> Une nouvelle anthologie consacrée à Jean-Pierre Faye

Une nouvelle anthologie consacrée à Jean-Pierre Faye

Par |2018-10-18T22:24:39+00:00 24 février 2014|Catégories : Critiques|

 

Une nouvelle anthologie consacrée à Jean-Pierre Faye

 

J'ai tou­jours aimé les antho­lo­gies, quitte après lec­ture, à en dénon­cer les limites. Même celles consa­crées à un poète qui consti­tuent une sorte de rat­tra­page à l'usage de ceux qui n'ont pas sui­vi régu­liè­re­ment l'œuvre d'un auteur. C'est le cas de celle aujourd'hui réser­vée à Jean-Pierre Faye, Poèmes 1939-2013, que j'ai reçue avec curio­si­té. Je sais que Jean-Pierre Faye est l'un des grands poètes du XXème siècle mais j'avoue, à ma grande honte, n'avoir lu de lui que quelques poèmes ren­con­trés au hasard des revues (dont on ne dira jamais assez le rôle essen­tiel qu'elles jouent dans la lit­té­ra­ture de créa­tion et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, la poé­sie). J'ai beau remuer mes sou­ve­nirs et explo­rer déses­pé­ré­ment ma biblio­thèque, pas un recueil de lui ! Il est vrai que je me suis inté­res­sé prio­ri­tai­re­ment aux génies de ce siècle (Aragon, Breton,     Éluard, Hikmet, Maïakovski, Neruda…) et aux mécon­nus, aux oubliés, aux incon­nus… J'en ai donc lais­sé beau­coup de côté ! Bref, retour à l'anthologie que publie aujourd'hui Nasser-Edine Boucheqif à l'enseigne des édi­tions Polyglotte dans la col­lec­tion Au-delà des Rives.

    Cette antho­lo­gie est très com­plète (mais je ne peux pas la com­pa­rer à celle publiée en 2010 aux édi­tions L'Act Mem) : intro­duc­tion de N-E Boucheqif, choix qui va de 1939 à 2013, sept articles d'auteurs (et non des moindres ) qui ont lu les poèmes de Jean-Pierre Faye, une bio­gra­phie et une biblio­gra­phie. C'est dire que le lec­teur néo­phyte trouve là matière à com­bler son igno­rance. Le choix qui couvre toute une vie (à la date de paru­tion de ce livre ) com­prend des inédits anciens et d'autres plus récents. Douze recueils sont ain­si repré­sen­tés par une sélec­tion de textes. Mais aus­si six non repris dans la biblio­gra­phie : le lec­teur peut ain­si se faire une idée pré­cise de l'évolution de l'écriture du poète… En 1972, Geneviève Clancy publiait Fête cou­chée dans la col­lec­tion Change chez Seghers/​Laffont. En qua­trième de cou­ver­ture, Jean-Pierre Faye écri­vait de ce livre qu'il ren­ver­sait le lan­gage et le bri­sait, "dans une syn­taxe sou­mise à une sin­gu­lière et révo­lu­tion­naire sub­ver­sion". Curieusement, à lire cette antho­lo­gie, on sent à la fois une proxi­mi­té et une dis­tance par rap­port à cette réflexion. C'est que l'écriture de Faye a évo­lué sans rien renier de sa volon­té révo­lu­tion­naire et sub­ver­sive quant à la poé­sie. Ainsi dans les années 40, Jean-Pierre Faye semble influen­cé par la forme du son­net. Le Figuier est un poème de quinze vers, non rimés et de mètres dif­fé­rents dis­po­sés en deux qua­trains et deux ter­cets, ter­mi­né par un quin­zième vers iso­lé. On peut pen­ser au " son­net quin­zain " d'Albert Samain, d'autant que ce quin­zième vers res­semble au vers médaillé dans la mesure où il fait écho, par sa struc­ture, au troi­sième vers du der­nier ter­cet. On trouve aus­si dans ces années des poèmes qui tournent autour des qua­torze vers et même avec Orphée 1 un son­net rimé en vers régu­liers (de 9 syl­labes )… Mais, dès Verres (1977), le poème des­sine des formes géo­mé­triques par l'articulation sur la page de la mas­si­vi­té des groupes de vers  (pp 77-85) ; le texte de Bruno Cany (pp 355-359) décrit bien ce moment de l'œuvre de Faye… Cependant  l'évolution ne s'arrête pas là, elle quitte peu à peu le for­ma­lisme pur et dur pour renouer avec une cer­taine forme de lyrisme contrô­lé où des kaké­mo­nos de vers flottent dans l'espace de la page. Dans les poèmes récents, on remarque une ponc­tua­tion qui se joue des codes lin­guis­tiques et des habi­tudes pour mieux frag­men­ter le phra­sé ; mais, c'était déjà le cas au début des années 80 (je retrouve dans le n° 5 de Jungle des poèmes ain­si ponc­tués)… Tout ce qui vient d'être dit, l'est bien gros­siè­re­ment, bien hâti­ve­ment car on ne résume pas en quelques lignes plus de cin­quante années d'écriture poé­tique ou plus de 330 pages de poèmes… Comme l'écrit d'ailleurs Odile Hunoult : "Il n'est pas tou­jours facile de suivre cette poé­sie pas­sée par le chas de l'intelligence, tis­su plu­tôt que dis­cours. […] c'est une poé­sie qui se lit len­te­ment. " Ces mots écrits ( p 370 ) à pro­pos d'Éclat ran­çon (2007) s'appliquent par­fai­te­ment à la pré­sente antho­lo­gie.

    Évolution et per­ma­nence… Alors que je n'ai fait qu'effleurer ce qui fait l'originalité de la poé­sie de Jean-Pierre Faye, il me faut sou­li­gner l'importance des textes cri­tiques qui ter­minent, ou presque, cette antho­lo­gie. Certes il faut lire atten­ti­ve­ment cha­cun d'entre eux. Mais je pense que l'article d'Anne Malaprade, Langue de poé­sie : opé­ra­tion de change, (pp 374-379 ), dans la mesure où il passe en revue plu­sieurs livres de Faye, cerne par­fai­te­ment la sin­gu­la­ri­té de l'écriture de Jean-Pierre Faye et consti­tue par là une excel­lente intro­duc­tion à la lec­ture de ses poèmes. Il fau­drait tout citer ; mais je me bor­ne­rai à quelques bribes propres à éveiller (me semble-t-il)  l'intérêt et la curio­si­té du lec­teur : "L'ensemble de la langue fran­çaise est mis sens des­sus des­sous, dis­lo­qué, déboî­té" (p 374 ) ; "Un même son, ortho­gra­phié dif­fé­rem­ment, peut ren­voyer à des signi­fi­ca­tions diverses" ( p 375 ) ;  "Pour décrire l'envers de la langue, l'usage d'une ponc­tua­tion dif­fé­rente per­met de cou­per des blocs de mots selon des lois inédites" ( p 377 ) ; etc. Oui, cette antho­lo­gie res­te­ra comme un évé­ne­ment dans le petit monde de l'édition de poé­sie et il faut en remer­cier Nasser-Édine Boucheqif.

Lire des poèmes de Jean-Pierre Faye dans Recours au Poème :

https://www.recoursaupoeme.fr/essais/la-po%C3%A9sie-de-jean-pierre-faye/ne-boucheqif

 

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