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Un manteau de fortune de Guy Goffette

Par | 2018-02-18T08:00:14+00:00 8 mars 2014|Catégories : Blog|

 

Je fai­sais il y a peu (ici)  un rap­pro­che­ment entre les poètes Paul de Roux et Guy Goffette, et sur­tout entre leurs poé­sies – qui n’ont de « quo­ti­dien » que l’ignorance de ceux qui emploient ce mot. Et, en effet, de Roux et Goffette sont poètes proches, ce que montre la construc­tion du volume de Guy Goffette publié dans la col­lec­tion de poche « Poésie » des édi­tions Gallimard, volume qui s’ouvre et se ferme avec la sil­houette de Paul de Roux. Il y a entre eux cette proxi­mi­té humaine et poé­tique, celle qui ins­taure un vrai dia­logue :

 

Vieux et per­du comme un che­val
au bord du clos d’équarrissage,
et mort d ‘avance à toute idée de retour
dans l’herbe ten­dre­ment verte

du pas­sé, je léche­rai peut-être aus­si
le sal­pêtre des murs. Le ciel fasse
que ce soit comme ce frère à Turin
qui lécha le visage de Nietzsche

où tout – gran­deur, effroi, savoir,
avait som­bré, ne lais­sant
au milieu des larmes et par­mi les rieurs
qu’un homme comme une route

quand elle ouvre la mer.

 

Le poème est dédi­ca­cé à Paul de Roux.
Trois ensembles de textes de Guy Goffette sont ici pro­po­sés aux lec­teurs, ensembles de dif­fé­rentes époques. Une bonne façon d’entrer dans sa poé­sie, pour ceux qui ne la connaî­traient pas encore. Jacques Réda donne une pré­face jouis­sive et cepen­dant sérieuse (il n’est de jouis­sance authen­tique que sérieuse) en forme de poème enjoué, poème d’où res­sort la forte com­pli­ci­té qui les unit. On res­sent, dans les mots de Réda, l’état de l’esprit de longues conver­sa­tions tenues en mar­chant. Il y a de la cir­cu­mam­bu­la­tion dans l’air. De Paris, cela va sans dire.

 

Sommes-nous dénoués de tout, moi qui n’ai, toi
qui n’as
Rien d’urgent à trou­ver que le chiffre qui manque

 

écrit le poète Réda au poète Goffette. Conversation d’hommes. Ici se trouve ce qui est en poé­sie le plus impor­tant : l’amitié. Et cela occupe une vie, sinon plu­sieurs.
Je ne connais pas Guy Goffette. Il m’a cepen­dant, jeune, fait décou­vrir Rimbaud. Cela ne s’oublie pas. Un docu­men­taire, le lycée, la dis­tance et le choc que cela impose alors. On ne parle pas assez de ces ensei­gnants mira­cu­leux, ceux qui font entrer Rimbaud dans votre vie. Et Charleville :

 

Avec six mois de retard sur les oies
sau­vages, cent vingt-neuf ans après l’as
des fugueurs arden­nais et son merdre à
la pois­seuse poé­sie, j’ai quit­té
Charleville et l’inconnue d’en face
dont les den­telles fes­ton­nées de givre
bat­taient avec mon cœur contre la vitre.
J’ai fait un signe à la Meuse bai­gnant
dans sa luxure verte, et dit Allons,
mais sur deux jambes, au diable le génie.

 

La poé­sie de Goffette navigue à la join­ture des mondes inté­rieurs et exté­rieurs dont nous par­ti­ci­pons tan­dis qu’ils par­ti­cipent de et en nous. Il y a du liant dans cette poé­sie-là. Et dans ce poète écri­vant à l’attention de Marilyn Hacker que « ce qui est grave » c’est « d’avoir oublié que l’homme » est « plus vaste et pro­fond que la mer ».
Guy Goffette est ain­si ce poète, celui qui dit :

 

Je me sou­viens seule­ment d’un ciel sans fond.

Car :

Tous nous savons cela : qu’un fruit tombe
quand le soleil l’a gon­flé jusqu’à la lie
et que la terre n’en peut plus de tour­ner
autour comme un potier repre­nant sans fin

son ouvrage, et la fatigue tout d’un coup
le sur­prend, la nuit encombre ses yeux
ou c’est la camarde qui frappe dans son dos
comme un voleur, et le pot ou l’assiette

sou­dain sur le sol épar­pille cent étoiles,
cent étoiles dans l’atelier, qui relèvent
un ins­tant toute chose de la ténèbre
et de l’oubli : Icare, la pomme, ce que

tous nous savons et refu­sons de voir.

 

Alors, « Pauvre voleur, qu’est-ce que tu croyais ? », ose­ra-t-on répé­ter avec le poète Guy Goffette.

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