> Un Ciel soupape, de Guillaume Decourt

Un Ciel soupape, de Guillaume Decourt

Par |2018-11-18T22:39:25+00:00 6 septembre 2013|Catégories : Blog|

Poésie païenne que celle de Guillaume Decourt. Les deux pre­miers recueils (La Termitière aux édi­tions Gros Textes, Le Chef-d'œuvre sur la tempe aux édi­tions du Coudrier) l'avaient déjà illus­tré. Le troi­sième, Un Ciel sou­pape, est à cet égard une confir­ma­tion. Et il faut don­ner à cet adjec­tif l'acception ori­gi­nelle du terme latin « paga­nus » : ver­na­cu­laire, atta­ché à la terre. Les figures fan­tas­ma­go­riques qui la hantent, et que l'on pour­rait aus­si appa­ren­ter à des êtres mytho­lo­giques, sont des divi­ni­tés de la terre et, sin­gu­liè­re­ment, de la fécon­di­té. Qu'elles soient fémi­nines, alors elles sont abon­dam­ment humides, qu'elles soient mas­cu­lines, alors elles seront vigou­reu­se­ment ithy­phal­liques : à la fois tur­ges­centes et fécondes, tou­jours prêtes à rece­voir la semence ou à la faire jaillir. Ainsi celle qui « fut bénite au basi­lic » et « ne redoute point les pro­ces­sions » est la même dont le sexe « cha­touille orgueilleu­se­ment celui qui le fouit avec un savoir d'octopode ».

Cette fer­veur païenne ne sau­rait aller sans un rite qui est, comme on l'attendait, entiè­re­ment dépour­vu de tout hori­zon trans­cen­dan­tal. Ce qui fait s'exclamer le poète, sur un mode triom­phal : « Je touche bien le bout du monde ». Car il s'agit de tou­cher la chair du monde, ou d'être tou­chée par elle. Point d'esprit, ici, ni de spé­cu­la­tions, mais une chair vibrante, ban­dée. Ou plu­tôt : l'esprit s'est réso­lu en une matière pétrie d'intelligence, et tout le tra­vail du poète, est de res­sen­tir, et de don­ner à res­sen­tir la pro­fon­deur et la richesse de cette chair du monde.

Or, quand il s'agit de célé­brer ce monde clos sur son indi­cible sur­puis­sance, la parole est l'instrument le plus effi­cace, et elle devient acte, de même que dans les rituels magiques des peu­plades pre­mières : « Toute parole en l'air manque tou­jours d'ensevelir. » Le poète chante l'amour du monde tel qu'il est, indif­fé­rent aux idéa­lismes des­sé­chants, mais impré­gné, tel un fruit délec­table, de toutes les sèves : « Foutaise de ce qui est en puis­sance et gré­sille­ment des cigales encore bien après la fin du jour. » Ici, comme l'annonce le titre de l'un des poèmes du recueil, on ne part pas en expé­di­tion vers quelque royaume à conqué­rir au delà des terres connues, mais on cabote. Cabotage fruc­tueux, où le nau­to­nier, étreint par le pres­sen­ti­ment inquié­tant de la mort, trouve aus­si une vic­toire qui, pour être intime, n'en est pas moins sublime.

« Elle – femme au regard \ Eloigné – \ Surgit déjà de l’eau \ Nue comme un psaume \ Il s’agira de vivre \ Maintenant »

Poésie d'autant plus forte que, situant son foyer en dehors de la sub­jec­ti­vi­té du poète, elle est tour­née vers l'autre et l'ailleurs. Toute chose, fût-elle quo­ti­dienne ou vul­gaire, trouve sa place dans le poème et, deve­nant natu­rel­le­ment mot et rythme, accède par là même à l'état d'existence supé­rieure que lui confère le verbe poé­tique.

« C'est encore un moyen par­mi d'autres de trem­bler à l'irréductible ». 

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