
Ce qu’ils font, soit dans le silence d’une man­sarde
Enfumée don­nant sur la rivière, soit dans un bar près des
          docks éclai­rés au gaz, soit dans les soli­tudes hup­pées
          han­tées par Bach dans une salle de concert

 

Est une fuite per­pé­tuelle : fuite
De soi, de la culpa­bi­li­té, de la peur de la mort
Dans la mort. Un impé­rieux désir ardent d’anéantissement
          enjôle tous ceux qui ont per­du les repères. Oui,
          long­temps après minuit

 

Je les ai vus, j’ai vu
Leurs visages, moites et à peine éveillés comme ceux
Des enfants, des­cen­dant la rue dans le rituel sans fin du
          sacri­fice de soi aux dieux de notre civi­li­sa­tion, dieux
          de ven­geance, sereins et sans visages.     

 

Trop tard pour eux. Tard
En véri­té pour nous tous, qui nous tapis­sons à l’orée
D’un mys­tère len­te­ment éclair­ci. Le désert sou­pire, et les
          sirènes vigi­lantes appellent dans le brouillard. À la
          fin nous com­pre­nons. La lutte a com­men­cé. Tout ce
          que nous pou­vons faire est d’attendre.

 

C’est bien d’une lutte dont parle le poète, c’est bien d’un com­bat dont il s’agit, com­bat pour la sau­ve­garde du Poème, de la Parole poé­tique ; com­bat pour l’homme en tant que maillon du Poème et non de la chaîne de l’abrutissement. Un com­bat qui est de toutes les époques comme de toutes les actua­li­tés, du temps d’Ulysse comme du nôtre. Tous les poètes, en ce com­bat, sont Ulysse et tous com­battent sous les murailles de Troie. Il faut être fort éloi­gné du centre de l’humain pour ne pas sai­sir cela.

C’est pour­quoi Prokosch n’a pas peur d’écrire de longs poèmes lyriques, un extrait d’élégie ici :

 

Ô, rap­pel du pas­sé
Qu’il devienne clair
Afin que tous le craignent
Surgi du sang et de la fièvre
De notre esprit pas­sion­né
Et à jamais sté­rile
Tant de spec­tacles
Dont l’homme se sou­vient
Ceux de la beau­té, de la musi­ca­li­té
Des corps souples et élan­cés :
Et en déduit : com­ment
Dans cette tête bien pleine
De telles cruau­tés reposent
Comme dans l’éternité
Elles firent cou­ler le sang vil
Elles apla­tirent nos villes argen­tées
Et les cou­vrirent de bois.

 

Prokosch se pré­oc­cupe de beau­té et de sagesse. La quête du deve­nir d’un homme. Une défi­ni­tion de la poé­sie. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que tout au long de sa vie le poète a publié de riches et petites pla­quettes de poé­sie, des poèmes d’Auden, Yeats, Eliot… Les poèmes que ses amis lui confiaient. Il aimait aus­si jouer avec le réel, met­tant de fausses anciennes pla­quettes, dit la rumeur, en vente sur le mar­ché des beaux livres… Prokosch, le poète qui savait com­bien vivre est un Jeu. De la simple poé­sie.

 

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